Essai sur la théorie de la métasexualité, et si Freud n’avait pas dit son dernier mot ?

Cet ouvrage reprend la psychanalyse à zéro, en remettant en cause la définition freudienne de la finalité des deux fonctions sexuelles : la reproduction et le plaisir. Selon l’auteur, un instinct n’a pas pour finalité le plaisir, celui-ci ne fait que l’accompagner en tant que moteur d’apprentissage. Il en découle logiquement qu’il faut attribuer à la majeure partie des pulsions sexuelles (dites polymorphes) une finalité spécifique indépendante de la reproduction. Cette fonction « métasexuelle » serait un apport d’énergie métapsychique (« énergie numineuse » dans le langage de Jung, ou « orgone » dans celui de Reich), nécessaire au développement des facultés extrasensorielles. Le complexe de castration apparaît dès lors comme la privation non pas d’un organe, mais de l’énergie dont cet organe est l’archétype inconscient (le « phallus sacré »). L’auteur réinterprète de la même manière tous les principaux concepts psychanalytiques, dont la névrose et la paranoïa. Il prend également on considération les conséquences sur l’était psychique des excitants alimentaires. Il complète la topique freudienne en lui adjoignant une instance d’essence métapsychique, le « Surça ». Il en tire une nouvelle psychothérapie dite « analyse transpusionnelle », fondée sur la déviation des énergies pulsionnelles propres à la fonction métasexuelle sur les pulsions reproductionnelles, permettant d’expliquer de nombreuses caractéristiques propres à notre forme de culture (névrose endémique, surinvestissement de l’ego, désenchantement, dépression, agressivité, fuite dans le matérialisme…) et d’accéder par une voie nouvelle aux sources des troubles psychopathologiques.

Il est hors de doute que les pulsions qui se manifestent physiologiquement comme étant d’ordre sexuel jouent, dans la causation des névroses, un rôle d’une importance inattendue. (…) L’enfant, sous l’effet du complexe de castration, subit le plus grand traumatisme de sa jeune existence ».

Comment alors n’en pas déduire que les névroses pourraient être évitées si l’on épargnait au moi infantile cette épreuve, c’est-à-dire si on laissait s’épanouir librement la sexualité de l’enfant, comme c’est le cas chez la plupart des primitifs.

On n’a pas encore pu étudier, chez les peuples et dans les civilisations où la masturbation infantile n’est pas réprimée, ce que deviennent tous les faits dont nous venons de parler

C’est à la science future qu’il incombera de grouper ces données encore isolées pour en tirer des vues nouvelles

Sigmund Freud, Abrégé de Psychanalyse (1938)

Introduction

Pourquoi référer notre modèle d’explication à la psychanalyse, démarche aujourd’hui remise en cause par de nombreux et brillants esprits ?

Pour une raison très simple : l’approche psychanalytique, même si on la considère comme non scientifique et porteuse de multiples tares, est la seule qui prenne en compte les phénomènes qu’il s’agit ici d’expliquer. Ces phénomènes, tirés de l’observation empirique, mettent en cause l’ensemble du psychisme, aussi bien ses aspects inconscients pris en compte par la psychanalyse freudienne, que ses potentialités métapsychiques, explorées par Carl Gustav Jung.

Les approches plus scientifiques actuellement reconnues sont malheureusement inopérantes. La psychologie cognitive se concentre sur les aspects conscients du psychisme et les processus cérébraux sous-jacents, n’abordant que très marginalement les aspects émotionnels et aucunement la sexualité et sa dimension métapsychique. La psychologie clinique s’intéresse aux structures de la personnalité et aux désordres du comportement, mais reste très lacunaire dès qu’il s’agit de réalités sexuelles et extrasensorielles. La psychiatrie se fonde sur une distinction entre normal et pathologique dont le caractère normatif est clairement apparu lors de son changement de position face à l’homosexualité, elle est difficilement compatible avec une approche objective.

Utiliser le modèle psychanalytique n’implique pas qu’on lui prête une valeur de vérité échappant à toute critique. Nous tenterons simplement de confronter notre propre démarche à une trame théorique qui a le mérite d’exister et de répondre à une certaine logique. Cela tout en restant conscients du fait que tout système d’explication n’est qu’un modèle que l’on projette sur les faits observés et dont on juge après-coup la pertinence en le mettant à l’épreuve de la réalité. Nous retiendrons du modèle psychanalytique ce qui paraît compatible avec les phénomènes qui nous intéressent, quitte à en relever les lacunes et les contradictions, afin de les combler ou de les dépasser en accord avec le matériel empirique et théorique dont nous disposons.

Mais attention : le propos n’est pas de repartir de la psychanalyse pour fabriquer une nouvelle théorie. La théorie de la métasexualité s’est construite indépendamment, d’abord sans référence à Freud ni à aucun de ses émules. Cela dans un langage sommaire qu’il a fallu mettre au goût du jour dans un deuxième temps. C’est le langage psychanalytique qui s’y prêtait le mieux.

La théorisation s’est organisée très spontanément, au fil d’observations survenues dans un contexte alimentaire inédit qu’on pourrait appeler « référentiel préculinaire». Le changement radical des habitudes de table et la suppression de tous les excitants présents dans les aliments courants : gluten des céréales, exorphines du lait, caféine, théobromine, alcool, AGE etc., a rendu possible des observations qui auraient été difficiles dans le référentiel culinaire. Ceux qui ont pris part à cette expérience peu commune ont vu leur excitabilité sexuelle changer du tout au tout. Il a été ainsi possible de faire émerger ce que l’on peut appeler « les lois naturelles de la sexualité humaine » et de mettre en évidence des rapports inconnus – ou généralement occultés – entre le comportement amoureux et le développement des facultés extrasensorielles. Je décris ces observations en détail dans la seconde partie de mon livre sur le Jardin des Délices, Le Mystère Jérôme Bosch résolu !.

En mathématiques, en physique, comme en toute science, le changement d’un axiome ou l’introduction d’une nouvelle grandeur fondamentale peut conduire à remettre en cause l’ensemble d’une théorie. Le cheminement logique doit être repris, et les conclusions sont souvent très différentes, voire opposées à celles que l’on pouvait tirer de l’ancienne base de raisonnement. La (re)découverte du lien fondamental entre amour et métapsychique remet toute la psychanalyse en cause. Les postulats sur lesquels repose la démarche freudienne excluent toute référence à un rapport entre le sexe et le sacré, pourtant de notoriété millénaire.

De nombreux désaccords ont surgi entre les options du maître et celles de ses disciples : si les voies que nous proposons sont pertinentes, elles devraient clarifier l’origine de ces divergences et réconcilier les positions antagonistes. Cela devrait aussi conduire à une meilleure convergence avec les données de l’Antiquité, notamment avec la philosophie de Platon concernant l’Éros (merveilleusement décrites dans le Phèdre) ou avec les données de la mythologie (par exemple le mythe d’Œdipe dans son intégralité).

Une approche plus conforme aux réalités universelles pourrait réconcilier les partisans et les détracteurs de la psychanalyse. Au-delà d’un discours argumentatif qui l’enverrait volontiers derrière les barreaux, les reproches faits à Freud, présenté comme affabulateur, menteur, arriviste, exploiteur, pourraient traduire un malaise difficilement formulable autour de certaines erreurs de base du freudisme. L’évolution récente de la morale vers un déni de la sexualité infantile, initiée par la psychiatrie américaine, y est certainement pour quelque chose, bien que les toutes récentes recommandations de l’OMS sur l’éducation sexuelle semblent augurer un changement de paradigme.

Revisiter la démarche freudienne reste d’actualité. Elle sous-tend encore l’ensemble de notre culture et de notre conception du sexe. Si nous voulons redécouvrir les lois naturelles de l’amour, il nous faut remettre sur le métier non seulement la morale traditionnelle, mais aussi la morale et les croyances que la psychanalyse a instituées, et tout autant la morale que chaperonnent ses détracteurs. Je crains que les éminents contempteurs de Freud nous fassent passer d’un crépuscule à une nuit totale.

Certains s’étonneront de la présentation de cet ouvrage. Les auteurs sont normalement tenus de citer leur sources, de manière à justifier les bases de leur discours. Il s’agit ici de tout autre chose : de repartir d’une tabula rasa, d’un zéro aussi absolu qu’il est possible, de manière à laisser, loin des influences du paradigme dominant, une vision nouvelle se mettre en place.

Les efforts accomplis jusqu’à ce jour par les chercheurs pour réformer dans notre culture ce qui nous interdit le bonheur, semblent tous avoir fait long feu. Afin d’éviter les biais et les ornières qui ont conduit à cette impasse, nous avons choisi plus que le retour à la terre : le retour au terre à terre. Herriot disait : « la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ». Il s’agirait ici d’oublier la culture. D’où une maïeutique intransigeante, une remise en cause systématique et permanente visant à oser voir en face les réalités de la nature humaine, telles qu’elles sont et non telles qu’on nous apprend à les voir. Les similitudes avec d’autres approches, dont la psychanalyse, devraient alors tenir non à une filiation de pensée, mais à l’invariance des faits.

Contribuer aux avancées de la connaissance de l’Homme, tout en tirant d’une approche métapsychanalytique les clés d’une plus grande harmonie – intérieure chez l’individu et interdisciplinaire entre les spécialistes –, tel est le vœu que nous formulons, tout en restant conscients de l’ampleur de la tâche et de la modestie de nos moyens.

Deux fonctions sexuelles

Pourquoi la sexualité occupe-t-elle une place maîtresse et permanente dans les préoccupations humaines, alors qu’elle ne représente qu’une activité sporadique chez l’animal, limitée aux périodes de rut ? Freud répond à cette question en affirmant qu’il existe chez l’être humain deux fonctions sexuelles indépendantes : l’une assurant la reproduction, associée à la maturité ; l’autre s’instaurant dès la naissance et consistant à “obtenir un gain de plaisir à partir de différentes zones du corps”.

Il fonde cette assertion sur trois constatations difficilement contestables :

Il nous paraît toutefois peu probant de considérer le gain de plaisir comme constituant le but intrinsèque d’une pulsion naturelle. Freud admet que les pulsions sexuelles dérivent d’un instinct ; or, tout comportement instinctuel possède, au-delà de la sensation de satisfaction associée à sa réalisation, une finalité utile à l’espèce ou à l’individu.

La chose est évidente lorsqu’il s’agit de la fonction de reproduction : un plaisir accompagne le coït, alors que l’organisation physiologique et pulsionnelle vise manifestement à la fécondation, donc à la survie de l’espèce. Paradoxalement, l’autre fonction, la sexualité dite infantile (que l’on retrouve chez l’adulte sous forme de “pulsions polymorphes”), se limiterait à un simple gain de plaisir.

De plus, et toujours selon Freud, les deux fonctions sont loin de converger harmonieusement. Ceci plaide en faveur de leur indépendance, sans pour autant exclure certaines convergences prévues génétiquement. Notons que les fonctions alimentaire et langagière peuvent elles aussi converger tout en restant indépendantes : la parole permet de demander de la nourriture, de la refuser, de la partager, de remercier celui qui nous nourrit ; mais on peut manger sans parler, et parler de sujets sans rapport à la nourriture, bien que les deux fonctions mobilisent la même zone pharyngo-buccale.

De même, les deux fonctions sexuelles pourraient temporairement s’associer et s’harmoniser pour favoriser la reproduction de l’espèce, tout en répondant à des finalités indépendantes, bien que tributaires des mêmes zones érogènes.

Le point crucial est alors de définir la finalité spécifique de cette fonction précoce, au-delà du plaisir auquel Freud entendait la réduire.

Avant d’aller plus loin, il y a lieu d’examiner le présupposé ci-après, sous-jacent à la thèse freudienne comme à l’axiomatique qui va suivre : est-il légitime de considérer la sexualité humaine comme programmée génétiquement ? Freud estimait que les données pulsionnelles étaient déterminées « phylogénétiquement », c’est-à-dire transmise par voie héréditaire. Ce concept restait un peu flou, l’inné et l’acquis n’étant pas encore perçus comme complémentaires, et la biologie moléculaire n’ayant pas mis à jour les mécanismes génétiques de l’hérédité.

La culture peut façonner le psychisme humain suivant des modalités fort différentes, mais une telle labilité n’exclut pas une base génétique commune, préexistante aux différentes expressions culturelles, tout comme le génotype préexiste au phénotype, avec toute la variabilité imputable aux facteurs épigénétiques.

Un critère élémentaire donnant à penser qu’une fonction est déterminée génétiquement est qu’on en retrouve les traits fondamentaux dans toutes les formes de culture. C’est du moins l’hypothèse la plus simple pour expliquer l’existence d’invariants interculturels. On constate par exemple dans toutes les langues pratiquées par les différentes populations humaines certains fonctionnements phonémiques, grammaticaux et sémantiques identiques, même si les formes empruntées sont différentes. De même dans les expressions du visage : on ne trouve aucune culture où la joie s’exprime par l’abaissement des commissures des lèvres et la tristesse par un sourire spontané.

Il existe également des similitudes transculturelles en matière d’amour et de sexualité : les invariants que l’on observe entre les différentes formes de société pourront être attribués à une programmation génétique commune, définie en tant que structures génétiques de la sexualité humaine, dont certaines peuvent se retrouver déjà en partie chez des primates comme les bonobos.

La référence génétique n’exclut aucunement l’influence culturelle exercée sous forme d’éducation, d’imitation, d’interdits, de conditionnements ou d’autres processus de transmission intergénérationnelle. L’hérédité est un concept plus large que l’innéité, et celle-ci un concept plus large que la transmission génétique. La dernière ne comprend que les facteurs bruts supposés transmis par les gènes, la seconde y ajoute l’influence du milieu intra-utérin, et la première toute l’influence de l’environnement social et matériel sur le devenir des deux autres.

Notons que la notion d’invariant génétique est indispensable à tout raisonnement général sur le fonctionnement psychique, tout particulièrement à l’analyse des dysfonctionnements imputables à l’influence culturelle. Un interdit peut avoir des conséquences pathogènes seulement dans la mesure où il lèse une fonction inhérente aux structures génétiques de l’individu. Ainsi, le dogme du relativisme culturel ne peut être invoqué pour justifier n’importe quelle forme de culture. Au-delà de certaines limites, la répression de fonctions essentielles peut avoir des effets délétères dans la mesure où les interdits répriment des fonctions essentielles, intimement liées au développement de l’individu.

Le fait que l’activité sexuelle soit liée à un plaisir, par exemple, paraît déterminé génétiquement, ce lien étant invariant entre toutes les cultures connues. L’interprétation évolutionniste explique ce lien par l’utilité du plaisir dans l’apprentissage de la fonction reproductionnelle. Ceci n’exclut pas qu’un certain type de plaisir appartienne à une autre fonction liée à l’érotisme, dont la signification téléologique dépasserait les limites du biologique.

Sans finalité utile à l’espèce ou à la survie de l’individu, toute fonction instinctuelle représenterait une perte d’énergie. La pression de sélection serait alors négative, par exemple suite au danger sans contrepartie auquel s’exposeraient des individus occupés par une quête improductive d’autosatisfaction. Il est donc peu probable qu’une fonction strictement hédonique ait été élaborée ou maintenue par les mécanismes de sélection naturelle. C’est pourquoi il nous semble raisonnable de rechercher au-delà du plaisir une finalité spécifique à la sexualité humaine, du moins à tous les comportements sexuels humains programmés génétiquement sans être utiles à la procréation.

Rapports empiriques entre sexualité et métapsychique

Rien ne permet d’affirmer a priori que le point de vue hédoniste adopté par Freud soit erroné : on pourrait imaginer que le plaisir érotique, sous l’égide d’une évolution spécifique à la lignée humaine, soit devenu une fin en soi. Il pourrait favoriser la survie à travers l’unité du groupe, ou permettre comme chez les bonobos de résoudre des situations conflictuelles. Ainsi s’expliquerait l’existence de pulsions homosexuelles, et en partie celle de pulsions précoces : le plaisir serait indirectement utile à l’évolution de l’espèce ou au développement personnel, en assurant le renforcement de certains conditionnements utiles. La pression de sélection aurait favorisé les mutations appropriées.

Certains faits d’observation conduisent à envisager une autre hypothèse : l’expérience montre que la réalisation des pulsions érotiques et la réalisation orgastique, dans certaines conditions bien précises définies comme constituant la « métasexualité », est régulièrement suivie d’une activation de l’intuition créatrice et, avec une fréquence significative, de l’apparition de facultés extrasensorielles (cf. Jardin des Délices, le Secret du Futur ou Le Mystère Jérôme Bosch résolu !, 2e partie, CLIP 2017).

En dépit des réticences que peut inspirer le paranormal dans le dispositif d’explication conventionnel, cette interaction s’est avérée suffisamment fréquente pour être considérée comme vérifiable et reproductible. Il nous paraît dès lors judicieux d’en tirer un postulat susceptible de compléter la thèse freudienne : à la fonction de reproduction sont associés un type de plaisir (lié principalement au coït) et une finalité (la conception) ; à l’autre fonction, essentiellement polymorphe, seraient associés un type de plaisir spécifique (érotisme, orgasme chez les deux sexes) et une finalité d’ordre métapsychique.

Freud niait à priori l’existence de phénomènes métapsychiques. On comprend qu’il n’ait pu, malgré son extraordinaire capacité d’analyse et de théorisation, assigner une finalité de cet ordre à une fonction sexuelle. De plus, la logique normative voulait que les pulsions propres à la sexualité infantile, faute de signification spécifique, se mettent selon ses termes au service de la génitalité, et que les relations polymorphes constituent des plaisirs préliminaires faits pour aboutir au coït normal.

A contrario, le postulat d’une finalité d’ordre métapsychique conduit à attribuer aux pulsions polymorphes une fonction autonome, indépendante de la fonction de reproduction. La maturité sexuelle ne se définit dès lors plus par la seule capacité de procréation. Il y a lieu de la décliner selon deux aspects : une maturité biologique, liée à la fonctionnalité de l’appareil reproductionnel (développement des organes génitaux, caractères sexuels secondaires, organisation pulsionnelle visant à la fécondation et à la prise en charge de la progéniture, comme on l’observe chez l’animal) ; d’autre part une maturation caractérisée par la capacité de développement d’une dimension d’ordre métapsychique.

Notons aussi que l’importance d’une fonction métapsychique, favorisant le contrôle de situations difficilement prévisibles intellectuellement, et conférant à l’existence une signification d’ordre spirituel, donc susceptible d’harmoniser la vie sociale, est l’objet d’une pression de sélection qui peut expliquer son caractère génétique. Ceci est corroboré par l’omniprésence du métapsychique dans les cultures traditionnelles, reconnaissable à travers les différentes traditions animistes ou religieuses.

Un lien entre fonction érotique et développement métapsychique explique l’omniprésence des pulsions sexuelles chez l’être humain, de même que l’indépendance entre activité sexuelle et fécondabilité. Notre postulat apporte une justification structurale au pansexualisme propre à l’approche freudienne, tout en le libérant de la composante perverse que d’aucuns lui attribuent.

Un corollaire immédiat est l’explication de la rareté des facultés métapsychiques dans notre type de culture et de morale. La sexualité polymorphe ne peut se développer comme le voudrait la nature, sous l’effet des interdits que lui oppose la morale dominante, de sorte qu’elle ne peut atteindre sa finalité. Un autre corollaire veut qu’un travail de recherche s’avère nécessaire afin de déterminer quelles sont les conditions qui garantiraient le fonctionnement naturel des pulsions sexuelles non reproductionnelles et leur aboutissement métapsychique.

La principale difficulté que rencontre ce type de raisonnement réside dans les incertitudes qui grèvent la notion de « métapsychique ». La seule référence psychanalytique sérieuse que connaisse ce concept se trouve dans l’œuvre de Carl Gustav Jung. Celui-ci écrivait, dans son dernier ouvrage (Essai d’exploration de l’inconscient, 1961) : Nous ne devons pas oublier ce fait de notoriété millénaire, que les rêves et les visions sont le canal par lequel Dieu s’est toujours adressé aux hommes". Associée à ce qu’il appelait l’inconscient collectif, ainsi qu’à des symboles éternels, ou archétypes, la dimension métapsychique apparaît ainsi intrinsèquement liée à une constante observable dans toutes les cultures : la quête de « spiritualité » et le rapport à un monde supérieur que les hommes ont toujours considéré comme étant d’essence « divine ».

Les acquisitions de la parapsychologie cautionnent empiriquement l’existence de phénomènes transgressant les lois de l’espace-temps ordinaire. Par ailleurs, rien dans la physique ne permet d’exclure leur existence. Bien au contraire, le paradoxe EPR (Einstein, Podolsky et Rosen), prouve par le biais du spin des photons qu’il existe une voie de transmission de l’information plus rapide que la lumière, en d’autres te²rmes : qui « transcende » l’espace-temps relativiste propre à notre univers matériel. Intégrer l’existence d’une dimension métapsychique dans une théorie rationnelle n’a dès lors rien d’irrationnel, d’autant moins lorsque cette théorie permet d’expliquer l’inaccessibilité de cette dimension dans les conditions d’existence traditionnelles.

Signalons les travaux récents de l’Institut Suisse de Noétique (Genève 2008), qui ont permis de démontrer la réalité des phénomènes de « sortie de corps ». Un protocole de recherche répondant à toutes les exigences de l’objectivité a permis d’établir que le médium a pu capturer des informations présentes dans le lieu visité, informations dont ni lui ni les expérimentateurs ne pouvaient connaître ou prévoir la nature. Cette simple constatation suffit en principe pour remettre en cause l’ensemble du paradigme scientifique en vigueur et marquer les limites du matérialisme.

La pertinence d’une hypothèse se manifeste notamment par la réduction des contradictions du système d’explication existant. Or, le postulat que nous proposons permet d’apparier structuralement les thèses divergentes de Freud et de Jung : la sexualité humaine dans sa fonction non reproductionnelle, y compris la problématique œdipienne, aurait pour enjeu le développement des processus métapsychiques, que l’on trouve au centre de l’approche jungienne.

Pour le premier, la névrose provenait du refoulement des pulsions sexuelles dites infantiles ; pour le second, du refoulement des “énergies numineuses” immanentes aux “archétypes” livrés par un “inconscient collectif “: un lien direct entre ces deux aspects de l’activité psychique réconcilie les deux modèles d’explication.

Les troubles de la fonction sexuelle non reproductionnelle, mis en lumière par la psychanalyse freudienne, notamment le traumatisme œdipien, expliquent la rareté des phénomènes métapsychiques et par ricochet le peu d’écho accordé à la thèse jungienne. Comme nous le verrons, plutôt que de parler de complexe d’Œdipe dans un contexte de tabou de l’inceste, il faudra plus simplement prendre en considération le refoulement des pulsions polymorphes en soi.

Jung rejetait l’approche freudienne pour cause de pansexualisme. Il stigmatisait par exemple la poubelle de la sexualité infantile, alors que Freud excluait à priori l’existence d’une dimension métapsychique, cheval de bataille de son ex-disciple. Il n’admettait la télépathie que dans la mesure où elle aurait trouvé une explication électromagnétique.

Tous deux étaient tributaires des préjugés d’une culture à la fois réductionniste et puritaine, rejetant le sexuel et le paranormal. Il leur eût été difficile d’établir des liens entre amour et extrasensoriel.

Libido et axiomatique d’une énergie métapsychique

Freud postule l’existence d’une énergie psychique : la libido, considérée comme immanente à tous les processus psychiques, est selon lui * foncièrement sexuelle*. Ce point de vue est opposé à celui de Jung, qui entendait faire de la libido une énergie neutre d’essence spirituelle animant l’ensemble du psychisme et de sa dimension métapsychique.

Il peut paraître hasardeux d’introduire la notion d’énergie dans le domaine psychophysiologique, et plus encore dans le domaine métapsychique. Notons toutefois que même en physique, il n’existe pas de définition claire et distincte de l’énergie. Cette notion est pourtant à la base de nombreux raisonnements. Sa pertinence s’impose à partir des simplifications qu’elle apporte aux raisonnements, de l’absence de contradictions, et par la vérification expérimentale des prévisions qu’elle rend possibles.

Emprunter aux sciences exactes la notion d’énergie pour la transposer dans un domaine impondérable comme le psychique et le métapsychique pourrait être vu comme un artifice de langage, recouvrant notre ignorance de phénomènes particulièrement complexes et inaccessibles à l’analyse. La précaution la plus élémentaire consiste à justifier l’usage du concept par une axiomatique aussi rigoureuse que possible : qu’entend-on ici par énergie ? S’agit-il d’une grandeur quantifiable ? Les phénomènes qui lui sont associés sont-ils vérifiables et reproductibles ? Apporte-t-elle un plus à la théorie et à ses applications, ou ne fait-elle que recouvrir des zones d’ombre dans notre compréhension des faits d’observation ?

Dans un premier temps, il s’agit de s’assurer que les contenus sémantiques associés intuitivement et culturellement à la notion d’énergie correspondent bien aux éléments que nous tentons de décrire. Or, cette notion réunit un certain nombre de critères que l’on peut formaliser comme suit : mise en action - localisation - accumulation - transmission - transformation - conservation - dégénérescence. Il y a donc lieu d’examiner dans quelle mesure les rapports entre phénomènes sexuels et phénomènes métapsychiques obéissent à cet ensemble de critères.

Prenons un exemple tiré de la physique :

  1. L’énergie électrique peut mettre en action un système physique, comme une lampe à incandescence, un moteur ou un électro-aimant. Or, l’observation montre que les phénomènes métapsychiques sont activés après une relation de type métasexuel (visions, attirances, créativité), ce dont peut rendre compte l’hypothèse d’un gain d’énergie associé au contact érotique.
  2. L’énergie électrique peut être localisée dans un accumulateur, un condensateur, ou un conducteur ; elle ne diffuse pas n’importe où : de même, il semble que l’énergie métasexuelle puisse se concentrer dans certaines régions du corps, définies comme zones « érogènes », dont l’excitation et le contact paraissent déterminants dans l’apparition des phénomènes concernés.
  3. L’énergie électrique peut s’accumuler en plus ou moins grande quantité : de même, on observe un rapport entre l’intensité ou la durée du vécu métasexuel qui a précédé, et un fonctionnement plus ou moins intense et durable les différentes facultés métapsychiques.
  4. L’énergie électrique est transmissible, elle peut passer par exemple d’un accumulateur à un autre : il semble de même qu’une personne ayant accumulé un certaine quantité d’énergie métasexuelle soit en mesure de la transmettre à d’autres personnes entrant en relation physique avec elle, ce qui se vérifie notamment par l’apparition souvent immédiate de facultés extrasensorielles.
  5. L’énergie physique se conserve, ce qui sous-entend qu’elle n’apparaît ni ne disparaît spontanément : il semble en être de même avec l’énergie métasexuelle, en ce sens qu’elle n’apparaît que dans des conditions de vécu amoureux bien précises, de préférence en contact avec des partenaires chez qui elle a eu l’occasion de s’accumuler antérieurement.
  6. Toute énergie physique peut se transformer, l’énergie électrique en énergie mécanique, chimique, etc. : parallèlement, l’énergie métasexuelle peut se transformer soit en créativité, en intuition, en facultés paranormales, etc., ce qui suggère une distinction entre énergie métasexuelle, issue directement du contact physique, et énergie métapsychique à proprement parler.
  7. Un cas particulier de transformation est la dégradation d’une énergie noble en chaleur, en partie irréversible comme en rend compte la notion d’entropie : par exemple l’énergie électrique dégénère en énergie thermique par effet Joule dans une ligne électrique en court-circuit, dans un mauvais contact, etc. On observe également une dégénérescence de l’énergie métasexuelle, lorsqu’il y a des « courts-circuits » ou de « mauvais contacts » dans la relation amoureuse : elle se transforme alors en souffrance, conduisant à des situations de plus en plus irréversibles. À la manière de la chaleur, liée au désordre moléculaire, la souffrance amoureuse représenterait, dans ce modèle, un désordre dans les transformations de l’énergie métapsychique.
  8. Notons enfin que l’énergie physique peut véhiculer de l’information : l’énergie électromagnétique en provenance du soleil, qui entre par une fenêtre sous forme de lumière, est porteuse non seulement d’énergie thermique, mais également d’images véhiculant toutes sortes d’informations ; de manière analogue, l’énergie métasexuelle, en donnant lieu à des phénomènes extrasensoriels, ou simplement à travers l’inspiration créatrice qu’elle se montre capable d’alimenter, semble véhiculer une information, telle qu’on la trouve dans les symboles ou archétypes qu’elle rend accessibles. Il serait donc plus approprié de parler « d’énergie-information », terminologie évoquant les combinaisons qui semblent se produire entre des « quanta » d’énergie de teneur informationnelle différente, plutôt que de simples additions ou soustractions.

À cela s’ajoute une autre homologie : la notion d’énergie, pourtant fondatrice en physique, reine des sciences exactes, ne peut pas être définie : elle constitue une « grandeur fondamentale », que l’on infère à partir de l’observation des phénomènes matériels : sa « réalité » ne peut se vérifier qu’à travers les phénomènes observables qu’elle est susceptible de déclencher, et la vérification des prévisions qu’elle permet d’effectuer par voie théorique. Il en va de même pour l’énergie métapsychique ou métasexuelle telle que nous la postulons : nous ne pouvons pas proprement la définir, mais elle permet d’expliquer les phénomènes et de structurer une théorie cohérente.

La distinction entre énergie psychique et énergie métapsychique apporte un fondement épistémologique à l’analyse des rapports qui peuvent exister entre les différents types de vécu sexuel. La libido serait nécessairement présente au niveau des pulsions sexuelles et émotionnelles en tant que simple énergie pulsionnelle ; l’énergie métapsychique pourrait en revanche être absente lors d’un vécu sexuel limité au plan neurophysiologique, sa présence étant liée aux aspects plus subtils d’une relation métasexuelle, caractérisée par l’apparition ou le développement de phénomènes métapsychiques.

Ceci n’exclut pas, en accord avec la notion de pulsion partielle, la possibilité de réalisation des pulsions polymorphes (appartenant en principe à la fonction métasexuelle) sur un plan purement ludique ou organique, alors caractérisé par l’absence de manifestations métapsychiques ; ni la possibilité de manifestations métapsychiques en dehors d’une activité sexuelle ou amoureuse, bien que la parapsychologie décrive une composante affective accompagnant régulièrement les phénomènes extrasensoriels.

La transmission d’une énergie métasexuelle lors de la tétée expliquerait notamment l’importance du stade oral, première manifestation de la sexualité infantile ; l’insatisfaction permanente du nourrisson, décrite par Freud (Abrégé de psychanalyse) refléterait la carence énergétique de la mère imputable par exemple à l’échec métapsychique de la sexualité conjugale.

Cette même notion d’énergie métapsychique transmissible par le contact du corps, contrairement à la libido confinée dans le système nerveux, expliquerait la concomitance universelle entre les sentiments d’amour, de transcendance et l’émergence de pulsions sexuelles physiques. Le phénomène érotique pousse en effet les corps à entrer en contact intime, favorisant un échange d’énergie-information ; l’état affectif qui lui est lié garantit l’ouverture et la décontraction favorables à sa réception, et la sensation de « magie ou de transe amoureuse » signe l’ouverture de canaux plus subtils lui permettant d’alimenter les fonctions transcendantes.

Ce modèle théorique permet de décrire l’échec de la finalité métapsychique dans des comportements sexuels pourtant répertoriés comme appartenant à la normalité. L’appareil pulsionnel peut fonctionner pour ainsi dire “à vide”, sur le seul mode de la libido, n’engageant que les pulsions partielles permettant d’obtenir le plaisir sexuel, tout en excluant les énergies subtiles qui devraient conférer à ces activités leur dimension métapsychique. Dans la sexualité courante, cet “échec métasexuel” semble être la situation de référence, et se reconnaît à l’atrophie générale des facultés extrasensorielles.

Il y a donc lieu de définir une “pseudo-normalité” d’ordre culturel (absence d’énergie dans la sexualité normative) par opposition à une “normalité originaire” (présence d’énergie dans une sexualité non normative), distinction qui s’inscrit au centre du dilemme nature-culture.

En résumé, nous proposons de désigner toute relation sexuelle obéissant aux exigences d’un apport d’énergie métapsychique et engageant les pulsions polymorphes caractéristiques de la sexualité non reproductionnelle par le concept de “relation métasexuelle”. L’ensemble de ces comportements sous leurs différentes formes, qui restent à préciser, constituera la « métasexualité ».

Ces quelques précautions de langage et de pensée devraient nous éviter de tomber dans le vague et le préconçu, comme ce fut le cas de nombreuses tentatives d’approcher le paranormal, tels le fouriérisme, le mesmérisme, le magnétisme, le swedenborgisme, voire la parapsychologie.

Postulat métasexuel, génitalité et sexualité infantile

La notion de “métasexualité” conduit à distinguer deux formes de sexualité génitale : une forme purement organique réunissant des pulsions observables chez l’animal, et une forme de procréation portée par une relation métasexuelle et associée à des phénomènes métapsychiques.

Symétriquement, elle permet de distinguer entre une sexualité polymorphe purement ludique ou hédonique, et les mêmes comportements investis d’énergie métapsychique. L’équation généralement admise « sexualité infantile = sexualité ludique » ne reflète que le cas particulier d’une activité sexuelle précoce limitée à la réalisation de pulsions partielles, alors que la réalisation naturelle de ces pulsions englobe par nature les aspects affectifs et métapsychiques.

Ceci expliquerait que la sexualité infantile vécue dans les conditions ordinaires, caractérisées par le manque d’énergie métapsychique, soit source de frustration et ne réponde pas aux besoins fondamentaux de l’enfant (comme le montre la difficulté de résolution de l’œdipe). La curiosité sexuelle telle que la décrit Freud serait non pas un trait inhérent au caractère infantile, mais une réaction de l’inconscient face à une situation pathogène, visant à explorer les causes et les issues possibles. Notons la description que donnait André Gide de « jeux sexuels » ressentis par l’enfant comme « magiques », loin d’une recherche purement ludique (in Si le grain ne meurt).

La qualification même de « sexualité infantile » s’avère dès lors maladroite, dans la mesure où les pulsions concernées ne sont pas restreintes à une classe d’âge quelconque, ni représentatives d’un développement déficient. Il y aurait plutôt déficience dans l’incapacité de l’adulte d’une part à réaliser ses propres pulsions polymorphes (ce qui rejoint le point de vue de Marcuse), d’autre part à assumer leurs aboutissants métapsychiques naturels. De même, le concept de « plaisirs préliminaires » subordonne les pulsions polymorphes à une sexualité reproductionnelle considérée comme souveraine, gommant leur fonction structurellement essentielle dans le développement métapsychique.

Le modèle d’explication freudien commettrait donc une double erreur en attribuant à la sexualité infantile un caractère ludique et un rôle subordonné au « coït normal ». Il la confine en effet à la période précoce comme si c’était là sa caractéristique principale, alors que cette précocité découle simplement de son immanence à la nature humaine et de sa permanence tout au long de l’existence, de la naissance au plus grand âge. A contrario, il y a lieu de reconnaître sa primauté sur la fonction de « reproduction » qu’elle devrait élever à un niveau supérieur de « procréation » connectée à la signification métapsychique et spirituelle de l’enfantement, plutôt qu’à une fonction essentiellement biologique ou hédonique.

Afin d’éviter les confusions avec les dénominations courantes, nous proposons une terminologie qui nous paraît plus appropriée. Konrad Lorenz introduit à propos du comportement animal le concept de « programme instinctif », entendant par là un ensemble de pulsions innées, organisées de manière à atteindre une finalité utile à l’individu ou à l’espèce. Par exemple, la succession de comportements instinctuels qui poussent l’animal à s’accoupler, à nidifier et à nourrir sa progéniture.

Loin de toute intention d’enfermer le comportement humain dans une approche éthologique, cette dénomination peut s’appliquer de manière plus large à l’ensemble des pulsions amoureuses et sexuelles propres à l’être humain. La distinction entre deux programmes instinctifs structuralement indépendants permet alors de marquer utilement la différence entre les pulsions propres à la reproduction, telles que l’homme semble les avoir héritées de l’animal, et les pulsions plus spécifiquement humaines que seraient les pulsions métasexuelles.

Nous parlerons ainsi de programme instinctif reproductionnel (ou PIR) pour caractériser toutes les pulsions convergeant vers la conception, la procréation et les soins aux enfants ; et de programme instinctif métasexuel (ou PIM) pour l’ensemble des pulsions visant au développement métapsychique de l’individu.

Ces programmes englobent non seulement les pulsions proprement sexuelles ou érotiques (génitales et prégénitales), mais toutes les pulsions adjacentes, comme la séduction, la rivalité, l’attachement, « l’instinct de nidification » pour le PIR ; les affinités électives, la « magie amoureuse », le don de soi, l’aspiration à la transcendance, le concept d’amour éternel pour le PIM (pour plus de détails, voir le tableau page 84plus loin).

Légitimité du modèle PIM + PIR

Les comportements observables tout comme les données introspectives en matière d’amour et de sexualité présentent une large variabilité et une grande complexité. Les interdépendances et les interactions entre les différents facteurs intervenant dans l’évolution d’une relation érotique sont telles qu’on peut se demander s’il est raisonnable de réduire la sexualité humaine à deux axes fondamentaux. Même si un modèle invoquant deux composantes a plus de chances d’être représentatif que le modèle monolithique calqué sur la sexualité animale, il y a lieu de justifier sa légitimité.

La réduction à deux composantes présuppose que la mise en œuvre de chacune des deux fonctions soit possible indépendamment de l’autre. Il semble effectivement que le PIR puisse s’exécuter en-dehors de toute composante subtile, par exemple lors d’une procréation assistée : la fécondation peut se réaliser sans qu’aucune manifestation métapsychique n’ait lieu, et l’enchaînement des pulsions associées s’effectuer sans perturbations majeures (instinct maternel, allaitement, constitution d’un foyer, etc.). Le PIM, quant à lui, se réalise prioritairement en-dehors de toute intention de procréation, que ce soit dans le cadre homosexuel ou hétérosexuel, notamment en-dehors des périodes de fécondité (période précoce, gestation, troisième âge).

Un deuxième critère plaidant pour la pertinence du modèle proposé est qu’il apporte une explication aux contradictions inhérentes au point de vue classique. Par exemple, le nombre d’orgasmes susceptibles d’assurer un équilibre psychique favorable paraît disproportionné par rapport au nombre d’imprégnations requises pour la reproduction de l’espèce. Une telle disparité donne à penser que l’orgasme serait une fonction spécifiquement métasexuelle, qu’il faudrait distinguer de la fonction éjaculatoire (bien que les deux puissent coïncider). Reich est le premier à avoir opposé deux formes d’orgasme : une « puissance orgastique véritable » liée à une énergie qu’il appelle orgone, et une « puissance éjaculatoire » d’ordre biologique.

On constate parallèlement dans la sexualité féminine une large indépendance entre l’orgasme clitoridien et l’activité sexuelle conduisant à la fécondation.

Notons aussi le contraste entre la puissance des pulsions qui incitent à la relation sexuelle et la nécessité de la contraception. La contradiction s’explique très simplement en terme de métasexualité : la pression pulsionnelle par l’importance existentielle du PIM, et la multiplication des fécondations par confusion avec le PIR centré sur la génitalité.

Relevons une autre contradiction dans le point de vue classique à propos du problème de l’homosexualité. Au regard de l’équation « sexualité = reproduction », tout attrait érotique pour un sujet de même sexe apparaît indiscutablement comme une forme de déviation des pulsions naturelles. La psychiatrie, après avoir inscrit l’homosexualité pendant un siècle au rang des pathologies et des perversions, a été contrainte de lui reconnaître un statut propre. Une telle réhabilitation s’explique difficilement dans le modèle classique – si ce n’est par la force politique des milieux gays.

Or, la prise en considération de deux programmes instinctifs indépendants résout structurellement le problème, en permettant d’assigner une fonction métapsychique à l’attraction homosexuelle. Platon en donne une description très élaborée dans ses célèbres dialogues Le Banquet et* Le Phèdre*. On constate effectivement que de nombreux créateurs particulièrement inspirés étaient homosexuels, ce qui présuppose – en accord avec Jung – que le génie ou la créativité seraient d’essence métapsychique.

Il faut cependant distinguer, comme en toute classe de relations, entre deux formes d’homosexualité : celle que décrit Platon dans toutes ses subtilités d’ordre spirituel, l’Éros uranien, et une forme « débranchée », bien souvent simple imitation de la relation hétérosexuelle de type PIR (le modèle gay), qu’il range dans l’Éros pandémien.

Un troisième critère de pertinence voudrait qu’un modèle d’explication plus proche de la réalité soit en mesure d’expliquer les souffrances et les contradictions qui apparaissent dans l’expérience amoureuse, voire de les prévenir. L’un des exemples les plus caractéristiques à ce titre est celui de la fidélité, posée comme fondatrice d’une relation heureuse, et l’irruption très systématique de pulsions adultères, dont le modèle actuel explique difficilement la puissance dévastatrice. Le modèle PIM + PIR lève la contradiction, inscrivant la fidélité dans le registre des pulsions reproductionnelles, au regard de son utilité pour la stabilité du foyer et le bon développement des enfants ; alors que les pulsions dites adultères s’expliquent par une recherche d’énergie, dont l’utilité se comprend dans le cadre du PIM (Reich notait qu’une relation extérieure passagère pouvait renforcer la relation privilégiée).

Un autre critère encore peut se lire en contrepoint des troubles survenant dans le cadre du paradigme classique. On constate par exemple que les jeunes ressentent un malaise face aux cours d’éducation sexuelle. Leur réaction ne semble pas se ramener à une simple question de pudeur, de morale ou de culpabilité. Ce type d’enseignement, tel qu’il est actuellement conçu, présente le vécu sexuel comme un processus essentiellement biologique, et les critiques que l’on peut entendre de la bouche des jeunes désignent précisément l’absence d’une dimension plus émotionnelle et plus subtile, telle qu’elle est réhabilitée par le modèle métasexuel. Dans le même ordre d’idées, la fréquente déception des adolescents après une première relation sexuelle s’explique par le contraste entre les fantasmes inhérents au PIM (espoir de transcendance) et les apports plus modestement hédoniques d’une relation de type PIR.

Une contradiction culturellement majeure s’observe entre les limites étroites que les morales religieuses tentent d’imposer à la sexualité, et l’extension incoercible des activités pornographiques. En termes d’induction pulsionnelle PIM → PIR, celles-ci apparaissent comme une forme dégradée de la fonction métasexuelle en échec, la frustration induisant une confusion avec la génitalité et conférant un caractère compulsionnel aux pulsions partielles.

La prégnance de la morale résulterait quant à elle de l’importance existentielle de la fonction métasexuelle, l’accès au métapsychique étant essentiel à l’épanouissement spirituel.

Notons encore que la psychanalyse classique a reconnu l’importance du principe d’amoralité, lui aussi en contradiction avec le lieu commun qui voudrait que la morale soit univoque et universelle. On peut voir dans cette précaution plus qu’un simple artifice déontologique : tout préjugé moral contre des comportements sexuels dont le modèle dominant ne permet pas de comprendre la signification compromet l’objectivité du chercheur comme celle de l’analyste. La nécessité d’une approche amorale laisse donc penser que les réalités de la sexualité naturelle ne coïncident pas avec l’image normative qu’en renvoie le sens commun. En d’autres termes, il y aurait contradiction entre la représentation culturelle de la sexualité humaine et ses données naturelles, d’où une faille entre norme et nature, que décrit parfaitement le modèle PIM + PIR.

Aux origines même de notre culture occidentale se trouve l’apport incontournable des philosophes grecs. Là également, l’enseignement de Platon recoupe de manière surprenante notre modèle dichotomique : les dialogues Le Banquet et le Phèdre donnent une description détaillée de deux Éros de nature différente : l’un, Éros pandémien, visant à la recherche de plaisir ou à la reproduction, l’autre, Éros uranien, permettant d’atteindre aux Essences, nourriture des Dieux et de l’âme. Platon précise que l’accès aux Essences met en jeu les facultés d’inspiration et de divination, que nous rangeons précisément dans les facultés métapsychiques.

Le recoupement est frappant avec les deux fonctions sexuelles décrites par Freud. Dans le modèle PIM + PIR comme dans le modèle freudien, ces deux fonctions sont indépendantes, c’est-à-dire capables de se manifester seules, quitte à se combiner dans certaines situations. L’une n’apparaît qu’avec la maturité et se limite à des périodes de fécondité chez la femme, l’autre se manifeste dès la naissance et se poursuit tout au long de la vie. Dans les deux modèles, cette dernière comprend l’ensemble des pulsions polymorphes, alors que la fonction de reproduction est centrée sur le coït réputé normal.

Notons que notre modèle est également en accord avec la théorie de l’évolution, l’accès à une dimension métapsychique étant favorable au regard de la survie de l’individu et de l’espèce. Une pression de sélection a donc pu favoriser l’évolution génétique de l’appareil pulsionnel primitivement chargé de gérer la reproduction vers une forme plus élaborée, comme elle a pu favoriser le passage du cri au langage articulé et à la fonction symbolique. Une complexification des structures pulsionnelles associées à la sexualité s’observe déjà chez les primates. Les bonobos (selon Frans de Waal) l’utilisent dans le but de résoudre des conflits et maintenir la cohésion du groupe. Il est donc plausible qu’elle occupe un place encore plus complexe et subtile chez l’être humain.

Il semble qu’aucun élément d’observation ni aucune contradiction d’ordre théorique ne s’oppose au modèle métapsychanalytique. Il n’en reste pas moins que tout modèle d’explication n’est qu’une simple projection des formes analytiques propres à notre psychisme sur une réalité complexe et ne peut en aucun cas prétendre en fournir une représentation exhaustive. Le modèle PIM + PIR tente simplement de rendre compte de manière plus pertinente des réalités humaines que le modèle biologique fondé sur l’équation monolithique des lumières : sexe = reproduction.

Plaisir, jouissance et culpabilité

Une question se pose quant à la nature du plaisir attaché à la réalisation des pulsions soit reproductionnelles, soit métasexuelles. Dans la mesure où notre modèle distingue deux fonctions indépendantes, on peut en effet s’attendre à l’existence de deux types de plaisir de nature différente. Les deux fonctions pouvant coopérer dans une mesure variable, le plaisir pourrait se décliner sur un continuum dont l’un des pôles serait lié à la dimension métasexuelle et l’autre à la fonction de reproduction.

Or, on observe effectivement un niveau de jouissance très différent lors d’une relation sexuelle portée par un amour intense, par exemple à l’occasion d’un « coup de foudre », comparativement à une relation de type « devoir conjugal ». On parle par exemple de « lune de miel » par opposition à la « routine » sexuelle d’une relation prolongée, dont l’expérience montre qu’elle peut aller jusqu’à l’ennui, voire engendrer des réactions agressives.

Est-il pertinent de mettre cette dichotomie en rapport avec l’opposition que la psychanalyse décrit entre plaisir et jouissance ?

Freud (par exemple dans Au-delà du principe de plaisir), rapporte la jouissance à l’image de la mère et à l’alternance entre satisfaction et insatisfaction : dans la logique de notre postulat, la mère serait effectivement pour l’enfant le premier symbole de l’énergie métasexuelle, en rapport avec le caractère fusionnel de la relation duelle. L’alternance entre satisfaction et insatisfaction pourrait recouvrir les variations appartenant par nature à un échange d’énergie, logiquement plus important après une séparation que lors d’un contact permanent. Ceci coïnciderait avec la baisse de jouissance observable lors de relations répétées entre adultes.

On retrouve les mêmes éléments dans les termes de Lacan : pour lui, la jouissance est “marquée par le manque”, “intriquée dans la dialectique inconsciente du désir”, en rapport avecle signifiant du manque dans l’Autre”. Cette formulation est en accord avec la dynamique d’un échange d’énergie métapsychique tel qu’il découle de notre postulat.

Pour Reich, il y a identité entre jouissance et énergie ("le plaisir in se est énergie”), dans la mesure où la relation obéit aux critères de ce qu’il nomme puissance orgastique véritable. On voit là aussi se profiler la distinction entre deux types de plaisir, l’un se limitant à une manifestation organique, et l’autre spécifique de la réalisation orgastique accomplie, seule à véhiculer l’orgone, énergie à la fois biologique, électrique, orgastique et spirituelle dans la conception de cet auteur.

Notons que dans l’Antiquité, la pédérastie était souvent considérée comme sacrée, par exemple dans le culte orphique. Il semble que les Anciens étaient encore très proches d’une conception de la sexualité reliée au spirituel, dans laquelle le plaisir ne jouait qu’un rôle subalterne. Pour Platon, seul l’Éros vulgaire vise au plaisir. Les mésaventures de Zeus et d’Héra pourraient représenter quant à elles les avatars d’une sexualité ramenée à sa composante hétérosexuelle et reproductionnelle. Le roman d’amour de ces dieux suprêmes n’a en effet rien d’un long fleuve tranquille.

Il est également possible de mettre le modèle PIM + PIR en rapport avec la condamnation du plaisir par la tradition chrétienne. Un plaisir de bas niveau, caractérisant l’échec de la fonction métasexuelle, donc le plus commun étant donné la prévalence de la fonction reproductionnelle, a pu susciter intuitivement chez certains pontifes religieux un malaise les conduisant à diaboliser la sexualité dans son ensemble, excepté sous le sacrement du mariage.

Ceci renvoie au concept de culpabilité, qu’il conviendrait également de reconsidérer sous deux aspects : une culpabilité de type culturel, induite par l’éducation, par la morale religieuse, par la tradition populaire ; et une culpabilité primaire, appartenant aux structures pulsionnelles propres au PIM. Tout comportement contraire à l’accomplissement naturel de la fonction métasexuelle risquant de compromettre le développement métapsychique, on comprend que certaines pulsions ressenties sous forme de culpabilité ou d’agressivité soient chargées de contrôler le cours naturel de la relation amoureuse.

L’organisation psychique assure très généralement son équilibre dynamique à travers des systèmes de régulation. Il est dès lors plausible de postuler l’existence de réactions primaires d’agressivité et de culpabilité (agressivité retournée contre soi), destinées à assurer une régulation « homéostatique » du PIM. Elles viseraient les différents comportements et attitudes susceptibles de le faire échouer, de manière à assurer son accomplissement optimal.

La culpabilité culturelle apparaît alors comme une sorte d’intégrale des sentiments de culpabilité primaires, cumulant dans la mémoire collective les expériences des réactions survenues au cours des multiples vécus individuels ayant marqué l’histoire du groupe. L’ensemble de ces engrammes constitue finalement une morale cristallisée, verbalisée, transmissible de génération en génération.

Une morale ainsi constituée n’est toutefois pas à l’abri de toutes sortes de distorsions. Elle est par nature tributaire des avatars d’une sexualité dégradée, privée de sa finalité métapsychique, comme c’est le cas depuis bien des siècles. Elle peut aussi être influencée par l’action délibérée de certains personnages influents, dignitaires religieux, saints, scribes, philosophes, sexologues, sans oublier les grandes figures de la psychanalyse.

Une telle conception de la morale est compatible avec le point de vue de Bergson, distinguant dans son ouvrage fameux Les deux sources de la morale et de la religion, une morale d’origine intuitive, et une morale d’origine intellectuelle, incapable d’aller au cœur du réel. La notion de « courant de conscience » évoque manifestement ce que nous appelons l’énergie métapsychique, d’où jaillit effectivement un flot incessant d’intuition créatrice.

Freud semble n’avoir pris en compte que la culpabilité culturelle, alors que Reich distingue explicitement entre morale naturelle et morale sociale. Ce que le modèle PIM + PIR apporte de plus, c’est la possibilité d’attribuer une finalité précise à la morale sexuelle, dépassant de loin ses incidences sociales, et expliquant le rapport universel entre morale et religion : si la religion, ainsi que l’entend Jung, a pour but de *re-lier *l’individu à la divinité et au monde des archétypes (la dimension métapsychique), il est logique que la morale tende à préserver prioritairement la fonction métasexuelle, sachant que c’est à cette fonction que revient la tâche primordiale de développer les potentialités métapsychiques de l’individu.

Le paradoxe veut que la morale traditionnelle ait aujourd’hui bien souvent l’effet contraire, en provoquant l’inhibition du PIM. Le quiproquo provient de la conception occidentale de la sexualité, excluant toute autre fonction que celles de la reproduction et du plaisir. Les représentations et les comportements étant confinés dans un modèle tronqué, la morale s’est écartée de sa mission primitive et encombrée d’interdits contraires à la fonction transcendante de l’amour. Elle compromet finalement les comportements primordiaux qu’elle était censée préserver.

Topiques freudiennes et définition du Surça

Freud considère que l’inconscient contient l’ensemble des pulsions instinctuelles innées, ainsi que l’ensemble des schémas de comportement et des interdits acquis au cours de l’apprentissage.

Dans la mesure où existe une dimension de type métapsychique, dont les modalités de fonctionnement échappent dans une large mesure au conscient, il y a lieu d’adjoindre à la première topique freudienne, définissant l’inconscient, le préconscient et le conscient, un lieu que l’on pourrait appeler « inconscient transcendantal ».

Ceci rejoint le point de vue de Jung, qui parlait d’inconscient collectif, lieu des archétypes et des énergies numineuses. L’adjectif “collectif” a le tort d’évoquer des contenus inconscients acquis en tant que dénominateurs communs et traversant la pensée sociale. Jung entendait par archétypes des entités transcendantes, éternelles, antérieures à toute culture, chargées de sens et d’émotion, collectives parce dépassant l’individu, et accessibles par la perception métapsychique (les archétypes émergent selon lui lors des rêves et des visions). .

La première topique de Freud devrait donc être complétée de manière à définir, au-delà du conscient, du subconscient, et de l’inconscient ordinaire en rapport avec l’appareil pulsionnel et l’apprentissage, un espace inconscient supérieur, en rapport avec les facultés métapsychiques, les archétypes et leurs incidences spirituelles.

Le postulat métasexuel suggère également de reconsidérer la deuxième topique freudienne. Pour mémoire, celle-ci comprend trois instances : le Ça, lieu d’origine des pulsions ; le Surmoi où s’inscrivent les données de l’apprentissage et les interdits imposés par la société ; et le Moi chargé de gérer la réalisation des pulsions du Ça en tenant compte des contingences extérieures et des interdits incorporés dans le Surmoi.

Dans la mesure où une partie de l’inconscient semble dédiée à la dimension métapsychique, il y a lieu de compléter le modèle freudien de manière à rendre compte de certaines interactions possibles entre les valeurs transcendantes et les instances classiques. Un tel interface aura pour principales fonctions : d’adapter les pulsions du Ça aux exigences inhérentes aux apports d’énergie métapsychique ; de s’opposer au passage à l’acte lorsqu’une pulsion conduirait à gaspiller ou à mal investir les énergies associées (libidinale et métasexuelle) ; de faire taire un sentiment de culpabilité risquant d’inhiber un comportement utile sur le plan énergétique. Il contiendra notamment les facultés extrasensorielles, comme l’intuition véritable, la créativité authentique, la précognition, la télépathie, la voyance, etc. et assurera l’accès aux contenus archétypaux de l’inconscient transcendantal.

Une capacité de discrimination aussi complexe implique une forme spécifique d’apprentissage, s’organisant autour des sensations internes liées à la relation amoureuse (plaisir-déplaisir, jouissance-frustration, plénitude-dépression, etc.), en fonction des rapports existant entre les contenus métapsychiques (perception des archétypes ou autres données) et le devenir des différentes pulsions.

On notera le parallélisme avec le Surmoi qui, à partir de l’histoire du Moi, apprend à contrôler les pulsions du Ça. L’instance que nous définissons est censée agir elle aussi directement sur le Ça, mais cela indépendamment du contrôle assuré par le Surmoi et le Moi et à partir d’un système de valeurs différent : c’est pour ces raisons que nous proposons de la différencier en tant que “Surça”.

Le Surça interviendrait comme une sorte d’interface entre l’énergie métasexuelle et la libido, entre le métapsychique et le psychique, entre l’archétype et l’interprétation, à l’instar du convertisseur assurant la transformation de l’information numérique en information analogique dans un ordinateur.

Cette vision des choses est confortée par le fait d’observation suivant : la libido peut conduire à des relations malencontreuses, se soldant par des attachements inopportuns, des déceptions, des souffrances, alors qu’une certaine “obéissance” aux contenus métapsychiques, pour la plus grande part inconsciente ou subconsciente, semble capable d’éviter les échecs.

Jung évoquait une continuité entre les archétypes et les instincts. Le Surça est précisément l’instance capable d’assurer la traduction des contenus métapsychiques en processus psychiques. L’archétype peut notamment s’exprimer sous forme de fantasme, de manière à diriger la pulsion vers un type de réalisation plutôt qu’un autre.

Mélanie Klein définissait le fantasme comme étant la représentation mentale de la pulsion. Cette définition devrait être reprise de manière à distinguer les fantasmes originaires du Ça, programmés génétiquement, les fantasmes induits par le Surmoi et traduisant des contenus mémoriels, et les fantasmes générés par le Surça traduisant des valeurs archétypales, imprévisibles par voie rationnelle.

La deuxième topique freudienne comprendrait dès lors quatre instances, le Surça assurant les rapports fonctionnels entre les valeurs métapsychiques et l’appareil pulsionnel. Ce point de vue pourrait paraître spéculatif. Pourtant, la notion de Surça permet de circonscrire un certain nombre de propriétés du psychisme bien connues, qu’on ne sait sinon comment traiter. Par exemple, la créativité a toujours été un mystère, chacun pressent que l’idée nouvelle surgit à partir d’un lieu inaccessible au conscient, qui n’est apparemment ni le Surmoi ni le Ça, et encore moins le Moi si l’on en juge par la difficultés de résoudre les problèmes difficiles par voie consciente.

L’intuition créatrice s’analyse mieux si l’on pose l’existence d’un “espace” des archétypes et d’une instance capable de traduire les contenus transcendants en manifestations pulsionnelles au niveau du ça, puis de les verbaliser ou de les visualiser au niveau du Moi. Le Surça serait ainsi le lieu d’origine du “génie” (ce terme désignait à l’origine une entité transcendante présidant aux destinées).

Tel que nous le définissons, le Surça comprend l’ensemble des facultés extrasensorielles : celles-ci ont en effet pour fonction de révéler au Moi des éléments émergeant de l’inconscient transcendantal, qui semble en rapport avec le cosmos par une voie dérogeant aux lois de l’espace-temps. Les visions, comme le décrivait Jung, donnent par exemple sous forme d’images, le plus souvent symboliques, le contenu d’un archétype en rapport avec une situation présente, passée ou future.

De tels éléments d’information impliquent une communication subtile avec la dimension métapsychique, ce qui implique l’existence d’une instance appropriée. Ils ne peuvent en effet s’expliquer à partir des contenus du Surmoi, qui ne fait qu’assurer le stockage d’événements tirés du passé et appartenant à la vie psychique ordinaire.

L’observation montre que les facultés extrasensorielles se développent préférentiellement lors d’un apport extérieur d’énergie métasexuelle, puis, une fois instaurées, qu’elles se maintiennent indépendamment du vécu amoureux, pendant un temps relativement long. Ceci renvoie à la notion de structuration : de même que l’expérience sociale structure le Surmoi, l’expérience métasexuelle et métapsychique assurerait la structuration du Surça. Celle-ci pourrait englober jusqu’à l’interprétation des messages extrasensoriels, qui défient bien souvent l’approche intellectuelle ordinaire.

Il faudrait ainsi prendre en considération une véritable structuration du Surça, sans doute liée à une période sensible plus ou moins délimitée dans le temps, antérieure à la puberté de manière à éviter la confusion avec les pulsions reproductionnelles. Réciproquement, on comprend que l’échec généralisé de la fonction métasexuelle, d’où découle l’absence d’expériences métapsychiques précoces, conduit à une structuration déficiente de cette instance. Une telle carence explique la rareté des sujets dits « sensitifs » (au sens de la parapsychologie) dans un contexte moral inhibant l’expression des pulsions métasexuelles.

La psychanalyse : science ou doctrine ?

Le conflit est ancien entre ceux qui voyaient dans la psychanalyse une science de l’âme humaine, et ceux qui ne lui reconnaissaient qu’une valeur de doctrine fondée sur des bases non vérifiables et conduisant à des conclusions non univoques. Le débat est plus chaud que jamais, relancé en 1984 par un essayiste américain, Jeffrey Moussaieff Masson, qui remettait en cause l’abandon par Freud de l’ancienne théorie de la séduction. Le mouvement s’est ensuite développé dans le sens d’un déni de la sexualité infantile, de sorte que tout le freudisme prend l’allure d’une gigantesque et perverse affabulation. Il n’est plus question de scientificité ou non dans ces conditions.

Sans détailler ici l’actuelle catilinaire anti-freudienne, notons tout de même que cette situation repose sur un quiproquo : dès 1897, Freud considérait que le traumatisme pouvait être provoqué soit par une séduction précoce (on dirait aujourd’hui « agression sexuelle »), soit par le refoulement de pulsions propres à la sexualité infantile. Il n’a donc pas véritablement abandonné la théorie de la séduction, il lui a ajouté l’existence de pulsions précoces dont le refoulement était pathogène, ce qui allait le conduire à définir le complexe d’Œdipe refoulé.

Dans les grandes lignes : il se fondait sur la notion d’inconscient en postulant un déterminisme, chaque acte manqué ou comportement pathologique pouvant provenir d’un conflit interne inaccessible au conscient. Après avoir utilisé l’hypnose afin de faciliter l’accès du patient à ces contenus conflictuels, il optait pour l’interprétation des rêves, les actes manqués et la libre association (toute résistance dans le discours dénotant un conflit sous-jacent). À la division du psychisme entre conscient et inconscient, il superposait une deuxième topique : le Moi (instance où l’on dit Je), le Ça (lieu des instincts) et le Surmoi (mémoire des expériences et interdits). Il définissait aussi les stades oral, anal et phallique, caractérisés chacun par une zone érogène jouant le rôle de primat. Les troubles du comportement provenaient de pulsions refoulées lors de ces stades, s’exprimant par des voies déviées, délétères dans la névrose, ou socialement acceptables dans la sublimation.

Freud a donc construit un modèle du psychisme, servant de canevas à la recherche des événements passés susceptibles d’expliquer les troubles psychiques. Ce modèle a l’avantage de rendre compte des pulsions liées à la biologie, comme les pulsions sexuelles et les émotions, sans exclure les fonctions intellectuelles. Le cognitivisme admet aussi la notion d’inconscient, mais néglige les pulsions instinctives pour les remplacer par la notion de motivation. Il n’y a donc aucune place dans la psychologie de la cognition pour des pulsions sexuelles précoces liées à des contenus émotionnels importants, et encore moins à une fonction métapsychique.

On comprend ainsi mieux les causes et la profondeur du conflit entre cognitivisme et psychanalyse. Les deux points de vue sont incompatibles, ou ne pourraient se réunir que par un élargissement majeur de la notion d’inconscient cognitif. Il s’agit de deux modèles que l’on superpose à la réalité, chacun pouvant servir de référentiel à une approche pertinente de certains aspects du psychisme humain.

Quels sont les arguments avancés par les cognitivistes dans leur critique du freudisme ? Leur propre méthode repose sur les règles d’une recherche scientifique proche de la physique, réunissant observation, hypothèse et vérification (par la recherche de confirmations et surtout d’infirmations). Une telle démarche est relativement facile du fait que l’étude de la cognition peut mettre en évidence des invariants et faire des mesures, permettant d’émettre des hypothèses sur le fonctionnement neurologique du cerveau, vérifiables (ou infirmables) objectivement à l’aide de toute sortes de tests de rapidité de réaction, de capacité de discrimination etc.

La psychanalyse s’attaque à la totalité du psychisme (bien que Freud ait occulté les aspects métapsychiques). Le niveau de complexité est beaucoup plus grand, impliquant des aspects très difficilement mesurables. Pour des raisons qui lui sont propres, Freud s’est peu inquiété de créer des protocoles de mise à l’épreuve de ses hypothèses, se contentant de vérifier sa théorie de la névrose et de l’œdipe dans des cas particuliers (on pourrait parler d’études de cas), et de manière qualitative. Une vérification quantitative aurait nécessité des recherches sur des populations randomisées, ce qui était à vrai dire techniquement difficile et coûteux. Le double-blind n’était évidemment pas applicable.

Dans quelle mesure peut-on alors dire que la psychanalyse est une science ou une pseudo-science ? Tout dépend de la ligne de démarcation que l’on trace entre ces deux appréciations. Karl Popper affirme qu’une théorie scientifique doit être réfutable : il faudrait, par exemple, pouvoir montrer que, dans certains cas, l’arrivée à la conscience des souvenirs traumatisants n’entraîne pas (contrairement à l’affirmation freudienne) la disparition des troubles. Or, c’est impossible, puisqu’il est toujours possible d’affirmer que les troubles persistent à cause de résidus inconscients « non liquidés ». La perspicacité du grand épistémologiste est remarquable, personne n’ayant su formuler le critère de réfutabilité avant lui. Toutefois, ce critère ne s’applique pas à n’importe quelle science : en géologie, en astronomie, en archéologie et autres domaines où l’on ne dispose que de données indirectes et parcellaires, on en est souvent réduit à des hypothèses difficilement réfutables. On les range pourtant dans les sciences.

Il y a d’ailleurs dans l’argument ci-dessus un biais qui mérite d’être signalé : Popper tire de l’absence de réfutabilité appliquée à l’acte thérapeutique la non réfutabilité de la psychanalyse dans son ensemble. Les diagnostics que l’on peut faire sont pour la plupart ambivalents, donc difficilement réfutables, car un conflit inconscient peut se traduire soit par un symptôme négatif, le manifestant directement, soit par une formation réactionnelle, visant à le sublimer ou le contrôler. Inversement, un symptôme peut provenir de facteurs différents, de sorte que les relations de cause à effet ne sont pas biunivoques. L’analyse tient plus d’une herméneutique que d’une procédure objectivable. En revanche, la théorie freudienne peut être réfutée ou modifiée en fonction des observations concrètes. Popper semble de plus avoir négligé le fait que toute théorie, même en physique, n’est en soi qu’un modèle que l’on projette sur la réalité et qui reste toujours sujet à caution.

Une autre condition de scientificité définie par Popper est le fait que la théorie soit vérifiée par un nombre suffisant de scientifiques qui n’y adhèrent pas à priori : c’est l’échec des tentatives d’infirmation qui finit par cautionner la validité de la théorie. Cette revendication se heurte pourtant à une autre notion formulée par le même Popper : la Science s’inscrit dans un paradigme commun à tous les scientifiques, c’est-à-dire dans un système d’axiomes, de certitudes, ou de croyances, de sorte que des faits d’observations ou des hypothèses dépassant ou contredisant le paradigme dominant sont rejetées ou occultées. Le critère mettant en jeu la vérification par un corpus scientifiques n’est donc valable que dans les limites de ce paradigme. Il est clair que la psychanalyse – et plus encore la métapsychanalyse – s’inscrivent difficilement dans un paradigme qui tend à nier la sexualité infantile ou les pulsions œdipiennes.

Lacan entendait conférer à la psychanalyse une assise scientifique, par le biais de la linguistique, reflet selon lui des mécanismes symboliques, métaphoriques et métonymiques caractérisant l’inconscient. Cette tentative n’a pas non plus rencontré l’aval des cognitivistes qui occupent actuellement l’avant-scène scientifique de la psychologie.

On peut s’étonner au passage que les détracteurs de la psychanalyse n’aient pas cherché à réfuter objectivement l’existence d’une sexualité précoce. Cela ne serait de nos jours pas impossible, par exemple à l’aide de l’IRM, de l’encéphalographie, ou de mesure des émotions par le biais des mouvements oculaires, tout cela dans un contexte parfaitement comportementaliste.

Mais venons-en à ce que le postulat d’un lien entre sexualité et développement métapsychique (ou postulat métasexuel) apporte de neuf dans le débat : nous pensons qu’il est impossible de construire une approche scientifique autour d’une fonction instinctuelle sans prendre en compte la véritable finalité de cette fonction. Toute la construction théorique risque d’être biaisée si la finalité admise ne correspond pas aux données de la nature humaine, en l’occurrence lorsqu’on la confine au simple plaisir associé à cet instinct.

Par exemple, on ne peut pas développer une véritable science de la nutrition si l’on ignore que l’instinct alimentaire (la faim, l’appétit) vise à nourrir le corps. Seule la connaissance de la finalité de cet instinct alimentaire permet de comprendre la signification des comportements observables et de déclarer qu’un mode d’alimentation donné est conforme ou non aux exigences de l’organisme. Sans cette connaissance, et si elle ne prenait en compte que le plaisir de manger, la diététique ne pourrait que recommander les aliments au nom de leur valeur hédonique, négligeant leur utilité ou leur nocivité. Elle resterait au stade d’un art de vivre, en l’occurrence la gastronomie.

Une véritable science de la nutrition exige que l’on puisse dire si telle ou telle prise alimentaire est utile ou nuisible, excessive ou insuffisante, c’est-à-dire « juste » ou « fausse » par rapport à un ensemble de lois reliant comportement et finalité (par exemple « manger des fruits est utile parce qu’ils apportent les vitamines C nécessaires à la santé »), alors que la gastronomie ne prend en compte que l’aspect hédonique (c’est tellement meilleur en confiture, en beignet, en friture, avec une petite sauce).

L’étude d’une fonction sexuelle conduit de même à une impasse si l’on ignore sa finalité ultime et qu’on entend l’expliquer par le seul plaisir. Un acte générant du plaisir, alors même qu’il manque le but réel de la pulsion, sera considéré comme légitime et conforme à la nature, alors même qu’il relèvera de la déviation et pourra engendrer toutes sortes de troubles. De même, certains interdits de la morale sembleront sans conséquences graves s’ils sont censés priver les individus d’un simple plaisir, alors que leur nocivité apparaît immédiatement si l’on peut verbaliser la carence à laquelle ils condamnent l’individu.

Notons encore que l’attribution d’une finalité claire et distincte à une fonction instinctuelle revient à énoncer une « loi naturelle ». Il devient alors possible, en-dehors de tout préjugé moral, de définir quels sont les comportements naturels et quels sont les comportements contre nature. Il ne s’agit pas d’une catégorisation morale, mais d’une simple reconnaissance de conformité aux lois naturelles, comme le fait toute science à propos de n’importe quel phénomène. Ces lois naturelles se définissent ici en termes de programmation génétique.

Ainsi, le postulat métasexuel, en permettant de déterminer ce qui est juste ou faux au regard de la finalité métapsychique attribuée à l’instinct sexuel non reproductionnel, fait émerger des critères objectivables et vérifiables réconciliant structuralement morale et science. La morale ne ferait dès lors qu’autoriser ce qui est juste et dénoncer ce qui est faux au regard de l’aboutissement ou de l’échec du développement extrasensoriel, lui-même objectivable à travers l’examen des phénomènes métapsychiques qui lui sont associés.

Le simple fait d’importer dans le paradigme scientifique actuel le postulat d’une dimension métapsychique permet de reconstruire une psychanalyse fondée sur l’attribution d’une finalité claire et distincte à la sexualité dite infantile. Or, l’étude d’un instinct dont le but est clairement défini, pour autant qu’elle respecte la méthodologie scientifique, peut prétendre au statut de science. Chaque assertion devient en effet réfutable, vu qu’un critère vérifiable permet de distinguer le vrai du faux, cela jusque dans les jugements de la morale. Un précepte moral, pourra s’évaluer comme juste ou faux suivant le succès ou l’échec extrasensoriel des relations qu’il conditionne.

Les réductionnistes, avec en avant-poste les zététiciens qui ont fait vœu de démontrer l’inexistence de l’extrasensoriel, ne manqueront pas de nous objecter que le métapsychique est incompatible avec le paradigme rationaliste. L’objection ne tient pas, car le rationalisme, et même le positivisme, préconisent dans une louable volonté d’objectivité de reconnaître les faits empiriques et de n’en négliger aucun. Or, l’expérience montre que les phénomènes métapsychiques sont des faits empiriques, qu’ils obéissent à un certain nombre d’invariants, et que leurs contenus sont vérifiables. Ils sont certes difficilement reproductibles, mais cette difficulté n’exclut pas leur réalité. La théorie de la métasexualité explique au contraire la rareté de l’extrasensoriel par le fait que l’amour n’est pas vécu selon ses lois naturelles dans l’actuel « dispositif de sexualité » (selon le mot de Foucault). Ce fait est étayé par la fréquence des manifestations extrasensorielles dans les sociétés primitives dotées d’une morale non répressive.

Ainsi pourrait se réaliser le vœu cher à Freud de faire de la psychanalyse une discipline authentiquement scientifique.

Morale et perversion

L’ignorance de la finalité d’une fonction instinctuelle ouvre la voie aux erreurs d’évaluation, aux contradictions, aux conflits les plus divers. En particulier, il n’est pas possible de donner une définition claire et distincte de la notion de perversion sexuelle sans connaissance suffisante de la finalité ultime de la sexualité humaine.

Au XIXe siècle, les théoriciens de la psychiatrie reprenaient les revendications du puritanisme ambiant et réduisaient la sexualité à une fonction de procréation. Tout comportement qui s’écartait des nécessités de la conception était déclaré pervers, comme en témoigne le tristement célèbre De psychopathia sexualis de Krafft-Ebbing. Cette stigmatisation, s’inspirant du biologisme alors en pleine ascension, coïncidait avec celle des moralistes qui déclaraient pervers tout comportement non conforme à la morale : ce qui était immoral était contre nature et réciproquement.

L’apparente convergence de ces positions, respectivement rationaliste et puritaine, reposait sur le fait que la morale courante était construite d’une part sur des règles de comportement calquées sur l’animal, héritage des philosophes des Lumières, d’autre part sur une volonté divine telle qu’on la déchiffrait dans le “croissez et multipliez” de la Genèse, dans les interdits mosaïques ou dans les Épîtres de St Paul, etc. C’est sans doute l’apparente congruence du paradigme cartésien et de l’héritage judéo-chrétien, qui a donné force de loi à la morale répressive dont l’Inquisition avait semé la graine dans les siècles précédents sans encore réussir à l’imposer concrètement.

La situation s’est singulièrement compliquée à partir du moment où Freud a mis en évidence l’existence d’une fonction sexuelle indépendante de la reproduction, comprenant des formes d’excitation qui sortaient largement du cadre de la génitalité. Ou bien cette fonction, naturelle puisque déterminée par voie phylogénétique, devait être considérée comme perverse, le polymorphisme qui la caractérise transgressant les règles de la morale puritaine (Freud qualifiait l’enfant de pervers polymorphe) ; ou bien il fallait admettre que la recherche du plaisir sexuel ne constituait plus un péché et réviser la morale.

La deuxième branche du dilemme, moins ostensiblement contradictoire, a fini par marquer des points. Dès le milieu du XXe siècle, la masturbation n’était plus systématiquement taxée d’abomination, puis vers la fin du siècle, ce fut le tour de l’homosexualité d’être radiée de la liste des pathologies, puis des paraphilies, par la très officielle Association Américaine de Psychiatrie.

Le résultat de ces tergiversations est qu’il manque aujourd’hui à la psychiatrie une définition claire et distincte de la notion de perversion. La cause en est une confusion séculaire entre norme et nature : la psychiatrie est partie du point de vue que le comportement pervers est contraire aux normes sociales, inférant qu’elle serait de ce fait contraire aux lois naturelles. Or, rien ne dit que les principes de la morale normative soient conformes à la nature.

Même dans les dictionnaires, par exemple dans le CNRTL, on trouve la même ambiguïté: « Perversion = Action de détourner quelque chose de sa vraie nature, de la normalité ». D’autres définitions invoquent la recherche du plaisir à travers la souffrance du partenaire : il y a là un glissement vers la notion de sadisme, qui n’est qu’un cas particulier de la perversion.

Freud s’est préoccupé très tôt de la notion de perversion. Après en avoir fait une simple déviation pulsionnelle, une transgression des interdits, voire le caractère d’actes barbares, il lui donne dès 1915 une connotation de plus en plus structurale : par opposition à la névrose, refoulement des pulsions du Ça, et à la psychose, déni de la réalité, il la définit par une organisation du Moi fondée sur le déni de la castration. Elle serait liée à un clivage entre déni et reconnaissance du phallus chez la mère avec fixation à la sexualité infantile.

Mélanie Klein y voyait une manifestation de la pulsion de mort. Lacan, dans les années 60, en faisait une composante fondamentale du comportement humain et l’inscrivait dans une structure tripartite aux côtés de la névrose et de la psychose, dénuée de toute connotation péjorative.

Néanmoins, certains comportements sexuels peuvent manifestement s’avérer pervers au sens commun. Il s’agit donc d’examiner dans quelle mesure le postulat métasexuel permettrait de formuler une définition de la perversion qui réunisse si possible l’approche psychiatrique, l’approche psychanalytique et le bon sens. Nous nous référerons ici à une définition générale, qui nous paraît applicable à tout comportement instinctuel associé à une forme de plaisir :

“Serait pervers tout comportement consistant à rechercher le plaisir en soi au détriment de la finalité naturelle de la pulsion”.

On notera que “pervertir” (du latin per-vertere) signifie étymologiquement “renverser” : il y a effectivement renversement du but poursuivi, qui passe de la finalité originaire de l’instinct (innée) à une visée purement hédonique. Le pervers se maintiendrait donc dans une position de clivage entre le but naturel inné de la pulsion et le but poursuivi par le Moi, à la faveur d’une volonté intellectuelle, ou d’un artifice permettant le renversement.

Ce type de comportement se complique généralement d’une certaine nuisance. À titre d’illustration : sera déclaré pervers le comportement alimentaire tendant à obtenir une satisfaction gustative sans tenir compte des exigences de l’organisme. Consommer trop de fritures pour le seul plaisir du palais, en l’absence de besoin véritable et en négligeant le risque de maladie cardiovasculaire, allie effectivement plaisir et nuisance (alliage qui pourrait fonder la notion de « gourmandise » dans son acception la plus péjorative).

Le modèle PIR + PIM permet ainsi de formuler une définition claire et distincte de la perversion sexuelle :

Notons à ce propos que l’irruption de la morale sexuelle, pour reprendre le titre de Reich, a généré un cercle vicieux, non seulement par suite des frustrations induisant des comportements compulsionnels, mais pour une raison intrinsèquement liée aux structures pulsionnelles de la métasexualité : les sentiments de culpabilité altèrent l’innocence nécessaire pour permettre à la fonction métasexuelle d’atteindre son but (de la même manière que les pensées agressives inhibent les facultés métapsychiques) ; la vague de culpabilisation induite par la phobie masturbatoire aurait donc aggravé l’échec de la fonction métasexuelle ; cet échec, constituant un glissement vers la perversion (au sens de l’échec de la finalité métasexuelle), a pu renforcer à son tour les sentiments de culpabilité, la boucle se refermant sur un puritanisme doublé de la disparition des facultés métapsychiques.

Vue sous cet angle, la démarche de Freud constituerait paradoxalement une forme d’apologie de la perversion, dans la mesure où elle postule que les pulsions polymorphes ont pour seule finalité le gain de plaisir et doivent être mises au service de la génitalité. La finalité de ces pulsions se situant au-delà du plaisir et étant sans rapport intrinsèque avec la reproduction, une théorie construite sur cette base s’avère perverse au regard de notre définition, vu qu’elle cautionne des comportements sexuels détournés de leur finalité naturelle. L’utilisation des pulsions polymorphes à titre de plaisirs préliminaires, dans le but délibéré de stimuler la réalisation génitale, elle-même déviée de son but reproductionnel par le biais de la contraception, constituerait même une double perversion.

Ce paradoxe permet de mieux comprendre pourquoi la psychanalyse a soulevé de sourdes résistances, paroxystiques aujourd’hui dans le discours de certains cognitivistes et philosophes, quand bien même elle a su pénétrer plus que toute autre démarche au cœur de la sexualité humaine et des souffrances qui lui sont associées.

Quoi qu’il en soit, la question de la perversion gagnerait à être réexaminée sur fond de définition du but naturel des pulsions sexuelles, de manière à recentrer la morale, la législation, le discours médiatiques et les affaires judiciaires de plus en plus nombreuses et souvent biaisées en matière de mœurs.

ça chaotique et Ça originaire

Freud estime que le Ça serait par nature chaotique. Le Moi et le Surmoi sont dès lors nécessaires pour mettre de l’ordre dans les pulsions naturelles et adapter leur réalisation aux exigences de la société. Le chaos dont il s’agit consiste essentiellement en pulsions sexuelles ou agressives, susceptibles de conduire à des comportements contraires aux normes sociales et à des préjudices pour l’entourage, les partenaires ou le sujet lui-même.

Un état chaotique peut toutefois relever de plusieurs causes, incluant la génétique, les troubles neurophysiologiques imputables aux excitants alimentaires et autres, les conditionnements, les pressions environnementales, les états de frustration, de compulsion, etc. Dans la perspective théorique que nous proposons ici, il faudra également s’interroger sur le rôle que devrait tenir le Surça dans le contrôle des pulsions du Ça, soit sur les interactions inconscientes entre les facteurs métapsychiques et l’appareil pulsionnel.

Examinons pour commencer les normes à l’aune desquelles le présumé chaos se mesure. L’existence de pulsions inconnues ou apparemment inexplicables, comme peuvent l’être celles du PIM, peut donner l’impression d’un désordre, alors qu’on ne sait simplement pas interpréter les anomalies apparentes. Toute évaluation se fait par rapport à un système de référence. Le référentiel sur lequel s’appuyait Freud est effectivement faussé, étant amputé de la fonction métapsychique de la sexualité naturelle.

Nous devons prendre en considération les facteurs suivants :

  1. Le facteur génétique : dans quelle mesure la génétique humaine aurait-elle été l’objet d’une dérive ? Par exemple : sous l’effet du manque de pression de sélection, l’organisation pulsionnelle du Ça aurait-elle évolué vers certains désordres tels que l’intervention du Moi et du Surmoi soit indispensable pour adapter ses exigences aux normes sociales ?
  2. Réciproquement : dans quelles mesures les normes sociales ont-elles évolué vers des schémas de comportement et des interdits contraires aux exigences pulsionnelles naturelles ? L’organisation pulsionnelle innée assurerait-elle une réalisation non conflictuelle de la fonction métasexuelle si l’environnement social était favorable ? Les interdits repris par le Surmoi évitent-ils des comportements préjudiciables, ou inhibent-ils des comportements utiles programmés dans le Ça, notamment la réalisation de pulsions métasexuelles susceptibles de conduire au développement des facultés métapsychiques ?
  3. Les perturbations du système nerveux sous l’effet des excitants présents dans les aliments traditionnels, par exemple le gluten des céréales et les exorphines du lait, ne peuvent être exclues à priori. Le rôle d’une “excitation endogène” d’origine alimentaire a pu échapper à la vigilance des chercheurs du fait de son omniprésence et par manque d’un référentiel de « naturalité ». Faute de points de repère, on ne sait pas comment devrait fonctionner l’appareil pulsionnel (le Ça) à l’état naturel, en l’absence de tout excitant inexistant dans l’alimentation naturelle. Or, l’expérience d’une alimentation “paléolithique”, excluant les céréales, le lait animal, les molécules dénaturées par la chaleur, les boissons alcoolisées, les excitants traditionnels (nicotine, caféine et autres drogues), montre effectivement que l’excitabilité des pulsions sexuelles prend des allures très différentes de celles que l’on considère comme normales.
  4. Les manifestations du Ça sont filtrées par le Surmoi, en fonction de schémas de comportement et d’interdits appartenant à la norme sociale. Dans la mesure où la grille de déchiffrage psychanalytique est empreinte des mêmes schémas, toute exploration sera biaisée d’emblée. Une pulsion hors norme, par exemple, n’apparaîtra pas sous l’effet de la censure, mais la même censure affectant les orientations de l’analyse, l’analyste n’aura aucune raison de s’inquiéter de son absence. De même, une pulsion naturelle contraire à la norme paraîtra étrangère au fonctionnement naturel, de sorte que l’image du Ça paraîtra incohérente et le contrôle du Surmoi nécessaire pour la ramener à la norme. En d’autres termes, la norme influence parallèlement la structuration psychique des individus et les critères de normalité appliqués par les chercheurs, de sorte que la recherche psychanalytique est hypothéquée par le paradigme dominant et ses conclusions sujettes à caution. Un exemple type est la notion de « coït normal » tirée de l’équation « sexe = reproduction », autour de laquelle s’articulent les notions de polymorphisme, de perversion, de plaisirs préliminaires, de fantasme originaire, de castration, d’envie de pénis et bien d’autres points obscurs de la théorie freudienne.
  5. Les désordres induits par la frustration imputable à la morale répressive sont bien connus : la libido qui ne peut s’écouler dans les pulsions naturelles surinvestit des comportements substitutifs, alimentés eux aussi par le Ça. Il est donc impossible, en présence de frustration, d’assurer que les comportements observés correspondent aux données primaires de l’appareil pulsionnel. Or, les causes de frustration sont multiples, voire en partie inconnues : on peut distinguer une frustration hédonique au niveau des pulsions sexuelles partielles non réalisées, concernant la libido ; une frustration affective au niveau des sentiments normalement associés à ces pulsions, investis également par la libido ; et au niveau de l’énergie métapsychique et des ressentis subtils qui signalent sa présence (le sentiment océanique), une frustration métasexuelle particulièrement prégnante du fait de l’importance existentielle du développement métapsychique. Ces trois types de frustration, s’ajoutant ou se combinant, omniprésents dans le contexte répressif, désorganisent le Ça dans le sens d’un fonctionnement chaotique.

La thèse de la résolution de l’œdipe dans l’imaginaire est admise aujourd’hui par la majorité des psychanalystes. Il se pourrait toutefois que cette option ait été quelque peu hâtive, sous la pression du contexte social. Freud note dans son Abrégé de psychanalyse qu’aucune recherche n’avait permis de savoir ce ce qu’il advient des sociétés où la sexualité infantile n’est pas refoulée, et la situation n’a pas changé entre-temps. Dans cette ignorance, il est impossible de conclure à la pertinence d’un mode quelconque de résolution de l’œdipe. Il n’est pas possible non plus de savoir comment pourrait fonctionner le Ça dans un contexte non répressif.

Freud ne pouvait en aucun cas déterminer, et les psychanalystes d’aujourd’hui pas plus que lui, si l’aspect chaotique du Ça provient de sa nature, ou des contraintes de la culture.

À cela s’ajoute la difficulté théorique dans laquelle se trouve l’analyste lorsqu’il doit interpréter des pulsions dont il ignore la finalité métapsychique. Le nutritionniste qui ignorerait le rôle énergétique de l’alimentation s’étonnerait de comportements apparemment inexplicables (p. ex. le vol de nourriture en cas de famine, l’asthénie liée à la dénutrition, etc.). De même, le psychanalyste ne peut saisir la signification de certaines pulsions appartenant à la fonction métasexuelle, ni des états compulsionnels dus à leur inhibition. Qu’elles soient réalisées, déviées ou compulsionnelles, elles lui paraîtront contre nature ou névrotiques. Le tableau se répétant chez tous les sujets examinés, il n’aura guère d’autre solution que de les attribuer à un dysfonctionnement constitutionnel du ça.

On comprend que, dans ces conditions, les psychanalystes aient pu s’en tenir au dogme freudien du Ça chaotique, qui présentait l’avantage de justifier les rôles respectifs du Moi et du Surmoi, et de ne pas placer la psychanalyse en faux par rapport à la société. Ce dogme a toutefois pu freiner la recherche : il a pu étouffer dans l’œuf les intuitions des chercheurs, en les dispensant de s’interroger sur les causes susceptibles de perturber le fonctionnement de l’appareil pulsionnel.

En fait, l’impasse était double : d’une part le dogme du Ça chaotique enfermait les esprits dans une représentation biaisée de la nature ; d’autre part, l’attribution d’une finalité hédonique à la sexualité infantile leur interdisait de se poser les questions fondamentales sur sa finalité naturelle.

Le postulat d’une finalité métapsychique de la sexualité dite infantile nous conduit donc à nous interroger sur ce que serait le Ça originaire, en l’absence des causes de dysfonctionnement imputables aux différents points énoncés ci-dessus. Nous pouvons prévoir, dans une perspective évolutionniste, qu’il devrait obéir à certaines lois d’harmonie, évitant un excès de conflits avec le Moi et le Surmoi et ses conséquences pathogènes sur la vie de l’individu et du groupe. La nécessité d’un ajustement des pulsions au principe de réalité n’est pas mis en cause, il s’agit là d’un mécanisme fondamental indispensable à l’adaptabilité des comportements. La question porte sur la nature et la signification de pulsions jugées chaotiques au regard du paradigme social de normalité, et sur l’interprétation nouvelle qui peut leur être donnée sur la base de notre postulat.

Seule l’observation empirique permettrait de tirer les choses au clair. Malheureusement, les conditions d’une telle observation sont difficiles à réaliser, vu qu’elles présupposent le contrôle d’une multitude de facteurs de perturbation possibles, voire la remise en cause de la norme, impensable lorsqu’il s’agit de la période précoce.

Il reste toutefois trois solutions : une étude interethnique, permettant de contrôler certains des facteurs perturbateurs en cause, variant d’une culture à l’autre, en rapport avec les différences de comportement et permettant d’extrapoler une situation idéale où tous ces facteurs seraient écartés ; une étude historique tendant à mettre en lumière le fonctionnement de la sexualité et des facultés métapsychiques avant l’irruption de la morale répressive ; ou encore trouver (par exemple à la suite de condamnations judiciaires) un groupe de personnes plus ou moins éprises de retour aux origines, appliquant des règles différentes de la morale traditionnelle, et noter les différences de fonctionnement sexuel et métapsychique soit interindividuelles soit intergroupes.

Ces trois types d’observations, bien qu’embryonnaires, ont d’ores et déjà permis d’énoncer les points suivants :

Ces constatations renvoient à l’image d’un Ça de loin plus complexe et équilibré que celui que les psychiatres et psychologues attribuent communément à l’enfant. Elles s’inscrivent dans la tendance actuelle qui reconnaît au bébé une complexité de fonctionnement psychique bien éloignée de la tabula rasa à laquelle le réduisait le behaviorisme. Elles s’inscrivent en faux contre le postulat freudien d’un Ça chaotique, les différentes pulsions et capacités perceptives étant opérationnelles et bien organisées dès le plus jeune âge.

L’apparence de chaos s’explique par la mauvaise interprétation de pulsions à partir du modèle freudien, par les réactions à des réponses ou des sollicitations inadéquates de l’entourage, par des frustrations induisant un état compulsionnel, et par une surexcitation du système nerveux central sous l’effet des excitants alimentaires (exorphines du lait de vache, gluten, AGE neurotoxiques).

En résumé, le Moi et le Surmoi n’ont pas pour fonction originaire de gérer un désordre pulsionnel inhérent à un Ça chaotique ; leur action devrait se limiter à adapter les pulsions naturelles, judicieusement contrôlées par le Surça, aux données variables et imprévues de l’environnement relationnel.

Complexe d’Œdipe et postulat métasexuel

Dès les premières années, Freud affirmait que l’hystérie, puis la névrose, étaient en rapport étroit avec le refoulement de la sexualité infantile. Il découvrait au centre des conflits inconscients de tous ses patients toujours le même scénario : [Quand le garçon, vers deux ou trois ans, entre dans la phase phallique de son évolution libidinale et qu’il ressent les sensations voluptueuses fournies par son organe sexuel, quand il apprend à se les procurer lui-même à son gré, par excitation manuelle, il devient alors amoureux de sa mère et souhaite la posséder physiquement de la manière que ses observations d’ordre sexuel et son intuition lui ont permis de deviner. Il cherche à la séduire en exhibant son pénis, dont la possession le remplit de fierté, en un mot, sa virilité tôt éveillée l’incite à vouloir remplacer auprès d’elle son père qui jusqu’à ce moment avait été un modèle à cause de son évidente force physique et de l’autorité dont il était investi ; maintenant, l’enfant considère son père comme un rival.][Q]

Cette description de l’œdipe figure dans l’Abrégé de psychanalyse, la dernière œuvre de Freud, qui constitue une sorte de testament de ses nombreuses années de réflexion. L’existence de pulsions amoureuses et sexuelles précoces, qu’il dit “incommensurables” en regard des pulsions de l’adulte (dans La vie sexuelle), a choqué de nombreux esprits et choque peut-être encore davantage aujourd’hui.

Ces vues semblent pourtant confirmées par le nombre incalculable d’analyses faites dans le cadre de la psychanalyse classique, qui laissent apparaître les traits caractéristiques du complexe d’Œdipe, cela indépendamment de leur résultat thérapeutique dont l’insuffisance peut être due à d’autres facteurs (notamment à l’erreur de base consistant à imputer une finalité purement ludique ou hédonique aux pulsions précoces) ; elles sont assez largement corroborées par l’observation des mœurs sexuelles relatives à l’enfant dans les sociétés traditionnelles non influencées par la morale occidentale ; on en trouve une confirmation dans les travaux de Kinsey (à l’heure actuelle vivement contestés), qui auraient montré que l’enfant est capable d’éprouver l’orgasme dès les plus jeunes années. Quoi qu’il en soit, l’histoire de la sexualité (van Ussel, Michel Foucault, Héroard, etc.) nous apprend que les relations enfant-adulte étaient courantes dans notre société jusqu’au XVIIIe siècle, fait que Freud semble paradoxalement avoir ignoré.

L’existence de pulsions sexuelles dans la prime enfance pose une question fondamentale : pourquoi la nature, c’est-à-dire la génétique humaine, a-t-elle prévu la programmation de pulsions aussi prégnantes, sans que celles-ci n’aient d’autre fonction que le gain de plaisir ? Tout instinct représente une perte d’énergie dans sa phase de réalisation, perte qui doit être compensée par un avantage en termes de survie de l’individu ou de l’espèce. Il est douteux que le plaisir sexuel en soi amène plus d’avantages que d’inconvénients

Freud et ses disciples auraient pu s’étonner de l’aberration biologique d’une telle situation en regard des lois de l’évolution. S’ils ne l’ont pas fait, c’est d’une part parce que rien dans le contexte ne les poussait à rechercher une justification théorique à ces pulsions ; d’autre part, parce qu’ils n’ont pas pu observer la réalisation spontanée et non viciée de cet instinct précoce, dans les conditions d’environnement qui étaient les leurs. Plus encore, parce que le simple fait de parler de sexualité infantile les mettait en conflit avec la société, menace inhibant inévitablement toute liberté de pensée.

À ceci s’ajoutait le tabou qui interdisait à tout chercheur d’orientation scientifique d’affirmer l’existence de phénomènes paranormaux. En France, un décret de l’Académie de médecine publié en 1841 interdisait toute forme de recherche sur la métapsychique. L’attribution d’une finalité bien définie aux pulsions précoces aurait certainement amené les premiers psychanalystes à s’interroger sérieusement sur l’éventualité d’un œdipe non refoulé, question que Freud a pourtant formulée à plusieurs reprises.

Selon lui, l’aboutissement du complexe d’Œdipe doit être non pas le refoulement mais, “*si les choses s’accomplissent de manière idéale, une destruction et une suppression du complexe”. *Dans notre perspective, une telle destruction serait celle des racines mêmes du PIM. Freud reconnaît que ce processus ne se réalise pas sans difficultés et qu’il laisse derrière lui “le plus grand traumatisme de la période précoce”. Face à ce dilemme, il s’interroge sur les facteurs censés présider à cette disparition (La vie sexuelle (1923)) :

  1. le tabou de l’inceste ;

  2. l’immaturité biologique.

  3. une résolution prévue dans l’imaginaire ;

  4. une détermination génétique ;

  5. le complexe de castration.

  6. Le tabou de l’inceste est généralement considéré par les ethnologues comme fondateur de la civilisation : c’est lui qui ouvre la famille ou le clan sur l’extérieur par le don de la fille, qui fonde l’échange économique à travers la dot, et qui jette les bases des échanges culturels, voire de la pensée symbolique. On peut cependant s’étonner de l’amalgame que fait la psychanalyse entre l’interdit prohibant un acte de reproduction entre le père et la fille nubile et l’interdit opposé aux pulsions sexuelles précoces de l’enfant. La nécessité de différencier ces deux formes d’interdits découle pourtant directement de la distinction que Freud fait dès les Trois essais entre la sexualité infantile et la sexualité génitale : s’il existe deux fonctions sexuelles, il y a lieu de distinguer également deux types d’incestes.

    À quel type d’inceste s’adresse alors le tabou ? Les considérations ethnologiques ont trait à l’inceste reproductionnel. Le fait que les relations enfant-adulte aient été courantes avant la période puritaine démontre que le tabou, dans la conscience populaire, ne concernait d’abord que l’inceste tardif, donc le PIR.

    La morale répressive a implanté une confusion sur ce point, que la découverte de l’œdipe explique en montrant que le besoin de réprimer la sexualité infantile est la conséquence chez l’adulte du refoulement de ses propres pulsions précoces.

  7. Freud a également cherché à justifier la disparition de l’œdipe *par l’impossibilité pour l’enfant de réaliser ses pulsions du fait de son immaturité biologique et des dimensions insuffisantes de son pénis *(dans La vie sexuelle). Ce raisonnement semble pourtant contradictoire : il présuppose que la réalisation des pulsions précoces passerait nécessairement par le coït, alors que Freud exclut par ailleurs tout fantasme vaginal chez l’enfant prépubère. Une pulsion pourrait difficilement tendre à une réalisation anticipant sur les fantasmes existants. Quant aux pulsions polymorphes, constitutives de la sexualité infantile, rien n’empêcherait organiquement l’enfant de les réaliser.

  8. D’après Kinsey, l’enfant prépubère semblerait au contraire capable d’atteindre l’orgasme plus facilement que l’adulte. L’émergence des pulsions sexuelles polymorphes serait selon lui indépendante des taux d’œstrogènes et de testostérone. Elle pourrait dépendre de la maturité neurologique, mais l’enfant laissé libre semble avoir très tôt des capacités d’érection et de coordination motrice nécessaires à la masturbation et aux gestes directifs guidant l’adulte vers ses zones érogènes. De nombreux parents peuvent en témoigner.

  9. Une autre explication est proposée par Freud dans le même article : “Le complexe d’œdipe doit disparaître parce qu’est venu pour lui le moment de se dissoudre, comme tombent les dents de lait lorsque poussent les dents définitives.” Les pulsions précoces auraient pour seule fonction d’assurer, à travers un processus de refoulement, la structuration du psychisme.

    Cette hypothèse se heurte à plusieurs incohérences :

    1. la disparition de l’œdipe conduit dans la plupart des cas à une structuration conflictuelle, voire traumatique, dont l’individu porte le poids pour la vie ;
    2. les pulsions infantiles ne disparaissent jamais complètement, mais continuent à exercer dans l’inconscient une action pathogène ;
    3. on ne comprend pas pourquoi des pulsions sexuelles précoces et transitoires seraient nécessaires pour assurer la structuration psychique, ni pourquoi leur disparition devrait être pathogène.
    4. la période de latence (au cours de laquelle aucune pulsion sexuelle ne serait censée se manifester jusqu’à la puberté) ne s’observe pas dans les sociétés permissives, elle apparaît plutôt comme une conséquence du refoulement des pulsions naturelles.
  10. À l’inverse, il se pourrait que l’œdipe soit fait pour être résolu dans l’imaginaire. Ce point de vue, développé par Lacan, permet de concilier l’universalité du complexe avec les exigences de la morale : le processus inconscient d’identification et d’opposition aux images parentales, notamment l’identification sexuelle, pourrait se dérouler à travers de simples fantasmes et permettre l’accession au statut d’adulte normal.

    Toutefois, un modèle désexualisé de développement psychosexuel doit être pris avec prudence, car il pourrait découler davantage de considérations morales ou sociales que d’une observation objective des faits, difficilement réalisable dans les conditions de société existantes. En l’absence de contre-expérience, il est difficile de conclure dans quelque sens que ce soit. Parmi les adultes que nous avons interrogés, nombreux sont ceux qui témoignent avoir découvert l’orgasme incidemment bien avant la puberté, cela malgré l’éducation répressive.

    En ce qui concerne le modèle PIM – PIR, une résolution dans l’imaginaire paraît incompatible avec la fonction énergétique des pulsions métasexuelles telle que nous la postulons. En effet, le contact physique s’avère empiriquement indispensable, dans les relations entre adultes, pour garantir l’apport d’énergie métasexuelle nécessaire au développement des facultés métapsychiques. Rien ne permet d’affirmer qu’il puisse être sublimé sans conséquences néfastes lors de l’émergence des pulsions précoces.

    On sait à quel point un apprentissage inadéquat du langage, par exemple, peut porter préjudice aux facultés de penser et de verbaliser, conduisant à des arriérations quasiment irréversibles. Il serait aventureux d’exclure à* priori l’hypothèse d’une nécessité de la réalisation des pulsions précoces dans la perspective d’une structuration métasexuelle et métapsychique adéquate.

    Notons encore que la notion de « précocité » découle d’un préjugé moral alléguant l’immaturité sexuelle de l’enfant, inspiré de l’équation « sexualité = reproduction » fondée elle-même sur l’équation cartésienne « sexualité humaine = sexualité animale ».

    Il n’en reste pas moins que le refoulement des pulsions infantiles et la période de latence se sont avérés bien réels chez un grand nombre d’individus soumis à l’analyse. Freud ne pouvait laisser le pourquoi de cette situation pathogène sans explication.

Le complexe de castration

À partir de 1923, Freud propose une explication plus fondamentale à la disparition du complexe d’œdipe : il invoque le complexe de castration, thèse réinterprétée par Lacan dans les années 1950. L’expérience analytique met en évidence une angoisse de castration présente chez tout être humain, que Freud explique ainsi : Le pénis est déjà dans l’enfance la zone érogène directrice, l’objet sexuel autoérotique le plus important, et sa valorisation se reflète logiquement dans l’impossibilité de se représenter une personne semblable au moi sans cette partie constituante essentielle (Les Théories sexuelles infantiles / Über infantile Sexualtheorien (1908)). Pour le garçon, l’agent de la castration est le père, qui représente pour lui toutes les menaces formulées par les autres personnes (ces menaces étaient couramment utilisées dans l’éducation à cette époque) ; la situation est moins claire pour la fille qui, en position de rivalité avec sa mère, se sent peut-être davantage privée de pénis par celle-ci que par le père.

L’angoisse de castration existe pourtant même chez les individus qui n’ont pas subi de menaces. Freud relève que la théorie reste insatisfaisante dans le cas de la fille, vu qu’une angoisse de perdre le pénis s’explique difficilement au moment où celle-ci prendrait conscience de l’avoir déjà perdu. Le désir de pénis chez la fille paraît en soi peu convaincant, le mouvement féministe s’y est violemment opposé. L’alternative considérée comme fondamentale : “avoir le pénis ou être châtré”, même au cas où la menace serait verbalisée, explique difficilement le renoncement aux pulsions sexuelles, dont Freud affirme par ailleurs qu’elles sont «* incommensurables *» pendant la période précoce, et l’entrée dans la période de latence. Un autre paradoxe apparaît dans le fait que le garçon ne pourrait sortir de l’œdipe et accéder à l’identification paternelle qu’en renonçant à l’usage de son pénis, qui est pourtant la partie constitutive par excellence de l’image du père.

Face à ces difficultés, Freud a tenté d’expliquer le complexe de castration par une angoisse archaïque remontant à des périodes où les hommes auraient vécu en hordes, le père castrant ses enfants mâles afin de s’assurer la propriété des femmes. Ce “mythe scientifique” a été largement contredit par les progrès de l’anthropologie, il pourrait tout au plus avoir une valeur symbolique ou fantasmatique.

Lacan, reprenant la thèse freudienne, analyse la castration en tant que processus symbolique : pour lui, elle porte non pas sur l’organe (le pénis), mais sur le phallus, objet imaginaire jouant aussi bien pour la fille que pour le garçon. L’interdit de l’inceste contraint l’enfant de renoncer à la mère en tant qu’objet de désir. Il reconnaît alors le père comme le détenteur du phallus et constate qu’il est effectivement l’objet du désir de la mère. Le garçon renonce alors à être le phallus de la mère, opération qui le fait accéder au statut de sujet désirant. Quant à la fille, elle devra renoncer au phallus paternel pour trouver ailleurs l’objet de son désir.

Le point de vue lacanien bute lui aussi sur différents paradoxes : pourquoi faut-il être castré, voire symboliquement, pour accéder à la maturité génitale ? Cette idée de la maturité correspond-elle à une maturité naturelle, où à une maturité paradoxale propre à un type de culture ? On peut s’étonner de l’importance prise par la possession ou la perte du phallus, un signifiant dont on ne comprend pas la prégnance face à la possibilité de vivre la sexualité à l’âge adulte, vu qu’elle n’engage pas la perte effective de l’organe.

Quoi qu’il en soit, il est permis de s’interroger sur la raison d’être d’une angoisse particulièrement intense en rapport avec la perte d’un objet imaginaire.

Ce volet particulièrement scabreux de la théorie psychanalytique semble trouver une explication plus satisfaisante, sur les plans logique et phénoménologique, à partir du postulat de la finalité métapsychique des pulsions infantiles. Notons d’abord que le phallus, dans l’Antiquité égyptienne ou gréco-latine, représentation figurée du pénis en érection, est conçu comme un objet de vénération, symbolisant une virilité transcendante et doté d’une puissance magique surnaturelle. Le “phallus sacré” que l’on trouve chez Hermès, messager de l’Olympe auprès des hommes, se distingue nettement de l’organe en érection de Priape, dieu de la fertilité, qui exprimait plutôt, dans sa démesure et son allure satyrique, une puissance virile compulsionnelle de type animal. On peut déchiffrer dans cette iconographie l’opposition entre les deux fonctions de la sexualité humaine : l’une associée à la transcendance, l’autre à la reproduction.

La figure d’Hermès ithyphallique ou psychopompe (accompagnateur des âmes dans l’Au-delà), doté du caducée surmonté de deux ailes, traduit bien le rapport « hermétique » entre le phallus sacré et les facultés métapsychiques, chargées d’assurer la communication avec le monde de la divinité

Pour Lacan, le phallus est le “signifiant du désir, ou de la jouissance sexuelle”, c’est-à-dire de ce qui dépasse le plaisir dans la satisfaction de la pulsion. Selon lui, “les faits cliniques démontrent une relation au phallus qui s’établit sans égard à la différence anatomique des sexes. Le phallus est un signifiant, dont la fonction dans l’économie intrasubjective de l’analyse soulève peut-être le voile de celle qu’il tenait dans les mystères.”

En d’autres termes, le rôle que le phallus (en tant que symbole) joue dans la trajectoire œdipienne serait en rapport avec certaines valeurs transcendantes que les anciens recherchaient dans les cultes initiatiques par le truchement du phallus sacré.

Le langage de Lacan s’éclaire et se simplifie si l’on admet l’existence d’une énergie métasexuelle et de sa fonction dans le développement métapsychique. Le phallus, de signifiant du désir, devient le signifiant de l’énergie métasexuelle. L’apport ou la privation de cette énergie jouant un rôle essentiel dans le devenir de l’individu, notamment pour son devenir métapsychique ou spirituel qui engage la signification même de son existence, il est logique que l’inconscient dispose d’un fantasme (ou d’un archétype) destiné à représenter l’énergie métapsychique dans son rapport fondamental avec le sexe.

L’inconscient primitif n’étant pas tributaire de la morale puritaine, le meilleur signifiant que la nature ait pu prévoir à cet effet était le phallus en érection. Le clitoris, qui joue manifestement le même rôle chez la femme, est moins représentatif. De plus, la tradition qui s’est construite à partir des données archétypales et qui est parvenue jusqu’à nous a probablement pris naissance dans des sociétés patriarcales.

On remarquera que la vue du phallus en érection ou, plus exactement, de sa représentation idéalisée, peut créer, lorsque les conditions sont favorables, une émotion semblable à celle qui anime le “coup de foudre”, ou la “magie amoureuse”, émotion caractéristique de l’énergie métasexuelle. C’était vraisemblablement cette émotion subtile qu’étaient censées réactiver les phallophories des Grecs ou des Japonais, les danses phalliques des Eskimos, ou le lingam des Hindous, d’où le caractère sacré unanimement attaché à ces différentes traditions archaïques.

À partir de ces constatations, nous pouvons postuler que le phallus serait le fantasme inconscient, ou le signifiant archétypal de l’énergie métasexuelle. Il y a donc lieu d’examiner ce que devient la théorie de la castration en posant cette équation de départ : “Phallus = Énergie métasexuelle “.

L’alternative lacanienne autour de laquelle se joue l’œdipe, “avoir ou ne pas avoir le phallus”, se traduit alors par “présence ou absence d’énergie métasexuelle”. C’est en effet le problème central pour l’enfant au regard de la réalisation de ses pulsions œdipiennes : ma mère pourra-t-elle me donner cette énergie ? Mon père compte-t-il me l’interdire ? Mon père saurait-il me la donner ? Ma mère serait-elle castratrice dans le sens qu’elle veuille m’en priver ?

Cette problématique se vérifie aisément par l’observation concrète : l’enfant tend à s’approcher de l’adulte qui est alimenté en énergie métasexuelle, et à s’en distancer dans le cas contraire. Il fait preuve d’agressivité contre les adultes dont le comportement dégrade cette énergie, ou qui l’empêchent de la rechercher, ce qui explique les fantasmes de meurtre du père et la haine contre la mère castratrice.

On observe effectivement, parallèlement aux pulsions métasexuelles, un éventail de réactions d’angoisse, d’agressivité, d’inhibition et d’interdiction, innées et contrôlées par le Surça (c’est-à-dire par voie intuitive ou extrasensorielle), qui interviennent dès qu’une situation n’est pas favorable sur le plan énergétique. Si le partenaire est animé de sentiments de possession ou de culpabilité, s’il est orienté vers une sexualité génitale ou une recherche de plaisir calculée, les pulsions métasexuelles s’évanouissent pour faire place à ces motions agressives. Il se produit une sorte de basculement de l’amour à la haine, de l’ouverture à la fermeture, de l’attraction au rejet, qui semble préexister à tout apprentissage ou éducation.

La principale cause de ce basculement est assez paradoxalement la relation courante de type reproductionnel et ses différentes manifestations : sa représentation semble agir, au plan inconscient, comme un schéma déclencheur d’inhibition ou d’interdit. Les enfants manifestent traditionnellement une certaine agressivité vis-à-vis des « amoureux », qu’ils ne manquent pas de railler. Ils éprouvent aussi un dégoût viscéral lorsqu’ils apprennent qu’ils sont le fruit d’une copulation entre leurs parents. Une même aversion s’observe face à l’image du préservatif, symbole immédiat de pénétration. Ces aversions se retrouvent dans le fantasme originaire décrit par Freud, l’enfant visualisant inconsciemment son père blessant sa mère lors des rapports conjugaux. Il s’agirait d’une sorte de garde-fou traçant la limite entre le PIM et le PIR.

À partir de ces éléments, le postulat métasexuel suggère une interprétation structurale du complexe de castration, se déclinant sur les deux niveaux du Surmoi et du Surça :

La situation se cristallise sous l’effet de la répétition tout au long de l’enfance. Finalement, les deux instances métapsychique et pulsionnelle se structurent sur le mode négatif et bloquent définitivement les pulsions métasexuelles, instaurant la période de latence. Ceci revient à dire que le fantasme du phallus sacré est systématiquement désactivé, au profit du fantasme originaire, situation qui ne connaîtra une réactivation qu’avec l’émergence des pulsions reproductionnelles de la maturité.

Dans une société fondée sur la famille nucléaire, ce processus se déroule de façon canonique dans la constellation triangulaire mère-père-enfant, de sorte que le complexe de castration est systématiquement associé à la situation œdipienne. Ce n’est ni la menace de suppression du pénis, ni la constatation que la mère est dépourvue de phallus, mais le type de comportement amoureux de l’entourage, tributaire du PIR, et l’absence de source d’énergie métapsychique susceptible d’alimenter le PIM qui produisent le refoulement spontané des pulsions précoces, qui finit par se cristalliser dans le Surmoi et dans le Surça.

Examinons le bilan de ce modèle d’explication en regard des contradictions de l’explication classique :

En conclusion, le postulat métasexuel permet d’expliquer à la fois le rôle central du complexe d’œdipe dans la structuration psychique et sa relation avec le complexe de castration. Notons que dans le contexte puritain de l’époque la menace de castration était assez couramment utilisée pour dissuader les enfants de la masturbation. On comprend ainsi que Freud ait utilisé cette mutilation pour caractériser une amputation tout aussi grave qu’est la perte de la fonction primordiale de la métasexualité.

Le modèle PIM + PIR suggère par ailleurs une définition de la période œdipienne, indépendante du contexte nucléaire. L’éthologie nous enseigne que tout programme instinctif est caractérisé par une période sensible, pendant laquelle les pulsions sont particulièrement actives, de même que l’intériorisation de leurs premières réalisations et des contraintes du milieu. Ces caractéristiques sont précisément celles de la période œdipienne. Il semble donc pertinent de considérer l’œdipe comme la période sensible spécifique du programme instinctif métasexuel.

Cette définition rend compte de l’intensité particulière des pulsions précoces, des aspects irréversibles du traumatisme œdipien, et de l’échec généralisé du développement métapsychique dans le contexte de la morale répressive. Elle laisse en revanche penser que la structuration psychique de l’enfant pourrait être différente dans une société non fondée sur la famille nucléaire, comme pouvaient l’être les sociétés tribales. Étudier quelles seraient les modalités d’une structuration psychosexuelle dans un environnement social lui-même structuré en fonction du modèle PIM + PIR est l’un des enjeux de la métapsychanalyse.

Psychanalyse et métapsychanalyse

Le point de vue métapsychanalytique implique un changement majeur au niveau thérapeutique. L’analyse classique entend amener le patient à faire réémerger dans le conscient les pulsions refoulées, de manière à les rejeter consciemment, au nom d’un interdit reconnu et délibérément accepté. Le processus devrait permettre au Moi de maîtriser les conflits et contenus traumatiques liés au refoulé, et d’en limiter les effets pathogènes. Le principe apparaît parfaitement logique, mais la longueur, la difficulté et les résultats souvent mitigés des analyses peuvent inciter à s’interroger sur son bien-fondé.

Le présupposé qui sous-tend cette conception est que la frustration, source du traumatisme œdipien, tiendrait à une privation de plaisir. On retrouve là le postulat freudien d’une sexualité infantile visant à un simple “gain de plaisir”. On peut d’ailleurs s’étonner qu’un refus de plaisir soit cause d’une souffrance psychique aussi déterminante. Un enfant que l’on priverait de bonbons et de gâteaux n’aurait sans doute pas besoin de longues années d’analyse pour s’en remettre.

Le tableau est tout à fait différent si l’on se réfère au postulat métasexuel : ce dont l’enfant est privé est autrement plus essentiel qu’un plaisir, il s’agit de la possibilité de développer ses facultés métapsychiques, carence dont les conséquences porteront sur la signification même de son existence.

On peut comparer l’énergie métapsychique à une nourriture essentielle au développement psychique, comme l’alimentation est indispensable au développement physique. Priver un enfant des aliments que réclame son corps, installera non seulement un trouble d’ordre psychique au plan hédonique, mais des carences organiques difficilement réversibles. De même, la privation d’énergie métasexuelle, dans la mesure où son apport est prévu génétiquement, créera certes une frustration d’ordre hédonique (la quantité de plaisir intégrée étant inférieure à ce qui est génétiquement prévu) mais beaucoup plus gravement un échec du développement métapsychique naturel, susceptible de générer des angoisses existentielles majeures. Ceci explique la prégnance apparemment démesurée du conflit œdipien.

Face à cette situation, il apparaît immédiatement que la seule voie thérapeutique réellement efficace ne consisterait pas à simplement réactiver le souvenir des scènes qui ont présidé à l’internalisation des situations de conflit et de les accepter rétroactivement comme inévitables : ceci ne pourra que résorber les éléments relationnels tels les fantasmes de meurtre du père ou autres contentieux contre les personnes ressenties comme responsables du manque (tout comme une explication donnée à un enfant victime de dénutrition sur les circonstances qui ont provoqué sa sous-alimentation le libérerait du besoin de désigner des boucs émissaires). Il s’agit plutôt de reconstruire ce qui n’a pas pu se construire pendant la période sensible, processus qui présuppose un apport, bien que tardif, de l’énergie qui a fait défaut dans la période précoce (de même que c’est en apportant les nutriments dont le manque a causé la dénutrition que l’on peut reconstruire l’organisme et faire disparaître les angoisses de mort).

Sur le plan du vécu, il s’agirait de retrouver les niveaux et qualités d’émotions inhérents à la fonction métasexuelle, et de rendre possibles des relations subtiles (de type non reproductionnel), réalisées orgastiquement, assurant un apport concret d’énergie métasexuelle. Cela présuppose une connaissance des données caractéristiques de la fonction métasexuelle, indispensables pour la discerner de la sexualité courante de type PIR, qui risque sinon d’envahir la nouvelle relation. Il s’agit en fait de rétablir la capacité de discernement entre les deux fonctions sexuelles, telle qu’elle s’établirait spontanément si l’enfant pouvait vivre ses pulsions naturelles pendant la période sensible génétiquement prévue à cet effet. Les pulsions reproductionnelles survenant lors de la maturité sexuelle seraient facilement reconnues en tant que telles.

En d’autres termes, la psychanalyse pourrait atteindre le but ultime qu’elle s’est fixé, à savoir évacuer les conflits internes et permettre aux potentialités de l’être de s’exprimer de manière optimale, à une condition : amener l’adulte à trouver l’énergie métasexuelle qui lui a manqué dans la période précoce, en réactivant les pulsions polymorphes (comme le prônait Marcuse) et en rétablissant des conditions internes et externes permettant à ces pulsions d’atteindre leur but métapsychique. L’observation montre en effet que c’est le manque d’énergie métasexuelle prolongé jusqu’à l’âge adulte qui confère au traumatisme œdipien son apparente irréversibilité. L’apport de cette énergie s’avère empiriquement capable d’assurer une réversibilité partielle.

Vu sous cet angle, le mode de fonctionnement classique de l’analyse, consistant à rendre conscientes les pulsions précoces et à accepter leur refoulement, conduit paradoxalement l’analysé à rejeter délibérément la fonction métasexuelle et à s’installer encore plus définitivement dans une sexualité de type génital, incapable de lui apporter ce à quoi il aspire inconsciemment. L’approche métapsychanalytique consiste au contraire à aider le patient à explorer son inconscient afin d’en reconnaître les contenus traumatiques en tant que produits des erreurs d’une morale partiellement contre nature, et à s’en libérer progressivement de manière à pouvoir accéder à l’énergie métapsychique dans son vécu amoureux. Dans cette perspective, le travail analytique doit porter autant sur le présent que sur les sources de conflit passées.

C’est en définitive le vécu amoureux qui doit servir de substrat aux différentes étapes du travail de restructuration, à travers les difficultés successives que font surgir les conflits inconscients et la prise de conscience des erreurs commises, prise de conscience rendue possible par la connaissance des caractéristiques de la fonction métasexuelle. Chaque effort vers un meilleur fonctionnement est aussitôt “récompensé” par un afflux d’énergie (et de jouissance) dans l’échange amoureux, de sorte qu’il s’imprime positivement dans le Surmoi ; les corrections successives s’ajoutent et rétablissent peu à peu des structures aussi proches que possible des potentialités prévues génétiquement. De même pour le Surça à travers la concomitance des perceptions métapsychiques (sensations de magie amoureuse à l’approche du partenaire) et des apports de jouissance marquant l’échange métasexuel.

Le problème du transfert doit être revu, lui aussi, en tenant compte de l’aspiration du patient à une authentique énergie, attente que l’analyste réactive en allant fouiller sous les sédiments du passé. Soulignons aussi le rôle des phénomènes extrasensoriels dans l’interprétation des contenus inconscients (comme le décrivait Jung). Les pulsions agressives qui apparaissent au cours de l’analyse restent plus limitées lorsque l’analyste peut aider efficacement le patient à trouver dans ses relations amoureuses actuelles l’énergie qu’il recherche inconsciemment, dont le manque a induit et entretenu le traumatisme œdipien.

Cette agressivité, apparemment démesurée, s’explique par l’insatisfaction que ressent l’analysé face à un processus analytique incapable de lui apporter l’objet réel de sa frustration. Il se sent en quelque sorte trompé et mis en porte-à-faux par rapport à ses aspirations réelles, de sorte que son inconscient proteste avec vigueur contre le ou les responsables.

On peut voir dans ce mécanisme la toile de fond de la haine aujourd’hui plus avérée que jamais contre le père de la psychanalyse. L’attente inconsciente d’un accès à la transcendance à travers la sexualité n’a pas trouvé de vraie réponse. La promesse de rédemption que l’on a prêtée à Freud alors même qu’il ne l’a jamais faite, n’a pas été tenue. Les iconoclastes déferlent et entendent bien lui faire payer la facture.

Le niveau d’investissement dans le transfert reste mineur lorsque l’analysé peut fixer ses pulsions métasexuelles sur un tiers et vivre une relation de type PIM. Le gain d’énergie métapsychique authentique évite alors toute confusion entre travail analytique et vie privée. La formulation claire du manque énergétique et des erreurs de morale qui en ont été la cause aide également le patient, dans le présent et rétroactivement, à mieux supporter les frustrations. Culpabilité et agressivité perdent progressivement leur prégnance, comme lorsqu’on oublie d’anciens échecs. La meilleure compréhension des aberrations de la morale et de leurs conséquences en matière de structures psychiques aide à mieux supporter les imperfections des interlocuteurs.

L’efficacité du processus thérapeutique se vérifie par la dissolution quasi spontanée des contenus traumatiques remontant à la période précoce, par une résurgence tout aussi spontanée du souvenir des situations clés (relâchement de la censure), par la capacité de tomber amoureux sur le mode du « coup de foudre » et de ressentir sans inhibitions le bonheur naturellement lié à l’amour. Le critère principal de réussite, à côté de l’oubli progressif des souffrances et des états dépressifs, reste le développement de facultés métapsychiques telles que l’intuition, la créativité, les rêves paranormaux, ou les perceptions extrasensorielles.

Névrose et homéostasie sociale

Jusque dans son dernier ouvrage, Abrégé de psychanalyse, Freud s’étonnait que la sexualité infantile se situe au centre des conflits inconscients et surpasse de loin les autres causes possibles de névrose.

Voici pour mémoire les grandes lignes de la théorie freudienne de la névrose : Sous l’effet du refoulement, les pulsions précoces ne peuvent s’exprimer en suivant leur voie naturelle. L’énergie pulsionnelle s’accumule et leur confère un caractère compulsionnel. Elles empruntent alors des voies détournées, soit destructrices : transgressions des interdits, sentiments de culpabilité, motions agressives, soit acceptables socialement (hyperactivité, compétition, idéologies et autres « sublimations »). Ces désordres s’accompagnent d’angoisses, en réponse à la frustration, et de sentiments de culpabilité du fait des réalisations concrètes ou fantasmées contraires aux images parentales introjectées dans le Surmoi. Le Moi met en œuvre des défenses, pour la plupart inconscientes, visant à maintenir une situation supportable, notamment le refoulement, le déni (refus de reconnaître la pulsion), la régression (retour à des comportements associés à un stade antérieur), la projection (attribution à autrui des pulsions inacceptables), etc. Ce tableau se met en place au cours de la petite enfance et constitue la névrose, définitivement acquise à partir de sept ou huit ans, dont les symptômes connaissent une résurgence avec la réactivation des pulsions sexuelles de la maturité.

Freud fait remarquer que toute pulsion refoulée pourrait conduire à une situation névrotique et s’étonne que les pulsions sexuelles infantiles soient les seules que l’expérience analytique mette en évidence : peut-être* la sexualité serait-elle sujette à une répression plus importante dans notre civilisation que les autres instincts ?*

La difficulté est levée lorsqu’on sait que le PIM joue un rôle d’extrême importance dans le devenir de l’individu. L’existence d’une fonction métasexuelle laisse en effet penser que la répression des pulsions précoces constitue un préjudice existentiel majeur, privant l’individu dès le plus jeune âge de son potentiel naturel de développement métapsychique. On peut donc s’attendre à l’entrée en lice de mécanismes de défense altérant profondément les structures psychiques. À l’instar de l’animal qui mord plus fort lorsque le danger est plus menaçant, l’inconscient semble mettre en œuvre des défenses proportionnelles à la gravité des préjudices potentiels.

Le paradoxe relevé par Freud tiendrait donc à l’ignorance de la fonction réelle de la sexualité dite infantile, ramenée à une fonction ludique et hédonique sans commune mesure avec la gravité des troubles induits pas son refoulement. La logique veut d’ailleurs que le traumatisme s’articule moins autour du refoulement des pulsions sexuelles qu’autour de l’échec de la fonction de ces pulsions (une défense tend en principe à limiter un dommage). Dans ce second cas, on peut s’attendre à une réversibilité au moins partielle de la névrose au moment où la fonction métasexuelle atteindrait à nouveau son but, prévision qui semble confirmée par l’observation.

Cette problématique conduit à une autre question à laquelle la psychanalyse classique ne semble pas apporter non plus de réponse satisfaisante : quelles sont les origines profondes de la morale répressive ? La morale est-elle purement contingente, aléatoire, ou découle-t-elle au contraire d’éléments fondamentaux, innés et non interchangeables ? Et pourquoi cette morale s’est-elle maintenue, voire intensifiée au fil des générations en dépit de sa nature pathogène ?

Notre postulat permet d’esquisser l’enchaînement des mécanismes suivant : l’inconscient sait reconnaître, à partir des fantasmes originaires, un comportement sexuel qui échoue quant à sa finalité naturelle (tout comme le bébé sait reconnaître les signes d’une communication anormale avec sa mère dès les premières semaines) ; les situations d’échec de la fonction métasexuelle se sont multipliées avec l’augmentation de l’excitation endogène, due aux modifications alimentaires du néolithique et à leur sophistication croissante ; les pulsions agressives et les sentiments de culpabilité associés à ces échecs ont cristallisé dans la mémoire collective une morale exagérément répressive.

Répercutés par l’éducation, les interdits aggravent la situation en provoquant chez l’enfant une conflictualisation précoce de plus en plus marquée, associée à la frustration sexuelle et métapsychique ; devenu adulte, il manifeste des pulsions d’autant plus agressives à l’encontre de toute situation réactivant les contenus refoulés, notamment à l’égard des pulsions précoces de ses propres enfants. Le cercle vicieux ne pouvait qu’exacerber les pressions interdictrices de génération en génération. La situation a évolué jusqu’à atteindre son apogée avec le puritanisme, tolérant à peine le minimum de coïts indispensables à la survie de l’espèce.

On comprend ainsi que le refoulement des pulsions métasexuelles se soit accompagné de symptômes de plus en plus marqués jusqu’à la “découverte” de l’hystérie, au point de pousser quelques chercheurs d’avant-garde à s’interroger sur ses mécanismes. Entre la «* Chose *» de Charcot et les Trois essais de Freud, une prise de conscience a fini par s’effectuer, tendant à réhabiliter certaines libertés comme ce fut le cas avec les mouvements de mai 1968 puis avec la réhabilitation de l’homosexualité.

L’avènement de la névrose semble donc avoir eu indirectement des effets positifs en termes de prise de conscience. On peut dès lors se demander si les mécanismes de la névrose, généralement considérés comme pathologiques, n’auraient pas une fonction propre au regard du postulat métasexuel.

Si l’on examine la situation en gommant un instant les paradigmes psychiatrique et psychanalytique, on pourrait en effet discerner dans les mécanismes névrotiques une fonction homéostatique : les défenses inconscientes contre les conflits internes tout comme les pulsions agressives qui leur sont associées convergent, au moins symboliquement, vers la remise en cause des interdits contraires à la fonction métasexuelle. La névrose aurait ainsi pour but de dénoncer par voie symbolique les erreurs d’éducation, de morale, de société, responsables de l’échec métasexuel.

Les différents symptômes névrotiques peuvent s’analyser en tant que comportements symboliques organisés par l’inconscient de manière à faire reconnaître par le conscient certaines contraintes sociales compromettant l’accès au métapsychique : l’histrionisme de l’hystérique met en scène, sous le couvert de la possession, l’importance des pulsions sexuelles que la morale prétend évacuer ; les perversions caricaturent et persiflent les interdits pathogènes (Sade “inventait” le sadisme juste à l’époque où s’intensifiait la répression) ; le fétichisme dénonce la quête de l’introuvable énergie en projetant le phallus sur un objet symbolique ; les pulsions suicidaires actualisent sous forme de simulacre la mort spirituelle que représente l’échec métasexuel. Même la conception de Jung coïncide avec ce point de vue, la névrose provenant pour lui du refoulement des énergies métapsychiques (numineuses).

La névrose n’exprime pas seulement les conflits inconscients dont souffre le sujet, elle fait émerger dans la sphère du conscient, chez lui-même et plus encore chez ceux qui assistent à ses comportements, la teneur, la cause, voire les conséquences des erreurs de culture qui menacent l’évolution de l’individu et du groupe. On pourrait dire qu’elle permet à l’inconscient de mettre en scène les causes de l’échec existentiel, en les dédouanant par le symbole, de manière à franchir la censure du conscient.

Ceci tient au mécanisme fondamental de la névrose : la déviation des pulsions refoulées consiste à investir l’énergie pulsionnelle bloquée par le refoulement dans une voie de substitution, plus ou moins apparentée à la voie naturelle. Or, comme l’a montré Lacan, l’inconscient est un lieu de langage, comprenant la métaphore et la métonymie : nous ne devons pas nous étonner que la déviation de la libido s’opère suivant une logique symbolique, et que la pensée ou le comportement névrotiques expriment sous forme de signifiants, plus ou moins éloignés des signifiés, la substance de la souffrance qui s’articule entre les exigences naturelles de l’être et les contraintes compromettant leur accomplissement.

De par son caractère interindividuel, la névrose assume une fonction essentielle sur le plan social, dont la psychanalyse est en quelque sorte le prolongement : elle nous incite à déchiffrer les contours, renvoyés par l’inconscient des individus les plus lésés, sous forme symbolique et compulsionnelle, de nos erreurs d’éducation et de société. C’est notamment “grâce” à la névrose que la psychanalyse, en remontant à l’origine des comportements pathologiques, a été amenée à mettre en lumière l’importance de la sexualité, tout particulièrement de la sexualité infantile, dans une société qui s’employait à l’occulter par tous les moyens (même si Freud a opté pour une position purement thérapeutique).

La névrose peut être vue comme une sorte de psychanalyse spontanée manifestant au plan comportemental ou attitudinel les problèmes que l’inconscient a su reconnaître et que ni l’individu ni le groupe n’ont encore été capables de formuler ni de résoudre. Elle s’apparente en cela au “simulacre”, comportement inné dont le but réel est différent du but affiché (cf. plus loin la théorie du complexe excalibur). Son but ultime est de faire reconnaître à l’entourage sous forme symbolique et coercitive une souffrance non verbalisable.

Sublimation et fonction réparatrice de la culture

La théorie de la “sublimation” peut, elle aussi, être reconsidérée en fonction du postulat métasexuel. Dans la conception freudienne, les pulsions précoces ont pour but le plaisir, de sorte que leur refoulement n’a pas de conséquences graves en soi : le renoncement au plaisir est au contraire une opération nécessaire à la structuration du Moi. Dans ces conditions, détourner la libido de ses voies sexuelles pour lui faire investir des voies plus acceptables socialement, telles les activités culturelles, artistiques ou autres, paraît de nature à faire évoluer l’individu et la société vers l’harmonie et le progrès.

Si l’on pose, en revanche, que les pulsions refoulées auraient pour finalité le gain d’une énergie essentielle au développement métapsychique, notamment à la créativité, le raisonnement doit être repris à la base. Il y a lieu de distinguer deux types d’activités culturelles.

Cette dichotomie se prolongeant à l’intérieur des activités culturelles traditionnelles, il y aurait lieu de distinguer dans l’art, une part inspirée par l’intuition créatrice, et une part défensielle. La première comprendrait les grands chefs-d’œuvre, dont la notoriété s’expliquerait par la résonance métapsychique éveillée dans les consciences (les archétypes étant communs à tous les individus et à toutes les cultures) ; dans la seconde, on trouverait les aspects névrotiques de l’art, tels la recherche de gloire et d’argent, le snobisme, les œuvres alambiquées conçues par l’artiste pour se faire remarquer, la critique d’art non constructive, la politique telle que nous la connaissons, etc.

Un excellent exemple est celui du Jardin des Délices de Jérôme Bosch, chef-d’œuvre qui a défié les siècles en dépit d’un caractère énigmatique resté impénétrable à tous les exégètes. Au regard du modèle PIM + PIR, l’interprétation est immédiate : c’est une œuvre initiatique destinée à sauvegarder les valeurs d’un Éros adamite dont les caractéristiques, soigneusement dépeintes dans de multiples motifs, ne sont autres que celles de la métasexualité. Les exégètes ont nommé Bosch le faizeur de démons, ce qui s’assortirait à une personnalité névrotique. La confusion repose sur la simple ignorance de la fonction métapsychique de la sexualité.

On pourrait également distinguer un sport véritablement olympique, dans lequel la réussite serait conditionnée par la maîtrise intérieure (comme le tir à l’arc dans la philosophie Zen), par opposition à un sport centré sur la compétition, le besoin de domination et de notoriété, l’intérêt financier.

Même distinction en matière de travail scolaire : Freud estime que la sublimation des pulsions sexuelles infantiles serait utile, sinon nécessaire, pour que l’énergie pulsionnelle déviée puisse alimenter le travail scolaire ; dans une note posthume, il affirmait toutefois le contraire, mettant l’inhibition intellectuelle et l’inhibition au travail sur le compte de l’inhibition de l’onanisme infantile. Si l’on se fonde sur le postulat de l’énergie métasexuelle, il faut distinguer un travail scolaire effectivement fondé sur la sublimation, comprenant de ce fait des aspects névrotiques (ambivalence face aux matières et aux enseignants, compromis entre obligation et ennui, entre soumission et révolte, crainte des notations et tricherie, détestation des premiers de classes, etc.) ; et à l’opposé, une attitude scolaire fondée sur l’émerveillement face aux connaissances, un sentiment de « magie » lors des découvertes, la communication subtile entre l’élève et le maître, la joie de comprendre et d’enseigner, l’optimisation des qualités individuelles en-dehors de notions de rang, l’ajustement intuitif des exigences en fonction des capacités de l’élève (“zone proximale de développement” de Vygotski), etc.

Il n’y a pas forcément incompatibilité entre les deux aspects de la culture tels que nous les distinguons ici. L’alternance entre la réalisation et la sublimation, inhérente aux aléas de toute vie amoureuse, constitue en soi une base dynamique susceptible de produire les germes, au niveau de l’individu, des deux facettes de la culture. Les périodes de réalisation assurent l’apport en énergie métapsychique nécessaire pour donner à l’apprentissage, à la création artistique, à l’avancée scientifique, la touche d’inspiration pour ne pas dire le supplément de génie qui en fait une opération authentiquement créative ; dans les moments où les circonstances ne sont pas favorables, la sublimation permet à la libido d’alimenter des activités plus terre à terre, utiles sur le plan pragmatique, de type organisationnel, artisanal, discursif, etc. dont le but ultime est de retrouver la position authentiquement créative, par des voies plus ou moins détournées.

Ceci rejoint le point de vue de Reich, lorsqu’il affirme que la sublimation n’est possible sans dommages qu’après une période suffisante de réalisation des pulsions. Le phénomène s’explique aisément en termes d’énergie : de même qu’il faut avoir constitué des réserves alimentaires pour passer sans dommages une période de disette, on supporte mieux une période d’abstinence sexuelle lorsque l’on dispose d’une certaine réserve d’énergie métasexuelle. Au-delà d’un certain seuil, la frustration conduit inévitablement à des pulsions destructrices ou autodestructrices, qui finissent par exclure une sublimation positive.

Le processus de sublimation est en fait ambivalent : aussi longtemps que la souffrance n’est pas trop importante, le Moi et le Surmoi parviennent à canaliser la libido dans des activités constructives : équilibre du couple, fiabilité professionnelle, autodiscipline, bonnes œuvres, foi religieuse. Mais lorsque le manque d’énergie métasexuelle est trop important, la libido alimente irrésistiblement des activités destructrices, bien que plus ou moins reconnues socialement : éducation répressive, apprentissage forcé, réglementations contraignantes, alcoolisme, répression policière, guerre sainte …

Les considérations qui précèdent suggèrent une théorie unitaire de la névrose et de la sublimation quant à leur fonction aux plans individuel et social. Les mécanismes de la sublimation sont identiques à ceux de la névrose : on peut donc prévoir que le cheminement de la libido vise dans les deux cas une même finalité : dénoncer par un comportement symbolique le manque non verbalisable d’énergie métasexuelle.

Les jeunes délinquants qui agressent les chauffeurs de bus, qui incendient des voitures ou cassent des vitrines dénoncent leurs souffrances inconscientes, ainsi portées à la vue du public, sauf qu’ils le font sur le mode antisocial de la névrose.

L’art est lui aussi fondamentalement subversif et cherche le plus souvent à ébranler un système de valeurs dont le conscient n’arrive pas à décrypter les causes premières, mais il le fait sur un mode non destructif et socialement admis (par exemple le Rap).

Si l’on examine sous cet angle l’ensemble de la culture et de ses avatars, on peut déchiffrer dans pratiquement tout ce qui a été fait depuis l’Antiquité, et de manière plus compulsionnelle depuis l’irruption de la morale répressive, un besoin non verbalisable de dénoncer par voie symbolique un dispositif de sexualité dont souffrent inconsciemment l’individu et la collectivité, et qui met en jeu l’avenir spirituel de l’humanité, si ce n’est son avenir tout court. Aussi bien les mythes des anciens que les productions littéraires ou cinématographiques des modernes, voire les forces iconoclastes qui ont inspiré les révolutions, les guerres, ou qui inspirent aujourd’hui la délinquance, le terrorisme voire les génocides, trouvent ainsi une signification commune : elles tendent, à travers des dénonciations souvent aveugles et toujours très coûteuses, à ébranler un système millénaire contraire aux lois naturelles et à restaurer la fonction primordiale de l’amour, perdue dès l’aube de la civilisation.

Notre société moderne, héritière des interdits mosaïques et puritains, a développé une culture essentiellement matérialiste et intellectuelle, qui est manifestement l’expression d’un déséquilibre dans le sens des activités substitutives et tient finalement plus de la névrose que de la sublimation. Bien loin des inspirations archétypales que l’on ressent encore dans les productions de l’Antiquité, l’hypertrophie technologique et l’orgueil du savoir pourraient finir par écraser les dernières valeurs spirituelles. À moins qu’avec un peu de chance, elles ne produisent un éveil des consciences.

Le désastre écologique, conséquence indirecte de cette évolution, pourrait servir de sonnette d’alarme. Ce sera sans doute à la prise de conscience intellectuelle, moyennant les intuitions sans lesquelles elle n’est rien, que reviendra la tâche de dénoncer les causes premières du culte de la Raison et de la chute dans la Matière.

Au-delà des réflexions de Freud dans Moïse et le monothéisme, il y a lieu de repasser sous l’éclairage du postulat métasexuel toute la Genèse et l’Ancien Testament : entre la symbolique du mythe et la cruauté de l’histoire, on y trouve le récit de la perte de la fonction sacrée de l’amour avec ses conséquences sur le destin spirituel des hommes : confondant la Divinité avec l’image ambivalente d’un Père omnipotent, dispensateur tantôt d’amour et de pardon, tantôt d’interdit et de vengeance, les expulsés du paradis n’ont d’autre solution que d’errer dans les ténèbres spirituelles à la recherche d’un état originaire devenu inaccessible.

Les mêmes grandes lignes se retrouvent dans les mythes de différentes cultures. La mythologie grecque représente les différents aspects de la dégradation de la condition humaine, à partir de fautes originelles que symbolisent par exemple Typhon et Échidna, homme et femme serpents géniteurs de tous les monstres qu’elle met en scène, y compris du sphinx de Thèbes. Quetzalcóatl, enivré par sa femme, s’unit à elle et de là sortent tous les malheurs des Aztèques. L’Immaculée conception refuse l’idée d’un enfant divin issu d’une copulation. Dracula se nourrit du sang de ses partenaires. Depuis un siècle, le plus fort du cinéma tourne autour du même problème. Mai 68 préconisait de faire l’amour, pas la guerre…

L’universalité de la dénonciation d’une faute inhérente à la sexualité, au regard du postulat de sa finalité métapsychique, pourrait inciter à mettre en lumière une fonction inconsciente chargée du décryptage des erreurs non verbalisées dont elle est victime : on pourrait définir ainsi la « mythogenèse » en tant que processus inné et donc universel, visant, par le biais de la sublimation et de la symbolique archétipale, à restaurer dans les consciences une reconnaissance des valeurs perdues et l’espoir de leur possible réhabilitation. On pourrait y voir comme Freud une simple défense par projection contre les souffrances internes dues aux aléas d’une éducation répressive. Mais on ne peut écarter l’hypothèse d’une fonction psychique à part entière, déterminée génétiquement de manière à garantir la remise en fonction du PIM.

Thanatos, pulsions excalibur et origine de la morale.

Le Thanatos, défini par Freud pour rendre compte des pulsions agressives régulièrement associées à la libido, invoque la notion de “pulsions de mort”, contrepartie présumée des “pulsions de vie” regroupées dans l’Éros. Cet aspect de la thèse freudienne a été vivement critiqué, notamment par Wilhelm Reich.

La question clé est de savoir si les pulsions agressives sont associées par nature aux pulsions de l’Éros, ou dans quelle mesure elles seraient les conséquences d’une dérogation aux lois naturelles de la sexualité humaine. Toute forme de frustration ou de culpabilité est susceptible de déclencher des formations agressives, et rien ne permet d’affirmer que la façon dont la sexualité est vécue dans notre contexte moral répond de manière totalement satisfaisante à nos exigences pulsionnelles innées.

Le postulat de la finalité métapsychique du PIM suggère que les pulsions agressives pourraient être, au moins en partie, des réactions de l’inconscient contre le refoulement ou la déviation des pulsions métasexuelles. L’observation semble en effet montrer qu’un système de pulsions agressives innées, lié aux pulsions polymorphes, se manifeste dès la période précoce de manière à dénoncer l’échec de la fonction métasexuelle. Ces pulsions agressives ne devraient émerger que sporadiquement, en réponse à des échecs occasionnels. Lorsque les échecs sont trop fréquents, elles s’enchaînent et perdurent au point de paraître intrinsèquement liées à la libido. Ce système de pulsions agressives pourrait contenir la “volonté de puissance” décrite par Adler en tant que compensation au complexe d’infériorité, ce dernier découlant précisément de l’échec métasexuel.

Ces pulsions agressives apparaissent d’abord sous forme de simulacres, c’est-à-dire de comportements dont le but apparent ne coïncide pas avec le but réel. On les reconnaît à des signes de malaises, de morosité, d’impatience, de déconcentration, de mimiques, d’inhibitions gestuelles, de bouderie, de rétraction, etc., visant à alerter le partenaire ou l’entourage. Lorsque la situation d’échec se prolonge, les pulsions se font de plus en plus intenses jusqu’à devenir compulsionnelles, prenant alors la forme de franche agressivité, soit directement dans la sphère sexuelle (gestes indécents, exhibitionnisme, brutalité), soit sous forme névrotique ou “sublimée” de menaces, d’insultes, de ruptures, de violences, d’abandon, de continence, de cagoterie et autres tableaux que l’on peut voir par exemple dans une vie de couple en échec.

Ainsi se fait jour, dans le contexte culturel et moral propre à notre société, où l’échec métasexuel est omniprésent, une force de mort pouvant paraître authentique, alors qu’au départ les pulsions agressives ne faisaient que dénoncer utilement des situations sexuelles préjudiciables au développement métapsychique.

Vu sous cet angle, le concept de Thanatos ne paraît donc pas injustifié, quoi qu’en aient dit les détracteurs de Freud. En revanche, son interprétation métaphysique prête le flanc à la critique : le Thanatos n’est manifestement pas le symétrique présumé nécessaire de l’Éros, *tentant de ramener à néant ce que les pulsions de vie tentent d’ordonner. *Le principe même de dualité pulsionnelle est infondé, les pulsions programmées dans le psychisme obéissent à un gradient massivement orienté vers le développement et le maintien du vivant. Il existe en revanche des pulsions agressives, mais celles-ci répondent toujours, en dernière analyse, à un échec des premières, et visent à décrypter les causes de cet échec.

Les pulsions négatives sont associées aux pulsions positives, non pas comme une contrepartie obéissant à un hypothétique principe de neutralité, d’action et de réaction, mais en tant qu’instance de contrôle et d’autorégulation. Tout processus homéostatique doit nécessairement disposer de deux pôles afin de piloter la réalisation pulsionnelle, tout comme un véhicule à moteur dispose d’un accélérateur et d’un frein. Elles s’expriment d’abord sous forme de fantasmes et de simulacres. Elles s’actualisent sous une forme franchement destructrice seulement lorsque la situation qu’elles tentent de dénoncer s’éternise et les fait basculer dans la compulsion.

Les pulsions regroupées dans le Thanatos auraient ainsi pour fonction de contrôler l’actualisation correcte des pulsions de l’Éros en dénonçant les éléments susceptibles de les vouer à l’échec, de manière à sauvegarder leur finalité métapsychique. Il paraît, de ce fait, plus logique de revenir à la première conception de Freud : les pulsions agressives seraient la voie qu’emprunte la libido lorsqu’elle ne peut s’exprimer par les voies de l’Éros. Cette forme d’agressivité relève donc de la névrose, et non d’une pulsion de mort prétendument structurale. La névrose tend au contraire à rétablir des conditions favorables à l’expression de l’Éros.

Une telle vision des choses ne peut être envisagée que sur la base du postulat métasexuel : en effet, faute de connaître la finalité métapsychique des pulsions précoces, Freud pouvait difficilement attribuer une fonction régulatrice à des pulsions qui lui paraissaient systématiquement destructrices. On comprend qu’il leur ait dès lors cherché une justification dans une entité propre, orientée vers la mort : ainsi est né le mirage du Thanatos.

La restitution d’une fonction régulatrice aux pulsions agressives conduit à les considérer comme faisant partie d’un complexe pulsionnel parfaitement organisé, qu’il s’agit alors de nommer. Tout comme Freud a cherché dans la mythologie une figure représentant l’ensemble des pulsions de la période précoce, baptisée dès lors complexe d’Œdipe, nous pouvons trouver dans les légendes arthuriennes un symbole unissant le tranchant de l’agressivité et la volonté de vérité : la fameuse épée “Excalibur”.

Nous parlerons donc de « pulsions excalibur » chaque fois que nous aurons affaire à des pulsions agressives ou autres visant à dénoncer les causes d’échec de la fonction métasexuelle. Elles n’englobent pas toutes les pulsions agressives, par exemple celles qui répondraient à une privation de nourriture, à une banale injure, ou à une injustice sociale, mais uniquement celles, apparemment les plus fréquentes et les plus intenses, qui concernent les dérives du comportement amoureux et la privation d’énergie métapsychique. À titre d’exemples : les fantasmes de meurtre du père sont typiquement animés par des pulsions excalibur tendant à dénoncer un manque d’amour ou, plus en profondeur, un manque d’énergie dispensée par le père ; le fantasme originaire dénonce la perte d’énergie liée au coït normatif des parents ; la position dépressive proteste souvent, par exemple par la bouderie, contre les situations injustes liées à la carence énergétique familiale et au manque d’empathie de la part des parents qui en résulte, etc.

Comme leur cible n’est par définition pas accessible au conscient, ou pour le moins pas verbalisable (sinon le Moi pourrait l’identifier), les pulsions excalibur se fixent le plus souvent sur des objets qui ne sont que symboliquement en rapport avec la cause d’échec. Elles obéissent en cela au principe du « bouc émissaire ». Faute d’une visibilité suffisante de la cause réelle de la carence, la pulsion excalibur vise un élément rappelant par analogie la situation qui y a présidé, ou une personne présentant certaines similitudes avec celle qui en est responsable, labilité qui peut parfois compliquer leur déchiffrage.

Fait plus important encore, les pulsions excalibur peuvent prendre pour cible le sujet lui-même, dans la mesure où celui-ci commet certaines erreurs par rapport aux lois naturelles. Elles se ressentent alors sous forme de culpabilité, par exemple chez l’homme qui vise son propre plaisir et se sent coupable face à sa partenaire, sans savoir le verbaliser. Il s’agit là d’une culpabilité primaire, déterminée génétiquement ou par le truchement du Surça, qui ne doit pas être confondue avec la culpabilité secondaire induite par la morale sociale et le Surmoi. Seule la seconde a été prise en compte dans le modèle freudien.

Nous pouvons donc définir la culpabilité primaire, ou culpabilité structurale, comme étant le cas particulier des pulsions excalibur lorsque celles-ci se retournent contre un comportement ou un fantasme du sujet lui-même. Cette modélisation a l’avantage d’intégrer l’agressivité et la culpabilité primaires dans une théorie unitaire, en tant que fonctions homéostatiques visant à la sauvegarde du programme instinctif métasexuel. Ou encore à les considérer comme partie intégrante de ce programme instinctif, qui regrouperait alors les pulsions de l’Éros, le complexe d’œdipe en tant que période sensible du PIM, et le complexe pulsionnel Excalibur destiné à l’autorégulation de son fonctionnement naturel.

Nous pouvons dès lors établir un lien structural entre le Thanatos et la morale : il est en effet vraisemblable que les pulsions agressives et les sentiments de culpabilité, partagés unanimement par les individus confrontés à un comportement donné (unanimement parce que déterminés génétiquement), laissent des traces systématiques dans la mémoire collective. L’accumulation de toutes les expériences passées peuvent ainsi constituer au fil des siècles une tradition morale, stigmatisant les comportements défavorables à la fonction métasexuelle.

On comprend du même coup qu’une morale sexuelle soit partie intégrante de toutes les religions, cela du fait que la sexualité est en rapport direct avec le développement métapsychique, fondement de toute spiritualité. Le concept de chasteté, par exemple, est certainement apparu dans le but de préserver une intégrité spirituelle que la concupiscence pouvait dégrader. Ceci n’exclut pas que certaines dérives aient amené la morale à valoriser des comportements déviants ou à réprimer des comportements naturels, soit par erreur, soit parce que ces derniers n’atteignaient plus leur but métapsychique, par exemple sous l’effet d’une excitabilité anormale du système nerveux central d’origine alimentaire. Ainsi a pu naître une morale paradoxale, induisant une culpabilité secondaire (culturelle) décalée par rapport à la culpabilité primaire (pulsions excalibur).

Reich a vivement défendu la notion de morale naturelle, préconisant par exemple une totale liberté sexuelle pour les adolescents. Sa démonstration reste cependant sujette à caution, du fait qu’il ne distingue pas les deux programmes instinctifs, l’un débouchant sur la reproduction et centré sur le coït, l’autre, essentiellement polymorphe, visant à un apport d’énergie métapsychique. Cette lacune l’amène à valider malgré lui des comportements contraires aux lois naturelles du PIM, fait qui explique un certain dérapage de son expérience personnelle, son silence sur l’extrasensoriel dans l’ensemble de son œuvre et sa formation réactionnelle sous forme de cloudbuster censé faire tomber la pluie ou repousser les tempêtes.

En définitive, nous pouvons ranger dans le complexe excalibur toutes les pulsions soit agressives, soit dépressives, soit inhibitrices qui visent à assurer le bon fonctionnement du PIM et à en contrer les dérives.

Les pulsions agressives se manifestent d’abord sous forme de simulacres : impatiences, menaces, injures, vaisselle cassée, semblants d’agressions physiques, jusqu’à la forme compulsionnelle du crime passionnel.

Les pulsions dépressives peuvent aussi passer par différents stades allant du simulacre : mutisme, chagrin, larmes, histrionisme, crise de désespoir, tentative de suicide manquée, jusqu’à la forme compulsionnelle qu’est le suicide réalisé.

Parmi les pulsions inhibitrices, on peut noter la timidité, la pudeur, les gênes diverses, l’alliesthésie esthétique, les impressions de laideur, de bassesse, de dégoût.

On notera tout particulièrement l’existence d’une « impuissance réflexe », inhibition inconsciente de l’érection visant à éviter une relation sexuelle inopportune, qui risquerait de déraper sur le plan PIR. Bien des hommes se croient victimes de troubles physiologiques ou de vieillissement, alors que leur relation coutumière, notamment dans la vie de couple, s’est simplement vidée de contenu énergétique ; l’impuissance les protège contre des fixations malencontreuses et un vide existentiel qui pourraient s’avérer lourds de conséquences.

Notre théorie unitaire regrouperait ainsi dans le programme instinctif métasexuel : l’Éros, le complexe d’Œdipe, et le complexe Excalibur, ce-dernier induisant au plan social une morale naturelle. Dans une population où le PIM est trop systématiquement en échec, les pulsions sexuelles et les pulsions excalibur sont désorganisées et souvent compulsionnelles, de sorte qu’elles induisent une morale culturelle plus ou moins incompatible avec les données génétiques du psychisme ou les valeurs archétypales.

Le cercle vicieux s’installe : les pulsions PIM refoulées sous l’effet d’interdits contre nature déclenchent à leur tour des pulsions excalibur, celles-ci virent régulièrement à la compulsion chaque fois qu’elles ne parviennent pas à rétablir le PIM, l’agressivité et la destructivité sont omniprésentes, avec pour corollaire l’émergence fantomatique d’un complexe de pseudo-pulsions de mort : le Thanatos.

Simulacre, fonction délinquance et sadomasochisme.

La notion de pulsion excalibur nous amène à esquisser une théorie de la transgression qui pourrait apporter un éclairage supplémentaire à la criminologie, notamment en matière de délinquance juvénile.

Les pulsions excalibur se manifestent le plus souvent sous forme de simulacres, c’est-à-dire de comportements transgressifs dont le but réel diffère du but apparent. Ces simulacres tendent le plus souvent à dénoncer par voie symbolique les principes d’éducation inappropriés dont l’enfant est l’objet ou des comportements adultes qu’il ressent comme contraires à ses pulsions fondamentales, notamment au PIM.

Par exemple, lorsqu’un enfant boude, ce n’est manifestement pas pour s’isoler, mais pour protester comme il le peut contre un sentiment de frustration ou d’injustice qu’il est incapable d’analyser. Les parents, ne disposant pas d’une grille de déchiffrage appropriée, restent indifférents ou le punissent pour son mauvais caractère. La pulsion-simulacre, n’ayant pas atteint son but, subira un refoulement et émergera avec d’autant plus de force lors d’une nouvelle occasion. L’environnement n’étant pas en mesure d’apporter à l’enfant ce qu’il recherche sur le plan du PIM, les simulacres, qui ne sont autres que des pulsions excalibur, prendront un caractère de plus en plus compulsionnel et resurgiront à l’adolescence sous forme de conflit de génération, d’anarchisme, de délinquance, ou de pulsions suicidaires.

La délinquance apparaît ainsi comme étant d’abord une fonction sociale visant à faire prendre conscience de certaines erreurs susceptibles de compromettre le destin de l’individu et de la collectivité. On peut logiquement s’attendre à ce qu’elle soit exacerbée dans une société répressive, condamnant la fonction métasexuelle à un échec systématique. Dans diverses sociétés primitives n’imposant que peu ou pas d’interdits sexuels, la délinquance est effectivement inexistante. Or on observe, dans ces sociétés, une activité métapsychique qui semble attester la présence de la fonction métasexuelle.

Ceci est en accord avec la position de Reich, qui allait jusqu’à affirmer que les jeunes délinquants jouissaient d’un psychisme plus sain et robuste que les autres. La thèse de Dollard, Doob et Miller, Frustration et agression (1957), fait également de la frustration la cause nécessaire et suffisante des comportements agressifs. Le postulat métasexuel y ajoute un champ causal jusqu’ici inexploré, en l’occurrence l’impossibilité faite à l’enfant d’assurer le développement naturel de ses facultés extrasensorielles. L’éducation le condamne à une invalidité métapsychique à vie.

La psychanalyse est passée par un bon nombre d’étapes dans la recherche des causes du sadisme et du masochisme, hésitant à décider laquelle de ces deux perversions était primaire ou secondaire. Il y aurait même trois formes de masochisme : un masochisme primaire issu directement de la pulsion de mort ; une seconde forme liant libido et douleur, respectivement pulsion de vie et pulsion de mort ; une troisième, la plus importante, un “masochisme moral” fondé sur le sentiment de culpabilité et dont le but serait, au niveau du Moi, de maintenir une certaine quantité de souffrance en réponse aux attaques d’un Surmoi sadique.

Le postulat métasexuel conduit à reprendre l’approche classique à partir de la notion de pulsions excalibur, originairement organisées pour assurer le succès de la fonction métasexuelle. Les pulsions métasexuelles en situation d’échec déclenchent des pulsions excalibur, soit sous forme d’agressivité, soit sous forme de culpabilité. Ces pulsions tendent à interrompre la réalisation des pulsions métasexuelles le temps qu’il faut pour arriver à cerner et dépasser la cause d’échec. Lorsque cette cause reste indéchiffrable, la frustration se prolonge, les pulsions excalibur tournent à la compulsion et ne peuvent plus être contenues : ce qui ne serait que simulacre vire à la transgression délibérée, voire au crime. C’est trop souvent le cas dans notre forme de culture.

Ces pulsions excalibur peuvent subir différentes déviations : les pulsions agressives seront dirigées, suivant le principe du bouc émissaire, soit contre le sujet lui-même (masochisme), soit contre l’objet sexuel (sadisme), cette décharge désinhibant partiellement les pulsions sexuelles ; les sentiments de culpabilité peuvent soit alimenter le scénario d’autopunition masochiste, de manière à “dédouaner” le désir en détournant les motions du Surmoi, soit induire une formation réactionnelle qui renforcera la composante sadique. La dualité des pulsions excalibur (agressivité + culpabilité) explique le lien systématique entre les manifestations sadiques et masochistes, lien consacré par la terminologie binaire freudienne de sadisme-masochisme.

Il en découle que le comportement sado-masochiste serait de nature plutôt névrotique que perverse : il ne s’agit pas du plaisir de faire souffrir l’autre dans sa réalisation sexuelle, ni d’atteindre à la jouissance à travers la souffrance de l’autre, mais de la déviation de pulsions primaires appartenant au complexe excalibur. Intrinsèquement liées au PIM et s’exprimant par des motions agressives ou des sentiments de culpabilité, ces pulsions se manifestent sous forme de simulacre et viennent parasiter les relations. Le fait de les actualiser dans un comportement sadique ou masochiste permet de les évacuer et de désinhiber les pulsions sexuelles. On peut dès lors avoir l’impression d’atteindre la jouissance à travers l’agressivité, tournée contre l’autre ou soi-même, alors que c’est une façon de payer son écot au Surmoi (pour la culpabilité sociale) ou au Surça (pour la culpabilité primaire). faute de grille de déchiffrage permettant de comprendre le fond du processus.

Il apparaît ainsi que le sado-masochisme n’appartient pas au fonctionnement psychosexuel naturel, contrairement à ce qu’avance la psychanalyse qui tend à en faire une facette de la normalité. Son apparente omniprésence dans la sexualité provient de l’activation systématique des pulsions excalibur du fait qu’elle est régulièrement vécue sur un mode contraire aux lois naturelles. Il ne s’agit pas de pulsions destructrices parasitant par nature l’Éros, mais de pulsions correctrices évoluant en compulsions par suite de la répétition déterminée culturellement de situations transgressant les lois de la métasexualité.

Constellation triangulaire et interactions PIM ↔ PIR

La constellation triangulaire est intrinsèquement liée à la problématique œdipienne. Est-elle induite par le contexte familial nucléaire, ou existe-t-elle en tant que base relationnelle naturelle ? Les Polynésiens avaient un terme pour la désigner, loin de toute notion de famille, ce qui plaide pour la seconde éventualité.

Freud lui attribuait une prédétermination phylogénétique, indépendante de la structure familiale, l’enfant cherchant par nature un tiers au-delà de sa relation duelle avec la mère. Il défend l’existence d’une bisexualité fondamentale, à partir de laquelle se déclineraient les structures psychosexuelles adultes, par refoulement de la composante hétérosexuelle ou homosexuelle, ou par absence de refoulement chez le bisexuel. La constellation triangulaire se limitait pour lui à la période précoce et disparaissait avec l’œdipe.

La relation binaire est considérée traditionnellement comme la structure de base du couple hétérosexuel et comme la cellule de base de toute relation amoureuse. Elle découle directement des nécessités de la copulation et de la rivalité entre mâles concurrents, comme on peut l’observer chez un grand nombre d’espèces animales. C’est sur la relation binaire que repose le modèle de la famille nucléaire, constitutif de notre type de société et apparemment inéluctable pour des raisons biologiques et pulsionnelles : l’intrusion d’un tiers provoque très généralement des réactions de jalousie, déstabilise le noyau familial et nuit au développement de la progéniture.

Le postulat métasexuel nous amène toutefois à reconsidérer l’ensemble de ce tableau, pour ne pas dire de cette image d’Épinal consacrée par les siècles, sous un angle nouveau :

  1. La relation binaire appartient structuralement à la fonction reproductionnelle : les parents qui engendrent un enfant passent par une série de phases émotionnelles susceptibles de pérenniser leur union ; indépendamment de toute morale, le couple fidèle assure une base de sécurité et de stabilité pour l’éducation des enfants.

  2. La constellation triangulaire semble en revanche constituer la configuration relationnelle de base propre à la fonction métasexuelle, pour trois raisons principales : elle est à l’œuvre pendant la période précoce (ou œdipienne), alors que seule la fonction métasexuelle est en jeu ; l’ouverture d’une relation binaire à un tiers est par nature favorable aux échanges d’énergie métapsychique ; la dynamique pulsionnelle multipolaire qui se met en place favorise l’accès à la dimension métapsychique à travers les émotions particulières qui sont mises en jeu.

Un tel modèle de fonctionnement conduit à s’interroger plus avant sur les structures pulsionnelles associées à la constellation triangulaire, non seulement lors de la période œdipienne, mais également à l’âge adulte. La fonction métasexuelle restant active tout au long de l’existence, on peut s’attendre à ce qu’une dynamique triangulaire se maintienne à côté de la dynamique binaire propre à la reproduction, de sorte que ces deux structures entrent en interaction positive à partir de la maturité.

Nous pouvons donc prévoir une configuration pulsionnelle naturelle de la relation amoureuse plus complexe que celle de la relation classique de couple, et même plus complexe que celle de la phase œdipienne, vu les interactions possibles entre PIM et PIR.

Citons d’emblée un complexe pulsionnel peu connu, parce qu’inexistant dans les situations ordinaires, que l’on peut appeler l’amour de l’amour. On observe en effet, lorsque la situation est favorable, une inversion possible de la possessivité et de la jalousie en un sentiment d’amour transcendant pour le tiers. Un tel « état de grâce » semble être la source par excellence d’un renouveau d’énergie métasexuelle. C’est le plus souvent lors de relations de ce type qu’apparaissent des phénomènes ou des facultés métapsychiques. Cela ne se produit pas sans heurt, mais semble représenter le processus le plus fondamental propre au PIM.

La prise en compte d’une pulsion naturelle d’amour pour l’amour implique une révolution dans la conception de la structuration psychique. Dans les conditions ordinaires, le tiers est ressenti comme un risque de perte d’amour. Son image est liée à celle de la mère castratrice ou du père interdicteur, principalement négative. Dans le cadre du PIM, c’est exactement l’inverse : le tiers est un gage de supplément d’amour, de bonheur et de développement métapsychique. Son image est donc à priori positive.

Ces positions, se cristallisant dès la période précoce, déterminent des structures psychiques fondamentalement différentes, qui caractériseront des prédispositions opposées face à l’intervention d’un tiers, cela dans une relation amoureuse aussi bien que dans toute forme d’activité sociale. Par commodité de langage, nous pouvons les caractériser symboliquement par une notation simplifiée. La structuration fermée au tiers peut se noter (2-1), alors que l’ouverture se notera (2+1).

Les sujets (2+1) auront par exemple tendance à une ouverture spontanée face à la venue d’un tiers dans le foyer, donc un sens spontané de l’hospitalité et un accueil agréable (ce qui peut expliquer l’hospitalité sexuelle telle qu’elle avait cours au Moyen Âge et qu’on la trouve encore dans des régions non occidentalisées). Une même ouverture se retrouvera face à une idée nouvelle apportée par un tiers, à une invention, à une critique etc. Les sujets 2+1 auront a priori tendance à fermer leur porte à tout éventuel intrus, l’hospitalité sera ressentie comme une tâche et un risque. Toute idée nouvelle sera combattue à priori et son éventuelle validité beaucoup plus difficile à admettre.

Du point de vue psychopathologique, on pourra dire que la structuration (2-1) est la base des structures soit névrotique, soit paranoïde, soit perverse telle que Freud les définissait. La structuration (2+1) serait alors caractérisée par l’absence de ces trois altération psychiques, et représenterait simplement un « état normal » que la psychanalyse semble avoir échoué à définir jusqu’ici.

On entrevoit immédiatement les répercussions au plan social : une société constituée d’individus (2+1) sera beaucoup plus harmonieuse et plus facile à gouverner, les désaccords ne seront que l’exception, la coopération spontanée. Dans une société de type (2-1), on aura au contraire des conflits permanents et une résistance à toute intrusion extérieure, une difficulté de gouvernance et la nécessité de toutes sortes de subterfuges ou de menaces pour rallier les individus, les intérêts personnels prévalant sur toute activité communautaire, évoquant bien ce que l’on peut observer dans nos démocraties occidentales.

La notion de pouvoir se trouve elle-même complètement remise en cause : avec des structures (2-1), le détenteur du pouvoir ressent les autres comme des ennemis potentiels à dompter, ses alliés n’ont de sens que dans celui d’une union contre les autres, les intérêts personnels prédominent et engendrent la prévarication et la corruption. Avec des structures (2+1), celui qui endosse le pouvoir le fait par dévouement pour les autres, se sent heureux de mettre ses compétences au service de la communauté. Il a face à lui un public ouvert à ses idées et plus facilement prêt à renoncer à des intérêts personnels au nom du bien commun. Il s’ensuit une situation politique inversée, gage de paix sociale et d’unité nationale. Lui-même reste prêt à écouter les critiques et les doléances, faisant passer l’ouverture à autrui et l’empathie pour ceux qui sont en difficulté avant son adhésion à une idéologie politique personnelle.

De même entre les nations, les structures (2-1) engendrent une tendance à la guerre immanente dans la population, alors que les structures (2+1) fondent un esprit de paix et de conciliation qui aurait sans doute changé le cours de l’histoire…

Mais revenons à nos moutons, ou plus exactement au système social et moral dans lequel nous sommes immergés. Malgré le refoulement général de la fonction métasexuelle, certaines pulsions partielles, comme la pulsion adultère, ou certaines pulsions polymorphes interdites peuvent s’activer sous l’effet de stimuli particuliers. Elles ne manquent alors pas de perturber, sinon de détruire, le cours de ce que serait une fonction reproductionnelle idéale tributaire de l’image d’Épinal du couple éternel et de la famille havre de bonheur. Les interférences entre PIM et PIR, entre les finalités et les structures relationnelles respectives, sans oublier le complexe excalibur et ses multiples avatars, ouvrent le champ à une vie amoureuse très éloignée de l’image du long fleuve tranquille que devrait être la vie de couple idéale. On pourrait y voir le remède imparable contre l’ennui et la dégradation qui guettent inexorablement les relations dites fidèles si l’on en croit Reich.

Ceci ouvre la voie à toute une série de questions : la coexistence pacifique des deux fonctions est-elle possible ? Les interventions de la morale sont-elles nécessaires pour gérer la dynamique pulsionnelle et éviter ses débordements ? La programmation innée des différentes pulsions, y compris les pulsions excalibur, est-elle capable d’assurer spontanément un déroulement harmonieux de la vie amoureuse ? Les pulsions excalibur inhérentes à la fonction métasexuelle risquent-elles de s’en prendre aux comportements reproductionnels ? Une confusion entre la finalité métapsychique de la première et le caractère biologique de la seconde est-elle possible ? Seule une observation concrète peut apporter des réponses pertinentes à ces différentes interrogations.

C’est avant tout sur le plan développemental qu’il faut s’interroger quant à la manière dont la fonction reproductionnelle, survenant à la maturité, devrait coexister avec une fonction métasexuelle épanouie, qui aurait échappé au refoulement. Notre modèle propose là une sorte d’inversion : le point de vue classique considère la fonction reproductionnelle comme étant la principale, autour de laquelle peuvent graviter quelques polymorphismes rescapés à titre de plaisirs préliminaires. L’attribution d’une finalité métapsychique à l’ensemble des pulsions polymorphes, considérées en tant que complexe pulsionnel autonome, incite au contraire à envisager la fonction métasexuelle comme centrale, les pulsions de type reproductionnel venant dans un second temps s’y greffer, ou s’y alimenter, peut-être s’y opposer, sans rien lui enlever de sa primauté.

La question cruciale est alors de déterminer comment ce “greffage” devrait s’opérer dans les conditions idéales, c’est-à-dire en-dehors d’interdits et de refoulements pathogènes. Du point de vue des structures pulsionnelles susceptibles d’entrer en jeu, il s’agit d’abord de faire un inventaire discriminatif des pulsions métasexuelles par opposition aux pulsions reproductionnelles.

Les premières comprennent par définition les pulsions précoces polymorphes, attachées aux différentes zones érogènes, ainsi que les pulsions non proprement érotiques, mais chargées de gérer tout ce qui peut graviter autour de la fonction métasexuelle. Il est donc relativement facile d’opérer la discrimination, simplement en attribuant à la fonction reproductionnelle les pulsions que l’on voit apparaître à la puberté, sexuelles et relationnelles.

L’observation de sujets exempts de refoulement n’étant guère possible dans notre cadre social, il faut tenir compte de l’effet de mirage qui ferait considérer comme nouvelles des pulsions restées silencieuses pendant la période de latence. Un second critère peut aider à faire la part des choses : les pulsions correspondant aux premiers stades du développement (oral, anal et phallique) appartiennent certainement à la fonction métasexuelle, alors que les pulsions spécifiques au stade génital doivent* à priori se ranger dans la fonction reproductionnelle.

On peut également évoquer les comportements sexuels observables dans le monde animal. Tous les animaux dès les plus archaïques, même les araignées et les poissons, connaissent des parades, combats rituels entre mâles, danses nuptiales ou autres procédures conduisant à l’accouplement et garantissant la sélection sexuelle. Les comportements analogues observables chez l’être humain seront en principe à ranger dans le PIR.

Chez les primates et les cétacés les plus évolués, les mœurs sexuelles sont particulièrement complexes, notamment chez les bonobos : ces proches cousins de l’homme pratiquent (dans la nature) des relations polymorphes, indépendamment des périodes de rut, aussi bien hétérosexuelles, qu’homosexuelles et même pédophiles. Cet “érotisme” primitif aurait pour finalité, selon le primatologue Frans de Waal, la réduction des tensions et le maintien de l’harmonie du groupe.

L’animal le plus proche de l’homme semble donc connaître déjà deux finalités indépendantes à la sexualité. Il serait hasardeux de transposer directement à l’être humain. Une prudente extrapolation, à travers les lois de l’évolution, peut tout de même avoir une certaine valeur heuristique lorsqu’il s’agit d’explorer les origines de la bifonctionnalité de la sexualité humaine.

Autre heuristique susceptible de faciliter cette catégorisation : comme les deux fonctions métasexuelle et reproductionnelle s’articulent grosso modo sur les mêmes organes, il devrait être possible d’établir certaines homologies entre les deux programmes instinctifs. À chaque pulsion gérant le reproductionnel devrait correspondre une pulsion homologue visant au gain d’énergie. Il ne s’agit pas d’une démonstration, mais on peut s’attendre à des filiations issues de l’évolution génétique du psychisme : les pulsions métasexuelles résultent probablement d’une évolution des pulsions reproductionnelles, avec lesquelles elles auront pu conserver certaines connexions et certaines analogies du fait de la communauté d’organes et de l’utilisation de même circuits cérébraux, un peu comme le langage a pu évoluer à partir du cri.

Le tableau de la page 95 propose une première classification des composantes homologues du PIM et du PIR. Cette catégorisation n’a rien d’absolu. Les deux composantes PIR et PIM sont toujours plus ou moins présentes dans une relation vécue. La question est de savoir laquelle prend le pas sur l’autre, laquelle devrait prédominer dans les conditions idéales et, surtout, comment elles devraient interagir. Les pressions de l’environnement ou les structures psychosexuelles du sujet peuvent favoriser certaines pulsions, en inhiber d’autres, renforcer certains types d’interaction, etc.

Une telle classification peut servir, dans la pratique clinique, de grille d’analyse lorsqu’une relation est douloureuse ou conflictuelle, lorsque les partenaires n’ont pas les mêmes aspirations, qu’un tiers fait irruption dans le couple, qu’une jalousie sans objet dégrade la relation, que des aspects névrotiques aliènent la communication, etc. Le cas le plus classique est le décalage entre les attentes respectives des partenaires, l’un cherchant un amour « magique » sans forcément s’engager contractuellement, alors que l’autre espère fonder une famille. Dans toutes ces situations, le décodage PIM-PIR permet de faire remonter les difficultés non seulement à des événements particuliers supposés traumatisants, mais à des causes structurales beaucoup plus profondes.

Par rapport à la psychanalyse classique, on peut même parler d’une inversion au plan de la culpabilisation : au lieu d’amener l’analysé à exhumer des pulsions réprouvées et à y renoncer au nom d’un conformisme social, il s’agit de reconnaître avec lui le caractère naturel de ces pulsions et de prendre conscience de leur fonction métapsychique essentielle.

Il peut ainsi comprendre la prégnance des souffrances inhérentes à la frustration, mesurer la responsabilité de la culture, distinguer entre culpabilité primaire et secondaire, et s’engager dans une réflexion philosophique sur les causes premières de cet état de choses, donc se dégager plus facilement des reproches, des haines, des hontes et autres contenus destructeurs. Un tel processus préserve la dimension subtile de ses aspirations amoureuses et sexuelles, ses relations peuvent se faire plus enrichissantes en termes d’énergie, ce qui lui permet finalement de mieux accepter le système social pour ce qu’il est et de mieux s’accepter lui-même.

FinalitéDéveloppement métapsychiqueReproduction
Période sensibleŒdipePuberté
Pulsions sexuellesPolymorphes, érotismeGénitales, pénétration
Schémas déclencheursAffinités, beauté transcendante, rayonnement, regard, prosodieBeauté physique “Miss France”, seins, sexe, muscles
Premiers ressentisCoup de foudreExcitation sexuelle
DésirTranse amoureuseÉmotion sexuelle, attirance
FantasmesÉternité, infinitude, transcendance, phallus sacréCopulation, coït vaginal, enfantement, fidélité
Sentiment dominantMagie amoureuse, transeDésir sexuel, tendresse,
Zones érogènesPhallus, clitoris, anus, toutes zones sensibles du corpsPénis, gland, seins, fesses, vagin
Centres de consciencePlexus solaireIntellect, affect, sexe
États de consciencePrésent-éternité, extasePassé-futur, mental
Instance dominanteSurçaSurmoi
ApprocheSyntonie, empathie, magie amoureuseProposition, consentement, discernement,
Structure relationnelleDynamique triangulaireCouple hétérosexuel
Polarité sexuelleBisexualité, identité métasexuelleHétérosexualité, identité sexuelle, genre
Régulation pulsionnelleAmour de l’amour, complexe excalibur, alliesthésie esthétique, pudeur, impuissance réflexeCanons de beauté objectifs, attraction-répulsion, rivalité, rejet
Régulation physiologiqueÉmotion esthétique, érogénicitéHormones, érection, lubrification
Aboutissement sexuelOrgasme, énergie métapsychiqueÉjaculation, fécondation
Aboutissement hédoniqueJouissance, plénitudePlaisir, dépression postcoïtale
État psychiqueFélicité, inspiration, créativité, maturité spirituelleSatisfaction, détente, activité, maturité sociale
Manifestations relationnellesDon de soi, ouverture, amour oblatif, communauté, charismePossession, rivalité, rejet du tiers, famille, personnalité
Prolongements pulsionnelsSolidarité, tolérance, travail intérieur, sagesse, initiationNidification, vie familiale, sécurité, argent, projets
Prolongements sociauxMutualisme, altruisme, générosité, partage, hospitalité sexuellePatriarcat, hiérarchie, ascension sociale, mondanité
Prolongements biologiquesHarmonisation des fonctions, guérisons, bien-êtreProgéniture, protection, soins, éducation
Développement psychiqueIntuition, inspiration, médiumnité, spiritualitéBon sens, rationalité, organisation
Productions culturellesArt inspiré, mythes, chefs-d’œuvre, découvertes fondamentalesArtisanat, technologie, bricolage, inventions
MoraleComplexe excalibur, morale naturelle, respect de l’amour, phallus sacré, don de soiMaternage, allaitement, soins à la progéniture, fidélité, respect des biens
Investissement intellectuelPhilosophie, travail sur soi, dépas-sement de l’ego, vie spirituelleMatérialisme, influence sur les autres, vie sociale

Nouvelles définitions de la névrose et de la perversion

Du point de vue étiologique, la prise en compte des pulsions homologues des deux programmes instinctifs conduit à attribuer une nouvelle base structurale à la névrose.

Les troubles névrotiques s’expliquent classiquement par la déviation de la libido : les énergies pulsionnelles qui ne peuvent s’écouler par les voies naturelles cherchent d’autres voies d’expression, sous forme d’agressivité, de pulsions sexuelles partielles ou substitutives, de fuite face aux exigences du Ça, de sentiments de culpabilité.

Or, nous voyons apparaître ici un autre type de déviation : lorsqu’une pulsion de type PIM ne peut se réaliser, par suite d’un interdit extérieur ou internalisé dans le Surmoi, l’énergie pulsionnelle accumulée peut investir les pulsions homologues du PIR, du fait de leur similitude ou de leur proximité phylogénétique. Par exemple, la libido normalement attachée à une pulsion polymorphe, au cas où celle-ci reste inhibée, pourra s’écouler dans la génitalité ; la pénétration vaginale jouera dès lors un rôle exagéré, voire compulsionnel dans la représentation et la réalisation de la vie amoureuse, avec toutes les conséquences directes et indirectes que cela peut avoir : frigidité féminine, difficultés conjugales, grossesses accidentelles, avortement, déception de l’adolescent après la « première fois », dérégulation démographique, etc.

Nous appellerons une telle déviation pulsionnelle du PIM vers le PIR « induction pulsionnelle ». Il s’agit d’un cas particulier de déviation, dans lequel l’énergie pulsionnelle majeure liée aux pulsions métasexuelles vient surinvestir les pulsions reproductionnelles et leur confère un caractère compulsionnel.

Le passage de l’énergie d’une pulsion de type métasexuel à la pulsion la plus proche de type reproductionnel fait penser au passage de l’énergie électromagnétique entre deux solénoïdes parallèles. Le terme d’induction, quoique discutable comme l’est toute terminologie, a l’avantage de rappeler qu’il s’agit de pulsions très proches, en quelque sorte parallèles : les pulsions du PIR s’ajoutent par nature à celles du PIM dès la maturité, processus qui doit se dérouler suivant certaines règles d’harmonie, mais peuvent aussi servir d’exutoire à l’énergie pulsionnelle PIM lorsque celles-ci a été refoulée.

L’instauration d’une fonction instinctuelle est généralement liée à une période sensible, et c’est à la puberté que s’instaure la fonction reproductionnelle. Il semble donc pertinent de distinguer deux périodes sensibles : l’une dans la période précoce, attachée au PIM, qui prend les allures du classique complexe d’œdipe dans un contexte familial nucléaire ; l’autre à l’adolescence, rattachée au PIR, avec l’entrée en lice des pulsions génitales, du fantasme de pénétration, et des caractères sexuels secondaires. Ce sont ainsi deux périodes sensibles différentes qui contribuent à la structuration psychosexuelle de l’individu, et non une comme on le considère généralement.

Une telle modélisation se trouve validée par l’irréversibilité des fixations, aussi bien œdipiennes que pubertaires. Les réalisations sexuelles de l’adolescence restent en effet très définitivement inscrites dans la mémoire et peuvent conditionner l’ensemble de la vie amoureuse de l’individu. Il se produit à cette période une cristallisation des comportements qui rappelle celle de la période œdipienne.

Nous nous intéresserons ici aux différentes fixations possibles, en tentant d’opposer ce que serait une structuration psychosexuelle fondée sur l’intégration des pulsions du PIR à celles d’un PIM non refoulé, à la structuration paradoxale résultant des interactions entre pulsions PIR et pulsions PIM refoulées.

La prégnance de l’induction pulsionnelle peut s’expliquer par le rapport de force entre les deux programmes instinctifs. Il est courant de penser que la fonction reproductionnelle est la principale, étant donné la place qu’occupe la génitalité dans notre forme de culture. Ce serait toutefois une pétition de principe de s’appuyer sur cette prévalence admise pour minimiser à priori l’importance de la fonction métasexuelle : l’échec de la fonction métasexuelle peut en effet expliquer le surinvestissement de la génitalité.

Un critère permettant d’évaluer le rapport de force entre les deux fonctions consisterait à comparer le nombre d’orgasmes nécessaires pour assurer un équilibre métasexuel satisfaisant, au nombre de coïts ou d’éjaculations exigés par la fonction de reproduction. On observe chez les animaux des accouplements relativement rares, limités à la période de rut, de quelques unités par femelle. Le besoin orgastique propre à l’être humain (déjà observable chez les bonobos), représente en revanche des milliers de relations sexuelles. L’orgasme féminin n’étant aucunement nécessaire à la fécondation, la fonction orgastique semble essentiellement liée au PIM. On pourrait donc attribuer à la fonction métasexuelle un potentiel d’énergie pulsionnelle de loin supérieur à celui de la fonction reproductionnelle, et d’autant mieux expliquer la démesure des pulsions PIR investies par les énergies PIM.

Le processus d’induction PIM→PIR est hautement complexe, du fait du nombre des pulsions et comportements appartenant à l’un et l’autre de ces programmes instinctifs. Nous avons représenté les principaux éléments entrant en jeu dans le tableau de la page 101. La première colonne recense les différentes classes de pulsions ou d’activités au plan personnel ou social, la deuxième colonne décrit leurs composantes appartenant au PIM et la troisième leurs homologues propres au PIR. On peut ainsi mieux visualiser les homologies entre les deux programmes et prévoir les inductions possibles.

Ces trois premières colonnes sont reproduites à la page 108, avec en page 109 (colonnes 4 et 5) les principales résultantes des interactions entre les composantes homologues, résumées dans leurs manifestations les plus saillantes et leurs premiers rebondissements.

Dans la colonne n° 4, le premier terme (avant la barre oblique) indique un type d’activité ou de valeur sociale issu du surinvestissement de la pulsion PIR par l’énergie pulsionnelle accumulée PIM correspondante. Cette manifestation de l’induction pulsionnelle, individuelle ou sociale, sortant du cadre de fonctionnement naturel, déclenche comme toute situation contre nature des pulsions excalibur visant à signaler l’anomalie. Ces pulsions constituent une formation réactionnelle chargée de destructivité, indiquée après la barre oblique.

À cette situation conflictuelle font suite encore d’autres rebondissements. La manifestation des pulsions excalibur (second terme dans la colonne 4) constitue elle-même une anomalie, elle ne devrait en fait pas exister dans un contexte conforme aux lois naturelles de l’Éros. Elle va donc à son tour être suivie, au niveau social où toutes ces forces s’entrecroisent, d’une manifestation réparatrice, tendant à rétablir un meilleur équilibre, cette fois en-dehors de la sexualité proprement dite, c’est-à-dire un produit de sublimation. On le trouve résumé dans le ou les premiers termes de la cinquième colonne.

Mais le rejet de la composante sexuelle est lui-même une dérogation aux lois naturelles, de sorte qu’une nouvelle formation réactionnelle se manifeste sous forme excessivement sexualisée à titre de compensation (second terme de la cinquième colonne). Les rebondissements peuvent encore se multiplier, mais les plus importants sont contenus dans les deux dernières colonnes du tableau.

On obtient ainsi pour chaque classe de pulsions ou de valeurs humaines deux dipôles, l’un concernant les manifestations sexuelles compulsionnelles et les forces de réaction interdictrices (colonne 4), l’autre la sublimation de la pulsion et la formation réactionnelle hypersexualisée qui s’y associe (colonne 5).

Par exemple, la ligne 13 caractérise les différentes approches sexuelles : dans la colonne 2, l’approche de type PIM (magie amoureuse) ; ne pouvant se réaliser par suite de son refoulement, l’énergie pulsionnelle accumulée pendant l’enfance, qui se ressent sous forme d’une aspiration au magique, s’investit dans l’approche de type PIR, qui est comme chez les animaux supérieurs beaucoup plus mécanique et comprend la proposition et le consentement (col. 3).

Cette alternative, amplifiée par l’espoir d’un accès au magique, porte ouverte sur le spirituel, prend alors les allures de la séduction (le préfixe “sé” évoque une corruption), indiquée dans la colonne 4. Sous l’effet de la frustration, les choses peuvent aller jusqu’au harcèlement, voire au viol. Ces comportements n’appartenant pas à la nature humaine, ils activent des pulsions excalibur, qui pourront générer une cascade de motions sociales : imposition du voile, chaperonnage, mépris de la fille-mère, ainsi qu’une morale et une législation répressives censées éviter ces dérives.

À ces éléments largement traversés par la sexualité, viendra s’opposer (col 5) des éléments désexualisés, comme la valorisation de l’amitié chaste entre homme et femme, qui maintient l’approche entre les genres tout en sublimant toute composante proprement sexuelle, ou plus rigoureusement la séparation entre les sexes, l’idéal de sainteté confondu avec continence. Un tel construct social recouvrant un rejet des pulsions naturelles, le complexe excalibur s’active à travers différentes formations réactionnelles, en lançant dans les mœurs le stéréotype de la drague, ou tout bonnement celui de la prostitution sous prétexte d’une nécessité d’exonération.

Des processus analogues de transformation apparaîtront pour chaque pulsion ou motion homologue des deux programmes, on les retrouvera jusque dans les productions culturelles, car celles-ci sont influencées par les différentes formes de conflits internes, comme la morale, la théorisation de la sexualité, etc. Il faut de plus prendre en considération la multiplicité des aboutissants possibles, provenant non seulement des processus internes, mais de leurs répercussions sociales et des effets boomerang sur l’individu qu’ont les valeurs sociales induites au fil du temps par les déviations individuelles.

Chaque ligne nécessite une analyse approfondie, qui dépasserait largement le cadre de cet opuscule. Le sujet sera traité plus exhaustivement dans un ouvrage spécialisé.

Néanmoins, il est possible de constituer une première grille de déchiffrage des origines structurales des divers comportements normaux ou pathologiques gravitant autour de la sexualité et inhérents à la névrose transpulsionnelle. Bien que simplificatrice, une telle grille a l’avantage de schématiser les différents voies d’induction pulsionnelles, en indiquant quelques exemples de formations réactionnelles et de constructions culturelles générées par le surinvestissement du PIR et les frustrations PIM. On peut ainsi disposer d’un premier canevas structurant l’analyse des particularités individuelles ou sociétales. Il est applicable aussi bien au problème de la structuration psychosexuelle (en permettant par exemple de définir une structuration psychique naturelle), que des troubles névrotiques et de leurs aboutissants culturels.

Les éléments du tableau, comme toute pulsion ou valeur humaine, sont répartis en fonction de leur prédominance. Toute notion est polysémique et inféodée au contexte, de sorte que bien des concepts pourraient figurer dans plusieurs lignes ou colonnes. Les choix ont été faits en fonction de leur prégnance et de leur centre de gravité. La morale naturelle, par exemple, contient principalement les règles destinées à préserver le PIM, mais il va de soi qu’une partie de cette morale naturelle vise à protéger les aspects reproductionnels.

La modélisation proposée ouvre la voie à une forme de psychanalyse qu’il nous semble pertinent de rebaptiser « métapsychanalyse », cela pour deux raisons : elle fait intervenir la dimension métapsychique telle que Jung a tenté de la réhabiliter ; elle permet une approche des problèmes de structuration psychosexuelle fondée sur un élément non pris en compte par la psychanalyse freudienne, à savoir la finalité métapsychique de la sexualité dite infantile, finalité qui pourrait rendre sa signification à la partie essentielle de la sexualité humaine. L’outil par excellence de la métapsychanalyse est ainsi constitué par ce que l’on peut appeler « l’analyse transpulsionnelle », consistant à rechercher dans les troubles manifestés par un patient, ou affectant la société, leurs origines en termes d’induction pulsionnelle PIM → PIR.

CatégoriePIMPIR
FinalitéDéveloppement métapsychiqueReproduction
Période sensibleŒdipePuberté
Pulsions sexuellesPolymorphes, érotismeGénitales, pénétration
Schémas déclencheursAffinités, beauté transcendante, rayonnement, regard, prosodieBeauté physique “Miss France”, seins, sexe, muscles
Premier ressentisCoup de foudreExcitation sexuelle
DésirTranse amoureuseÉmotion sexuelle, attirance
FantasmesÉternité, infinitude, transcendance, phallus sacréCopulation, coït vaginal, enfantement, fidélité
Sentiment dominantMagie amoureuse, transeDésir sexuel, tendresse,
Zones érogènesPhallus, clitoris, anus, toutes zones sensibles du corpsPénis, gland, seins, fesses, vagin
Centres de consciencePlexus solaireIntellect, affect, sexe
États de consciencePrésent-éternité, extasePassé-futur, mental
Instance dominanteSurçaSurmoi
ApprocheSyntonie, empathie, magie amoureuseProposition, consentement, discernement
Structure relationnelleDynamique triangulaireCouple hétérosexuel
Polarité sexuelleBisexualité, identité métasexuelleHétérosexualité, identité sexuelle, genre
Régulation pulsionnelleAmour de l’amour, complexe excalibur, alliesthésie esthétique, pudeur, impuissance réflexeCanons de beauté objectifs, attraction-répulsion, rivalité, rejet
Régulation physiologiqueÉmotion esthétique, érogénicitéHormones, érection, lubrification
Aboutissement sexuelOrgasme, énergie métapsychiqueÉjaculation, fécondation
Aboutissement hédoniqueJouissance, plénitudePlaisir, dépression postcoïtale
État psychiqueFélicité, inspiration, créativité, maturité spirituelleSatisfaction, détente, activité, maturité sociale
Manifestations relationnellesDon de soi, ouverture, amour oblatif, communauté, charismePossession, rivalité, rejet du tiers, famille, personnalité
Prolongements pulsionnelsSolidarité, tolérance, travail intérieur, sagesse, initiationNidification, vie familiale, sécurité, argent, projets
Prolongements sociauxMutualisme, altruisme, générosité, partage, hospitalité sexuellePatriarcat, hiérarchie, ascension sociale, mondanité
Prolongements biologiquesHarmonisation des fonctions, guérisons, bien-êtreProgéniture, protection, soins, éducation
Développement psychiqueIntuition, inspiration, médiumnité, spiritualitéBon sens, rationalité, organisation
Productions culturellesArt inspiré, mythes, chefs-d’œuvre, découvertes fondamentalesArtisanat, technologie, bricolage, inventions
MoraleComplexe excalibur, morale naturelle, respect de l’amour, phallus sacré, don de soiMaternage, allaitement soins à la progéniture, fidélité, respect des biens
Investissement intellectuelPhilosophie, travail sur soi, dépas-sement de l’ego, vie spirituelleMatérialisme, influence sur les autres, vie sociale
ThéorisationPlaton, fouriérisme, théorie de la métasexualitéAristotélisme, sciences, biologie de la reproduction
Confusion pulsionnelle / + Excalibur→ Sublimation / resexualisation
---
Famille nucléaire, sang / haines conjugalesImmaculée Conception / Viols collectifs
Hypergénitalité pubertaire / Éducation sexuelleAngélisme, Divin enfant / Pédomanie
Coït “normal”/ mutilations, castrationSacrement du mariage / Libertinage, échangisme
Arts plastiques, nus, danse, lyrisme / Critique d’artArt abstrait, poésie, musique / Godemichets, jouets sexuels, dodécaphonisme, pornographie
Impériosité sexuelle, viols / Interdits, législationRomantisme / Grivoiserie, obscénité
Exaltation / Chasse à la concupiscence, tabousMéditation, transe, psychédélisme / Biologisme
Déesse mère, asservissement à la femme / Fan-tasme originaire suractivé, haine du sexeVierge Marie, Immaculée conception / protestantisme, cultes orgiaques
Donjuanisme, érotomanie / Chasteté, castrationAmour courtois, galanterie / Libertinage, “baise”
Perversions, pénétration obsessionnelle / Excision, circoncisionAmour platonique, bodybuilding / Dépucelage, mensuration du pénis, de la poitrine
Obsession sexuelle, émotivité / TempéranceMéditation transcendantale / Tantrisme
Névrose, paranoïa / Psychothérapie, internementMonothéisme, persécutions / Iconoclastes
Image de Dieu, satires / AthéismeReligion révélée / Cultes orgiaques
Séduction, harcèlement, viol / Voile, chaperon, mépris de la fille-mère, législation répressiveAmitié chaste, séparation des sexes, sainteté / Drague, exonération, prostitution
Couple éternel, amour transfiguratif / Adultère, divorce, triolisme, viol conjugalTrinité, Androgyne, anima-animus, / Sexualité de groupe, jouets sexuels, paraphilies,
Virilité, féminité, homophobie / image négative du macho, de la mégère, féminisme, misogynieSexe des Anges, pudibonderie / Sous-vêtements sexy, strip-tease
Fascination-dégoût, haine du tiers, frigidité, impuissance permanente / Aphrodisiaques, excitants, positionsMaîtrise de soi, continence, amour du prochain / donjuanisme, lubricité, polyamour
Éjaculation précoce / AnorgasmiePrière, méditation / Art érotique, tantrisme
Hypergénitalité / Stase sexuelle, “péché”Ferveur religieuse / Laïcisme, Persécutions,
Activisme sexuel / Platitude, ennui, vide intérieurQuête du Graal / orgies, nymphomanie
Hédonisme, gourmandise, gloutonnerie, consumérisme / ascétisme, stoïcismeCharité chrétienne, bonnes œuvres / Avarice, comptabilité, vol, braquages
Culte du foyer, confinement familial, égoïsme / Bistrot, tourisme, adultèreÉrémitisme / Communautés sexuelles
Compétition, carriérisme, capitalisme / Paresse sociale, libéralisme, communisme, délinquanceCommunautarisme religieux, nihilisme / Anarchisme, Mai 68
Éducation répressive, égocentrisme, exigence de réussite / Abandon de famille, laisser-allerAdoption, familles d’accueil, enfant-roi / Absentéisme parental, orphelinats, exploitation
Familles nombreuses, père autoritaire, mère hyperprotectrice / Contraception, refus d’allaiterInsémination artificielle / thérapie de couple, sexologie
Intellectualisme, réductionnisme, orgueil du savoir / Haine des élites, phobies scolairesPhilosophies de vie, métro-boulot-dodo / vie dissolue, fuite dans la drogue, médiocrité
Culte du confort, du progrès, du gadget, de la croissance / Écologisme, rejet du systèmeRetour à la terre, autarcie, frugalité, New age/ Fascination de la ville, alcoolisme, débauche
Morale répressive, “Croissez et multipliez”, tabous (inceste, pédophilie, sodomie, adultère), propriété, capitalisme / psychanalyseFoi, dogmes religieux, charité, continence / Cultes sataniques, soif de pornographie, communisme
Empirisme, behaviorisme, néopositivisme, marxisme / Théologie, ésotérismesMythologie, mysticisme / Guerres de religions, terrorisme
Psychanalyse freudienne / Psychanalyse jungiennePuritanisme, asexualité, enfant désexualisé / Recommandations de l’OMS, mangas

Ce modèle de raisonnement permet notamment de définir un critère de reconnaissance de la perversion sexuelle fondé sur une base structurale (il n’existe à l’heure actuelle pas de consensus sur sa définition) : « tout comportement ou fantasme sexuel pervers active certaines pulsions excalibur ». La définition générale donnée plus haut (recherche du plaisir au détriment de la finalité de l’instinct) est compatible avec ce critère de reconnaissance, car les pulsions excalibur s’opposent par définition à une perte d’énergie en pure recherche de plaisir. Sachant que les pulsions excalibur visent à dénoncer les erreurs de comportement par rapport aux données du PIM, qui tend par nature à garantir un développement métapsychique optimal, la perversion apparaît comme contraire à ce développement, et donc contraire à l’évolution spirituelle, ce qui explique le lien universel entre morale sexuelle et spiritualité.

Un tel critère de reconnaissance présente l’avantage d’être indépendant de la morale contingente propre à une culture donnée : le complexe excalibur, programmé génétiquement, génère une morale universelle, ne laissant qu’une place mineure au relativisme culturel. On peut s’attendre à trouver, dans une telle morale, toute la complexité et la subtilité du PIM et de ses interactions avec le PIR.

Métapsychanalyse et analyse transpulsionnelle

La métapsychanalyse représente un renversement de perspective complet par rapport à la psychanalyse classique. Il ne s’agit plus de faire réémerger les pulsions refoulées pour les rejeter consciemment. Ce principe apparaît au contraire comme une erreur fondamentale par rapport aux données génétiques de la nature humaine.

Il s’agit cette fois de retrouver les pulsions avortées pour les valider en tant que fonction primordiale dont le but est le développement de la partie la plus subtile et la plus essentielle du psychisme, à savoir son versant métapsychique. La cause du refoulement n’est plus à chercher dans l’inadaptation des pulsions dites polymorphes ou d’un Ça chaotique aux exigences de la morale, mais dans l’inadaptation de la morale aux valeurs éternelles et universelles de l’âme humaine.

La position de l’analysé comme celle de l’analyste, dans la mesure où ce dernier est encore nécessaire, sont transformées du tout au tout. La culpabilité, internalisée dans le Surmoi par suite des transgressions réelles ou fantasmées, n’a plus à être imputée à la personne, mais à une erreur de société clairement formulable. Elle n’a pas à être imputée non plus à des images parentales castratrices, les parents apparaissant eux-mêmes comme victimes d’un système qui les dépassait, dont ils n’étaient pas responsables et dont ils ne pouvaient humainement discerner les distorsions.

L’analyste n’est plus perçu comme un représentant des exigences sociales, qu’il incarne malgré lui et malgré tous les préceptes d’amoralité : le patient qui s’entend dire qu’il doit rejeter ses pulsions au nom de la société en vient inévitablement à situer l’analyste dans le système source de la morale répressive, le reproche inconscient qu’il lui fait s’ajoutant au transfert des images négatives des parents. Lorsque l’analyste lui explique clairement que ce système est construit sur une erreur fondamentale, en résonance avec ses aspirations les plus profondes, il peut au contraire reprendre confiance en lui, en même temps que dans ses propres pulsions et intuitions.

Le transfert ne se fait plus par projection d’une image parentale sur l’analyste. Celui-ci est ressenti comme le pédagogue capable d’expliquer les erreurs des parents et d’aider à leur pardonner, sachant qu’ils ont simplement fait de leur mieux en fonction du paradigme dominant. Ou comme le père-pédagogue-rédempteur dénonçant les erreurs dont parents et enfant ont été victimes. S’il y a transfert, c’est celui d’une compréhension profonde des situations précoces, compréhension qui implique le pardon, lui-même libérateur.

La connaissance des lois naturelles de l’amour rend possible une réactivation fantasmatique de toutes les situations encore récupérables en mémoire. L’analysé, prenant conscience de ce qui aurait dû être, peut revisiter les frustrations entraînées par ce qui a été et résoudre progressivement les tensions et conflits internalisés dans son Surmoi.

Il en va de même pour les contenus non récupérables, recouverts par l’amnésie infantile. Le simple fait de pouvoir se représenter les situations précoces, même avec une grande marge d’incertitude, dans ce qu’elles ont pu être par contraste avec ce qu’elles auraient dû être, est un moyen de se libérer des traumatismes qu’elles ont entraînés.

Ce processus concerne aussi bien d’anciennes agressions sexuelles que le rejet des pulsions infantiles. Dans les deux cas, il y a eu blessure de la sensibilité de l’enfant et de son aspiration au magique. Savoir que cette aspiration, qui se poursuit plus ou moins inconsciemment à l’âge adulte, ne représente pas une régression à un stade infantile, mais un besoin fondamental à tout âge et directement lié à un apport d’énergie métapsychique indispensable à l’évolution spirituelle de l’individu, a de nombreuses implications favorables.

Le sujet peut comprendre les malaises que lui inspiraient les comportements sexuels dégradés qu’il voyait autour de lui comme ceux qu’il pressentait (ou auxquels il avait assisté) de la part de ses parents. Il peut reprendre confiance dans sa propre intuition et reconstruire sa propre identité sur une base solide. Le fantasme originaire peut dès lors être compris comme réaction justifiée de l’inconscient et perd sa nuisance, il reprend sa juste fonction d’antipode du phallus sacré. La sexualité peut être resacralisée en tant que voie d’évolution métapsychique et spirituelle.

La réhabilitation du magique permet aussi à l’individu de gérer différemment sa propre vie amoureuse. En distinguant entre les situations génératrices de magie et celles qui la détruisent, reconnaissables par surcroît à la survenue de pulsions agressives ou de sentiments de culpabilité issus du complexe excalibur, il apprend à éviter les écueils auxquels il se heurtait précédemment. Il dispose d’une grille de déchiffrage qui lui permet de discerner le vrai du faux, le naturel du pathologique, sans plus être inféodé à une morale qui conforte une norme arbitraire trop souvent contraire à la nature.

La conséquence essentielle de ce nouvel état de fait est un accès mieux assuré à l’énergie métapsychique, reconnaissable à l’inspiration, à la créativité, à la sensation de plénitude et de félicité. On pourrait dire un sentiment de rédemption, qui n’est plus à chercher dans une religion ni une morale contingente, mais dans l’unité profonde de l’être.

Les anciens conditionnements, produits par les sentiments de frustration et de culpabilité venus entacher les vécus amoureux, s’inversent progressivement, au fur et à mesure des nouvelles expériences génératrices de ressentis positifs. Plus les conditionnements inhibiteurs perdent leur prégnance, mieux les situations génératrices d’énergie peuvent se réaliser. Ainsi s’amorce un cercle vertueux menant à un apport d’énergie de plus en plus fréquent et gratifiant.

L’‘énergie métasexuelle joue un rôle essentiel, sinon incontournable dans la cicatrisation des anciennes blessures. C’est en soi la carence énergétique qui a constitué la substance de la frustration et se trouve à la base du traumatisme précoce. Se faire interdire, s’interdire, se sentir obligé, s’obliger soi-même, se culpabiliser, intellectualiser, tous ces traits trop souvent imposés par le contexte lors des premiers fantasmes ou vécus sexuels ont inévitablement compromis l’accès à l’énergie transcendante. La compréhension rendue possible grâce à une grille de déchiffrage conforme aux lois naturelles permet de lever l’anathème. Les ressentis de bonheur agissent comme un baume favorisant étape par étape la guérison des anciennes plaies.

Il s’agit en soi d’une thérapie de fond, vu qu’elle consiste à corriger le facteur même qui fut la cause du traumatisme. Dans les conditions ordinaires, celui-ci est entretenu et aggravé par l’échec métasexuel systématique et par la carence énergétique qui se maintient ou s’aggrave au cours de la vie adulte. Alors qu’en retrouvant, même sur le tard, la source irremplaçable de cette énergie, les plaies et les ornières se comblent, finissant par effacer largement les séquelles de l’enfance.

L’analyse transpulsionnelle facilite dans une très large mesure l’interprétation des contenus inconscients. Elle permet de les rapporter à des processus névrotiques d’inductions pulsionnelles qui restent inaccessibles à la psychanalyse classique. Elle offre non seulement au praticien, mais aussi au patient la possibilité de ressentir en profondeur les conflits internes et dans leur teneur véritable, par résonance avec les besoins inconscients réels liés au PIM. Cela aussi bien du point de vue de l’accès à la dimension transcendante, besoin fondamental chez l’être humain, que du rôle de la fonction métasexuelle et donc des pulsions polymorphes en rapport avec leurs potentialités métapsychiques.

Le rejet de la dimension magique sous le couvert de l’infantilisme et de l’immaturité fait place à une reconnaissance de son rôle fondateur dans le développement des facultés métapsychiques et dans l’accomplissement de l’être. Le magique apparaît comme le fantasme authentique préfigurant l’évolution métapsychique et spirituel. Outre la conversion théorique qui en résulte immédiatement, cette reconnaissance permet à l’analysé de réhabiliter ses aspirations primordiales, condamnées sous l’égide de la normalité, et de se reconnaître lui-même dans sa véritable identité. Ceci rejoint la psychanalyse jungienne, avec l’avantage de réhabiliter le caractère naturel des pulsions polymorphes, loin de toute morale répressive.

Le recours à l’induction pulsionnelle permet par exemple de traiter les problèmes de phobies beaucoup plus en profondeur que ne le ferait une psychanalyse classique ou un traitement comportemental, en les rapportant à des angoisses générées par le refoulement du PIM. D’une part, on comprend mieux la prégnance de ces angoisses, sachant que leur enjeu est l’échec existentiel majeur que représente l’échec métapsychique : manque d’intuition, de créativité, de facultés extrasensorielles, cela même dans un contexte où ces manques sont devenus la norme. Les angoisses primaires sont déterminées génétiquement et sont d’autant plus compulsionnelles que le système de pensée dominant ne laisse place à aucune représentation de leur origine.

D’autre part, la grille de déchiffrage PIM→PIR permet de mieux rechercher les circonstances dans lesquelles ces angoisses se sont fixées sur des objets particuliers. Par exemple certaines angoisses face aux caractères sexuels secondaires (dégoût pour l’autre sexe chez les homosexuels, pour le propre sexe chez les hétérosexuels, pour les poils pubiens chez les pédophiles) pourront être mises en rapport avec les situations concrètes où s’est produite l’induction pulsionnelle. La confusion entre aspiration à la transcendance et dépendance de la génitalité permettra à l’analysé de comprendre en profondeur la prégnance négative des détails anatomiques sur lesquels elle a pu se greffer et qui n’auraient sinon aucune raison d’être aussi rédhibitoires.

À propos de la difficulté d’acceptation de son propre corps à l’adolescence, la métapsychanalyse, postulant la programmation génétique des pulsions, ouvre deux voies d’exploration : l’angoisse provient-elle d’un conditionnement esthétique d’origine culturelle, prônant un corps imberbe et anorexique, faussant l’autoévaluation , et quelle est l’origine de ce canon esthétique ? Dans quelle mesure provient-elle de l’échec existentiel consacré par l’induction pulsionnelle PIM→PIR au moment de l’adolescence, par projection de l’angoisse qui en découle sur les modifications corporelles se produisant à la puberté ? Alors que la psychanalyse ne peut ramener ces singularités esthétiques qu’à des images parentales chargées de frustration hédonique, l’analyse transpulsionnelle les met en relation avec une carence autrement substantielle inhérente à une erreur séculaire dépouillant l’amour de sa fonction essentielle.

Notons à ce propos que la perception de beauté peut virer au neutre ou s’inverser en sensation de laideur en fonction du statut PIM d’une situation amoureuse. On attribue généralement ces variations perceptives à des processus d’adaptation cérébrale, de conditionnement, de saturation émotionnelle, de projection d’images parentales, etc. Ces facteurs ne sauraient être niés, mais ils recouvrent un mécanisme de loin plus fondamental, que l’on pourrait appeler « alliesthésie esthétique », appartenant au complexe excalibur et dont le but est d’éviter des relations défavorables au PIM.

Il y a manifestement un rapport entre la sensation esthétique (par exemple à la vue du corps, ou des organes sexuels) et le “contenu énergétique” de la situation, la beauté perçue étant révélatrice d’affinités justifiant un rapprochement, et la laideur mettant en garde contre une relation inopportune. À ces variations alliesthésiques se surajoutent bien entendu les conditionnements esthétiques culturels ou individuels, au point de parfois les éclipser complètement, situation fréquente dans un contexte social où le PIR est la norme. Il est d’autant plus important d’être en mesure de distinguer ces deux sources des sensations esthétiques (ligne 16 du tableau p 90) afin de clarifier les situations passées et de débusquer les causes réelles de traumatisme.

En définitive, chaque aspect de la psychanalyse, du comportement sexuel, des perversions, des valeurs morales, des avatars de la culture qui en dérivent directement ou indirectement devrait être repris en termes d’analyse transpulsionnelle, ce qui dépasserait largement le cadre de cet opuscule. Nous nous en tiendrons ici à ces quelques lignes directrices et à ces quelques exemples, réservant une analyse plus exhaustive à un prochain ouvrage.

La principale difficulté liée à cette approche est que les pulsions excalibur, à l’instar de toute pulsion, peuvent être refoulées, déviées ou projetées, de sorte que l’on ne peut pas se fier aux réactions agressives observables sans analyser leur origine réelle. On pourrait sinon confondre des réactions agressives issues du Surmoi ou induites par la culture avec des pulsions excalibur authentiques. On ne peut pas davantage se fier à une absence de manifestation visible, du fait de leur refoulement possible dans un type de culture fondé sur le refoulement du PIM, dont le complexe pulsionnel excalibur est partie intégrante.

La situation conjugale, par exemple, associée au devoir et à la normalité, est généralement présentée comme une garantie de bonheur : ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Si l’on fouille un peu, on s’aperçoit au contraire que l’image du couple d’amoureux fidèles déclenche systématiquement des pulsions excalibur, notamment entre les conjoints. Celles-ci se reconnaissent à l’ennui, au sentiment d’habitude, à l’impatience, à l’agressivité, au besoin de fuite ou de rupture qui s’immiscent insensiblement dans une relation prolongée. La vie conjugale apparaît à long terme comme une situation d’échec du PIM. Elle incarne une confusion entre PIM et PIR, le besoin d’accomplissement métapsychique lié au premier venant investir les promesses de bonheur liées au second. Mais ce dernier ne comble pas le besoin de transcendance inhérent au premier. La déception – non formulable – a pour effet toute une série de formations réactionnelles et de motions de plus en plus destructrices mises en œuvre par le complexe excalibur, avec les conséquences relationnelles que l’on peut observer dans la plupart des couples fermés (ligne 14 du tableau pages 108 et 109).

L’analyse transpulsionnelle préconise une thérapie de couple révolutionnaire. Elle ne tente pas, comme c’est l’usage, de “recoller les pots cassés” en amenant les partenaires à maîtriser leurs pulsions négatives ou à mieux dialoguer pour dépasser leurs antagonismes, méthode dont on ne connaît que trop les résultats à long terme. Elle apprend aux époux à situer leur relation dans une meilleure connaissance des lois naturelles de l’amour, notamment à ne plus attendre d’une relation binaire fermée la félicité amoureuse et spirituelle que le paradigme dominant leur avait laissé imaginer.

La prise de conscience du fait historique que l’équation “amour = mariage” est une innovation récente, alors qu’avant l’époque moderne, à l’instar de toutes les cultures existantes, le mariage était une affaire de reproduction, change complètement la donne. Elle vide de leur substance les déceptions et les désespoirs de ne pas y trouver le lieu d’élection des attentes érotiques et transcendantes faussement promis. L’abandon des espoirs romantiques demande certes un certain recul. C’est pourtant en fondant l’unité du couple sur une merveilleuse tâche commune, celle d’élever des enfants, et non sur une fausse promesse de bonheur sexuel facile, que cette unité peut le mieux résister au temps.

La compulsion adultère, vue sous l’angle du PIM, vise en soi à rétablir la constellation triangulaire susceptible de réactiver la dynamique relationnelle métasexuelle. Elle apparaît comme une tentative qu’entreprend la nature pour refaire surface. Elle peut se manifester chez les deux partenaires. Il s’agit d’abord de la comprendre, tâche inextricable dans le contexte moral ordinaire, mais qui coule de source à la lumière du postulat métasexuel : elle s’explique par la recherche d’une source d’énergie extérieure au couple. La difficulté majeure n’est pas d’ordre intellectuel, mais pulsionnel : dépasser la possessivité et la jalousie.

La grille de déchiffrage PIM→PIR permet de comprendre la jalousie en tant que perversion : elle provient des tendances possessives du PIR surinvesties par les énergies pulsionnelles du PIM. Le simple fait de savoir que la souffrance inhérente à la jalousie provient de la frustration énergétique et se dépasse facilement lorsque cette énergie est à nouveau disponible, amène à ressentir une ouverture du couple comme un apport possible de bonheur (selon Reich, une ouverture passagère peut améliorer la relation de couple). La notion clé d’amour de l’amour, relativement facile à intégrer, du moins formellement, aide les conjoints à relativiser leurs sentiments.

En revanche, l’adultère pratiqué sur un mode PIR (avec prévalence du coït) déclenche par nature des pulsions excalibur très violentes, liées au fantasme originaire. Dans ces conditions, il apparaît à son tour pervers (cause de perte majeure d’énergie métasexuelle) et l’on comprend que des pulsions excalibur particulièrement violentes viennent dénoncer le danger. Dans un contexte PIM (avec prévalence des pulsions polymorphes et de l’ouverture métapsychique), il est au contraire ressenti comme un dépassement de l’ego, un épanchement du cœur, un don porteur d’amour universel, un acte d’oblation. L’apport d’énergie qui s’ensuit lorsque les choses se déroulent favorablement, suffit à effacer la peur de perdre l’objet d’amour et à dépasser définitivement la possessivité.

La prise en considération du PIM entraîne, comme on le voit, un renversement général du dispositif de sexualité et des structures de la morale, battant en brèche les références normatives restées accrochées à la psychanalyse freudienne et à la psychiatrie. L’analyste se voit confier un rôle nettement plus actif que dans la psychanalyse classique : bien qu’encore censé accompagner et favoriser la remontée des contenus traumatiques, c’est une fonction de pédagogue qu’il doit endosser, quitte à conserver face à la théorie une attitude de prudence et d’ouverture à la remise en question. Une telle pondération est indispensable afin de ne pas heurter le patient avec des notions qui échappent au sens commun, et tout simplement pour des raisons épistémologiques, sachant que toute théorie doit être soumise à une constante vérification.

Les reconversions théoriques touchent toutes les perversions et paraphilies. Par exemple, le fétichisme n’exige plus le recours à la double problématique du substitut du phallus attribué à la femme et du déni de la castration : sa prégnance s’explique par la projection des fantasmes propres au PIM, devenus compulsionnels du fait de leur refoulement, sur une partie du corps ou un objet quelconque symbolisant l’aspiration à un amour transcendant).

Le puritanisme lui-même se présente comme une perversion : il apparaît comme un déni de la fonction primordiale de la sexualité humaine, et suscite des pulsions de type excalibur (reconnaissables à la connotation péjorative qui s’est attachée au vocable). La zététique s’inscrit elle aussi au nombre des perversions, dans la mesure où elle condamne à* *priori l’existence de phénomènes métapsychiques et oppose ainsi un déni à la fonction métasexuelle. La seule morale dépourvue de caractère pervers (donc psychotique) est celle qui réunit l’ensemble des schémas de comportements et des interdits aptes à garantir le succès du PIM et le développement métapsychique naturel. Notons que la notion de chasteté a désigné d’abord non la continence, mais le respect de règles évitant à la fonction métasexuelle de déraper dans le reproductionnel.

Le décodage de l’inconscient réalisé par la psychanalyse s’est opéré sans référence au caractère fondamental de la sexualité dite infantile et de sa finalité métapsychique. Le terme même de « sexualité infantile », bien que Freud ait encore insisté dans ses derniers ouvrages sur son immanence et sa permanence tout au long de l’existence, est de nature à induire les esprits en erreur. Cette terminologie évoque un vecteur temporaire de curiosité sexuelle, de conduites ludiques, de perversions polymorphes, tout à l’opposé d’une phase d’instauration de la fonction métasexuelle.

Une confusion s’est ainsi installée entre la nature réelle de la sexualité infantile et ses manifestations perverses induites par le contexte culturel, dans lequel il lui est impossible de s’épanouir autrement que sous forme de transgressions. Son aspect ludique résulte d’une déviation des pulsions infantiles et d’un clivage entre les pulsions partielles et le contenu métapsychique dont elles devraient être l’expression physique. L’avatar ludique étant le plus fréquent, il a pris valeur de norme, et lorsqu’un André Gide nous parle d’une magie sexuelle éprouvée par des enfants, cachés sous une table largement nappée, se livrant à ce que les adultes nomment de vilaines manières, on attribue le paradoxe à la composante perverse de son génie.

Tous ces éléments sont susceptibles d’entrer en ligne de compte lors d’une analyse transpulsionnelle, de sorte que l’analyste doit être en mesure de les expliquer à l’analysé. Les concepts freudiens sont largement passés dans le public au cours du siècle dernier, souvent compris très superficiellement et pérennisant le quiproquo entre recherche de plaisir et finalité métapsychique. Cette confusion freudienne s’ajoute au fait que les comportements sexuels de l’enfant, alors qu’ils devraient fonder l’instauration de la fonction métasexuelle et sont d’une importance capitale, sont populairement assimilés à une fonction banale de curiosité (touche-pipi), d’ailleurs reprise par Freud.

Le travail principal reste cependant l’exhumation des contenus traumatiques refoulés. Celle-ci peut s’effectuer à travers les techniques préconisées par la psychanalyse classique ou par d’autres méthodes favorisant le relâchement de la censure, telles l’hypnose, l’interprétation de rêves, les actes manqués, les libres associations, les visions paranormales, le test de Rorschach, la réactivité parasympathique face à des images porteuses de sens.

La grande différence avec la psychanalyse classique tient à l’interprétation des contenus conflictuels et traumatiques. La psychanalyse les déchiffre en termes de frustration hédonique, alors que la métapsychanalyse, sans pour autant négliger cet aspect, les rapporte aux différentes homologies PIM ⟷ PIR et aux inductions pulsionnelles respectives avec leurs différents rebondissements (tableau p 108 et 109). L’échec métapsychique et spirituel, qui donne à ces conflits internes toute leur substance, est sans commune mesure avec la seule privation de plaisir prise en compte par Freud, d’où une nette différence d’efficacité entre les deux approches.

Plus fondamentalement encore, il ne s’agit plus de rejeter des pulsions reconnues comme contraires à la morale, mais de restituer leur signification primordiale aux pulsions génétiquement programmées qui n’ont pu s’exprimer du fait d’une morale contraire à la nature humaine. L’analyse transpulsionnelle permet de dépister les déviations qu’elles ont subies, non seulement en se heurtant à des interdits, mais par suite de l’échec du PIM et des confusions qui se sont installées avec les pulsions homologues du PIR. C’est donc pour le sujet une manière de se retrouver soi-même dans ses potentialités naturelles et de mieux comprendre les troubles développementaux dont il a été victime.

À l’exploration des événements passés s’ajoute cependant l’examen des vécus récents ou actuels, dont les aléas sont tout aussi révélateurs des troubles internalisés que les contenus anciens, pour autant que l’on dispose d’une grille de déchiffrage adéquate. Les relations amoureuses, réorientées autant que faire se peut dans le sens de la métasexualité, sont par ailleurs essentielles en tant que sources de l’énergie indispensable pour cicatriser substantiellement, et pas seulement dans l’imaginaire, les blessures passées.

La correction de l’hygiène alimentaire, dans le sens d’une alimentation plus proche des données génétiques du métabolisme, favorise la détente du système nerveux central, le relâchement de la censure, des fixations, et des tensions internes en général. Comme nous le verrons plus loin, le recours à des aliments naturels bruts peut également avoir des répercussions sur les tendances paranoïdes et faciliter l’abandon des clivages et des stéréotypes, donc faciliter une restructuration. De plus, tout changement d’habitudes de table réactive les liens inconscients avec l’image de la mère nourricière et du milieu familial et contribue à l’exploration des conditionnements et contenus pathogènes.

Précocité et Moi infantile

Selon Freud, la précocité et l’instauration “diphasée” de la sexualité, particulières à l’être humain, ont joué un rôle déterminant dans le processus d’humanisation. Il manque cependant une explication concluante de la précocité de la sexualité infantile, et une définition pertinente du processus d’humanisation. Le “gain de plaisir” ne justifie pas la précocité, car le besoin d’un plaisir déterminé ne prend de force qu’un fois ce plaisir découvert.

Freud se demande par ailleurs ce que deviendrait le Moi infantile dans un contexte social non répressif. Il laisse le soin “*à la science future … de grouper ces données encore isolées pour en tirer des vues nouvelles”. *Malinowski s’est employé quant à lui à démontrer que l’œdipe refoulé ne serait pas une donne universelle, alléguant l’absence de névrose chez les fameux Trobriandais dont la liberté sexuelle était exemplaire à tout âge.

Vers la fin de son œuvre, et suite aux travaux de Mélanie Klein, Freud admet que la sexualité apparaît dès la naissance. C’est de toute évidence l’équation des Lumières “sexe = reproduction” qui était, et qui est encore à l’origine du déni de la sexualité infantile, ou de l’étonnement de voir celle-ci se manifester dès la période précoce. Elle ne posait aucun problème ni dans l’Antiquité, ni au Moyen-âge et jusqu’au XVIIe siècle.

Dans la mesure où la sexualité infantile assure dès le départ une fonction de type métapsychique, nous sommes renvoyés à l’étonnement que peut susciter l’existence d’une vie métapsychique chez le petit enfant, voire chez le bébé : à quoi peut servir une activité métapsychique dans les premières années de l’existence ?

L’image que l’on se faisait de l’enfant au début du XXe était largement empreinte des postulats de l’empirisme anglais, du rationalisme des lumières et du behaviorisme : une tabula rasa pratiquement vierge au départ, où tout était censé se construire par apprentissage et conditionnements successifs. Depuis quelques décennies, les nouvelles techniques expérimentales développées par la psychologie de la cognition, notamment l’étude des succions non nutritives et celle des temps de fixation oculaire, ont permis de démontrer que le bébé est capable dès la naissance d’opérations parfaitement ordonnées, comme de reconnaître des réponses anormales de sa mère à ses sourires, de distinguer des réactions retardées, des expressions du visage, des phonèmes, un cercle d’un carré etc. À partir de quatre ans, l’enfant est déjà capable de se mettre à la place d’un tiers (théorie de l’esprit), ce qui représente une opération mentale particulièrement complexe.

Dès lors, rien n’interdit de penser que la programmation des pulsions polymorphes ne soit elle aussi innée et opérationnelle dès le plus jeune âge, sous l’égide des stades oral, anal et phallique. La réhabilitation du nourrisson par la psychologie de la cognition en tant qu’être complexe et largement “précâblé” cautionne avec un siècle de retard les postulats freudiens. Rien n’exclut que les pulsions excalibur et autres caractéristiques du PIM ne soient tout aussi précoces, au moins dans une certaine mesure, notamment la capacité d’accès au métapsychique et à la symbolique archétypale, donc à l’inconscient collectif et aux archétypes décrits par Jung, même si l’analyse intellectuelle est encore loin de ce qu’elle peut être chez l’adulte. Nous avons eu l’occasion d’observer des phénomènes de voyance chez des bébés de deux ans et de pulsions excalibur avant l’apparition du langage.

Dans Malaise dans la civilisation, Freud souligne que [le Moi infantile, traversé par le sentiment océanique, apparaît beaucoup plus ample que le Moi adulte : ce dernier n’en serait qu’un résidu “ratatiné”,* faisant place dans les termes de Lacan à la dialectique du désir.

Or, ce que Freud décrit sous le vocable de “sentiment océanique” (tout en reconnaissant très honnêtement ne rien ressentir de tel lui-même) correspond exactement au ressenti caractéristique qui accompagne les manifestations du PIM. On voit ainsi se dessiner deux perspectives théoriques différentes : le point de vue freudien, que l’on retrouve dans la psychologie développementale moderne, voudrait que cette dimension océanique disparaisse avec la maturité. Notre postulat d’une fonction métapsychique de la sexualité infantile suggère au contraire que le sentiment océanique préfigure le développement naturel des potentialités métapsychiques, effectivement liées à un sentiment de type extatique, allant de la transe amoureuse à l’état de conscience modifié caractéristique de l’accès à la dimension transcendante. Nous pourrions donc assimiler le sentiment océanique à un fantasme préfigurant la finalité même du PIM.

Le mot français “ratatiné” utilisé par Freud dans son texte original allemand pourrait témoigner d’un certain malaise face à ce processus d’involution, alors même qu’il le présente comme normal. Il est vrai que beaucoup de potentialités se perdent au cours du développement, comme la capacité de prononcer les phonèmes existant dans toutes les langues au profit des seuls phonèmes propres à la langue maternelle, ou la surdité phonémique qui s’installe face aux langues étrangères. On sait que le développement normal est associé à la disparition de nombreux neurones dans les premières années. C’est l’une des raisons qui peut expliquer l’absence d’interrogation sur le sort de la magie infantile : est-il naturel qu’elle fasse place à la pensée rationnelle, ou devrait-elle accompagner celle-ci en tant qu’inspiration créatrice, et quels sont les facteurs éducatifs ou autres qui provoquent son évanouissement ?

Il est clair que le point de vue classique doit être révisé dès l’instant où la dimension métapsychique est réhabilitée, même si les efforts de Carl Gustav Jung ou de la parapsychologie n’ont pas encore suffi pour modifier la position réductionniste de la plupart des chercheurs. Le postulat métasexuel présente à ce titre l’avantage de proposer une modélisation rationnelle des processus de développement de ces potentialités, doublée d’une explication de la rareté des facultés métapsychiques dans notre type de culture.

Le paranormal est présent dans pratiquement toutes les sociétés traditionnelles. L’un des cas les plus connus est celui des Trobriandais, chez qui Malinowski constatait dans les années 1920 d’une part l’absence de quasiment tout tabou sexuel, d’autre part la présence constante de l’extrasensoriel dans la vie quotidienne, en particulier dans la vie amoureuse. Bien d’autres ethnologues ont constaté une même concordance entre l’absence de morale répressive et la présence de phénomènes métapsychiques, comme Malaurie chez les Eskimos, Villeminot chez les Aborigènes, etc.

Il s’agit donc de trancher la question suivante : la position « occidentale » consistant à nier le paranormal représente-t-elle un progrès vers l’objectivité et le rationalisme, ou faut-il admettre que les sociétés primitives détenaient une vérité que nous aurions perdue dans l’éblouissement des Lumières ?

La position que nous proposons présente l’avantage de résoudre de nombreuses contradictions qui règnent dans ce domaine : entre la négation « officielle » du paranormal et les croyances populaires qui se maintiennent majoritairement, entre le paradigme rationaliste et l’attrait très généralement ressenti pour le « surnaturel », entre les phénomènes recensés par la parapsychologie moderne et le rejet de cette discipline, entre l’amour ou la tolérance prônés par les religions et les haines interreligieuses, etc.

À quoi s’ajoutent les contradictions auxquelles achoppe la psychanalyse : le dogme de l’œdipe refoulé en tant que situation normale et les conséquences pathogènes de ce refoulement, le “ratatinement” du Moi infantile contraire à la notion de développement, les résultats mitigés des analyses, les tendances suicidaires, le scissionnisme récurrent qui a marqué son histoire, la complexité croissante des discours et l’abstraction de la terminologie, etc.

Le modèle métapsychanalytique invite à considérer le refoulement des pulsions infantiles comme une erreur de culture, à vrai dire assez récente vu que l’irruption de la morale répressive ne date que de quelques siècles. La répression de la masturbation infantile remonte au milieu du XVIIIe, où cette pratique fut présentée comme l’abomination suprême, cause d’une foule de maladies, par une pléthore d’auteurs dont le fameux Docteur Tissot avec son ouvrage phare De onania et ses multiples rééditions en quatre-vingts langues dès 1760.

Dans notre perspective, les conséquences de cette répression comprendraient non seulement des effets traumatiques imputables au refoulement œdipien, forcément plus graves si la masturbation infantile est plus violemment réprimée, mais parallèlement la perte de l’accès naturel aux facultés métapsychiques. D’où une structuration à la fois conflictuelle et lacunaire du Moi infantile, marqué par une atrophie des facultés extrasensorielles et par un surinvestissement des motions agressives sous l’effet des pulsions excalibur (la névrose allant de pair avec la carence métapsychique) On pourrait y voir les racines infantiles des grandes modifications culturelles qui ont marqué notre civilisation dite des Lumières et dont les conséquences sont incalculables.

L’omnipotence que nous attribuons à la Raison, considérée par Jung comme une menace pour l’avenir de l’humanité, pourrait bien n’être, en dépit des performances technologiques de notre époque, qu’une formation réactionnelle contre le vide ressenti dès le plus jeune âge suite à la perte de l’expansion normale de la conscience.

Ambivalence, clivage, bon et mauvais objet

Lors des stades sadique-oral et sadique-anal définis par Mélanie Klein (disciple et dissidente de Freud), les pulsions destructrices peuvent s’expliquer par la déception de l’enfant qui ne trouve ni auprès du sein maternel ni dans les opérations de toilettage l’énergie métapsychique qu’il attend instinctivement de sa mère : celle-ci étant généralement engagée dans la sexualité génitale et privée de cette énergie, et contrainte de se plier aux exigences de la morale, il reste systématiquement sur sa faim. Les pulsions excalibur, protestant contre la carence, expliquent la présence paradoxale d’une destructivité dès une période aussi précoce.

Les deux sous-stades “sadiques” correspondent dans notre perspective à l’instauration du complexe excalibur. Il est effectivement assez logique que le système homéostatique apparaisse en même temps que les premières pulsions polymorphes dont il est chargé de gérer la mise en œuvre. Les pulsions excalibur réagissent non seulement à des comportements observables, mais à leur contenu métapsychique, c’est-à-dire à l’absence d’authentique échange d’énergie métapsychique entre les protagonistes (qui se vérifie par l’absence de développement des facultés métapsychiques). Dans cette optique, l’œdipe serait effectivement antérieur au stade phallique, portant la marque des pulsions excalibur rendues compulsionnelles par la carence énergétique dès les stades oral et anal.

L’ambivalence entre bon et mauvais objet prendrait ainsi racine dans la position dépressive qu’éprouve l’enfant suite au manque énergétique, conjointement à la satisfaction de recevoir le lait et la tendresse maternelle, d’où la distinction faite par Mélanie Klein entre le bon sein et le mauvais sein. Le bon sein serait celui qui dispense à la fois la nourriture et l’énergie, le mauvais celui qui ne transmet pas l’énergie attendue (ni éventuellement le lait maternel lorsque le sevrage est imposé).

On comprend de même l’insatisfaction du nourrisson dont Freud s’étonnait qu’elle subsiste lorsqu’il peut téter à satiété et qu’il est comblé de tendresse maternelle. On retrouve, dans les différentes formes que prend l’ambivalence, les traces de la satisfaction organique et affective en opposition avec la déception métapsychique. Par exemple dans une situation de régression au stade oral comme l’usage de la cigarette : on peut reconnaître d’une part la stimulation orale purement physiologique (= le contact oral au sein) et la recherche de reconnaissance sociale de l’adulte qui a le droit de fumer (= la reconnaissance maternelle) ; d’autre part la recherche d’un effet euphorisant dans la nicotine (=  symbole de la satisfaction métapsychique).

L’ambivalence se manifeste autour de chaque objet partiel : le sexe lui-même est ressenti comme objet de jouissance, promesse de plaisir et, inconsciemment, d’apport énergétique, en même temps que comme objet de dégoût, cible de pulsions agressives pour n’avoir pas su apporter l’énergie attendue. Elle s’explique de la même manière à propos des images parentales, les parents ayant donné une certaine tendresse, par des paroles et des caresses que l’enfant a intégrées comme gratifiantes (le bon parent), mais qui ne lui ont pas apporté la plénitude énergétique attendue et dont il ressentait inconsciemment le manque (le parent castrateur).

La notion de pulsion partielle apparaît elle aussi sous un autre angle lorsqu’on postule la finalité métasexuelle du polymorphisme. On peut distinguer la *bonne pulsion *(celle qui est en accord avec le Surça et conduit à un gain d’énergie métasexuelle) de la mauvaise pulsion, restreinte au plan psychophysiologique ordinaire, la libido ne réalisant alors qu’un plaisir d’organe ou un plaisir de fonction.

On peut également faire remonter la notion de clivage à l’opposition entre la satisfaction organique ou affective (qui devrait normalement être associée à un apport métapsychique), et l’insatisfaction profonde inhérente à l’échec métapsychique. Les pulsions excalibur, exprimant sous une forme de plus en plus compulsionnelle la protestation de l’inconscient et la souffrance inhérentes à la frustration énergétique, se chargent de creuser l’intervalle entre les composantes dissociées et confèrent au clivage sa prégnance et son irréversibilité (ceci est valable pour le clivage entre bonne et mauvaise pulsion comme entre bon et mauvais objet).

La relation amoureuse peut ainsi s’analyser en quatre niveaux complémentaires, ceci chez chacun des partenaires en présence :

  1. métapsychique : sentiment océanique, facultés métapsychiques
  2. psychologique : aspects émotionnels et intellectuels,
  3. physiologique : pulsions sexuelles partielles
  4. homéostatique : pulsions excalibur

Une telle décomposition s’intègre tout naturellement à l’analyse transpulsionnelle telle que nous l’avons définie plus haut. Il est ainsi possible d’expliquer, à partir de l’activation ou de l’inhibition des différentes composantes, les nombreux avatars que peut présenter la relation amoureuse : PIM ou PIR, asymétrie, coup de foudre, pulsion adultère, attachement, activité, passivité, rejet, dégoût, idéal de chasteté, différentes formes d’impuissance, etc. L’analyse s’inscrit dans un référentiel à quatre axes de coordonnées pour un sujet seul, huit pour une relation binaire, voire douze pour trois protagonistes. Elle permet d’analyser “mathématiquement” l’évolution d’une relation de couple ou d’une constellation triangulaire par confrontation et interaction des états internes des partenaires.

Si les conditions sont favorables, on assiste à une organisation parfaitement harmonieuse des différents niveaux : les pulsions partielles ne sont activées que lorsque le rapprochement physique est favorable, les aspects émotionnels tels le désir et l’attachement interviennent à propos et dans les proportions appropriées, le sentiment océanique traduit l’ouverture métapsychique, en l’absence de toute pulsion excalibur. Le développement métapsychique (créativité, inspiration, facultés extrasensorielles) confirme le bon fonctionnement de la relation.

On observe par contre diverses désynchronisations des composantes partielles en cas de manque d’énergie métapsychique, par exemple lorsqu’une relation part d’un processus de séduction délibérée. Le risque d’échec métapsychique provoque l’émergence de pulsions excalibur dont l’action est nécessairement inhibitrice, sachant qu’elles conduisent à l’interruption de certains comportements et à l’analyse intellectuelle des causes d’échec.

Il y a alors clivage soit entre les différentes composantes pulsionnelles, soit entre les différentes instances (Ça, Moi, Surmoi, Surça), soit à l’intérieur du Moi dans la mesure où celui-ci s’identifie à des éléments incompatibles. Dans les conditions courantes de névrose transpulsionnelle, l’échec métapsychique se prolonge, la frustration s’installe, les pulsions excalibur sont permanentes. Le clivage prend une dimension pathologique, de plus en plus irréversible, ouvrant la voie aux tendances paranoïdes.

Lacan considère “l’expression d’une tendance sexuelle totale” donc sans tache et sans interdit) comme une impossibilité ou comme un fantasme relevant du magique : elle relève effectivement du métapsychique, grand exilé de la culture occidentale.

Alliesthésie alimentaire, désir et paranoïa

Freud s’étonnait de la prégnance quasi monopolistique du rôle de la sexualité dans l’origine des névroses : Il est hors de doute, écrivait-il encore en 1938, que les pulsions qui se manifestent physiologiquement comme étant d’ordre sexuel jouent, dans la causation des névroses, un rôle d’une importance inattendue.

Ce que l’on sait aujourd’hui sur l’alliesthésie alimentaire peut inciter à s’interroger sur le rôle du plaisir gustatif dans la structuration psychique. Les mécanismes alliesthésiques fonctionnent effectivement sur le mode plaisir/déplaisir. Leur apprentissage se produit dans la période précoce, de sorte qu’ils interviennent nécessairement, comme tout processus de récompense/punition, dans la structuration du Moi. Ce fait évident ne semble pas avoir été pris en considération jusqu’ici, sans doute parce que le contexte social veut que l’alimentation des jeunes enfants obéisse à certaines constantes culturelles, de sorte qu’il n’est pas facile d’extraire, par voie comparative comme il le faudrait, les relations de cause à effet entre les caractéristiques de l’alimentation et leurs conséquences psychodynamiques.

Les mécanismes alliesthésiques olfacto-gustatifs font partie intégrante de la régulation de la prise alimentaire : ils font varier la perception des flaveurs des aliments suivant les besoins organiques et les capacités digestives. Ils sont complétés par des sensations de réplétion qui indiquent le dépassement du potentiel digestif ou des besoins métaboliques. Ainsi, l’expérience montre que la perception d’un aliment naturel sensoriellement agréable passe au désagréable, de manière à en interrompre l’ingestion. On observe aisément ces mécanismes chez l’animal : par exemple un chien, d’abord attiré par la viande, la rejette à l’odeur et n’est plus capable d’en avaler une bouchée supplémentaire au moment où son besoin est couvert.

La fonction alliesthésique semble déterminée génétiquement au même titre que les fonctions digestives et métaboliques. Or, le génome humain s’est élaboré sur des millions d’années, au contact d’aliments consommés sous forme brute. Depuis quelques millénaires, l’environnement alimentaire a radicalement changé avec l’irruption de l’art culinaire et de l’agriculture : les aliments transformés par des recettes de plus en plus sophistiquées, présentent des flaveurs très éloignées des flaveurs primitives. On peut donc s’attendre à certains dysfonctionnements des mécanismes olfactifs et gustatifs, dans la mesure où ils seraient génétiquement mal adaptés au contexte culinaire actuel. Les recettes de cuisine changent rapidement, alors qu’une adaptation génétique nécessite en principe de nombreuses générations.

Il est facile de montrer qu’un fruit consommé à l’état brut, par exemple la fraise, passe d’une saveur très agréable à une âcreté rédhibitoire après une quantité ingérée qui dépend de l’état de l’organisme. L’adjonction de sucre ou de crème suffit alors à rétablir une perception agréable et permet d’en consommer jusqu’à réplétion. Les sens de l’odorat et du goût ont donc une fonction homéostatique, qui s’explique par les lois de l’évolution, vu la nocivité de tout déséquilibre alimentaire pour l’individu et pour l’espèce.

Ce qui nous intéresse ici, ce sont les conséquences de ces processus sensoriels sur le psychisme du jeune enfant qui découvre le plaisir alimentaire. Dans les conditions naturelles, il apprend spontanément que tel aliment, qui était source de plaisir, peut devenir d’un instant à l’autre source de désagrément. Le même aliment mis en bouche le lendemain sera tantôt agréable tantôt désagréable, au hasard des besoins de l’organisme. En d’autres termes, le plaisir n’est pas prévisible, et la seule position possible par rapport à la quête de plaisir est celle d’une interrogation : cet aliment sera-t-il bon ou mauvais ici et maintenant ?

Dans le contexte culinaire, l’alliesthésie joue un rôle secondaire, les préparations étant choisies de manière à paraître agréables aussi indépendamment que possible du besoin nutritionnel. En effet, une recette de cuisine qui n’effacerait pas les composantes gustatives répulsives ne serait simplement pas retenue par la tradition. L’enfant constate que les fraises à la crème ont toujours quasiment la même saveur agréable. Il apprend ainsi qu’il est possible de prévoir le plaisir à coup sûr et peut s’installer dans une position d’affirmation : les fraises à la crème ont toujours le même goût de fraises à la crème, elles sont toujours délicieuses, j’aime les fraises à la crème, etc. Idem avec tous les aliments préparés, cuits ou assaisonnés.

Ainsi se structure, à travers les innombrables expériences de plaisir gustatif, à un âge d’extrême réceptivité orale (l’enfant commence à découvrir le monde à travers sa bouche), une relation au principe de plaisir différente suivant que les aliments sont à l’état naturel ou à l’état préparé. Dans le premier cas, l’enfant apprend que la réalité ne répondra pas forcément à son désir, dans l’autre que ses prévisions doivent forcément se réaliser.

Or, les caractéristiques du processus d’apprentissage du plaisir sont à* priori adaptées génétiquement au contexte naturel : l’enfant a besoin d’une certaine proportion d’échecs de ses prévisions pour construire la position correcte de son Moi par rapport au monde. Si cette proportion est insuffisante, le processus sera déséquilibré dans le sens d’une confusion entre désir et réalité, avec tous les effets secondaires que cela peut avoir en termes de déceptions, d’insatisfaction, d’amertume, de sentiment de persécution, de clivage, etc.

À tout bien prendre, un tel déséquilibre dans l’apprentissage gustatif du principe de réalité jette les bases d’une tendance paranoïde généralisée, susceptible de jouer par contrecoup un rôle majeur dans de nombreuses situations, notamment dans l’apprentissage du plaisir érotique. Chacun sait que de trop espérer d’une relation amoureuse peut être la cause de grandes souffrances lorsque les choses ne se déroulent pas comme attendues. Lorsque l’enfant aborde la période œdipienne avec une tendance à trop attendre des personnes sur lesquelles se fixe sa libido, il ne peut qu’éprouver un sentiment de frustration plus aigu.

Il apparaît donc que le dysfonctionnement des mécanismes alliesthésiques dans le contexte culinaire induirait une structuration paranoïde dès la première année, expliquant un sentiment exagéré de frustration lorsque les attentes du jeune enfant ne sont pas réalisées. Ceci apporte une explication à l’ampleur *inattendue (selon Freud) *des conséquences des premières expériences érotiques soumises à la répression ou au refoulement, donc à la prégnance du traumatisme œdipien.

Un fonctionnement paranoïde ne peut qu’amplifier également les frustrations et angoisses liées à l’échec du PIM et à la carence métapsychique. Jung stigmatisait le rôle dominant de la raison sans pouvoir en dénoncer les causes profondes. Pour lui, l’hypertrophie de la Raison était la cause du refoulement des énergies numineuses. Dans notre perspective, c’est plutôt l’échec du PIM et la frustration énergétique qui activent excessivement les pulsions excalibur et produisent un investissement démesuré du mental, particulièrement lors de l’apprentissage du langage et de la pensée rationnelle, favorisant le narcissisme primaire et la constitution d’un ego démesuré.

Paradoxalement, la mauvaise intégration des mécanismes de régulation nutritionnelle serait un levier déterminant pour la structuration paranoïde et névrotique de la période précoce à travers ses répercussions sur les premières expériences libidinales et métapsychiques.

Les nombreuses substances excitantes contenues dans l’alimentation traditionnelle, comme le gluten des céréales, les exorphines du lait, la théobromine du cacao, la caféine, et les AGE (Advanced Glycation Endproducts), sont de plus susceptibles d’aggraver ces processus paradoxaux par une tendance augmentée aux automatismes mentaux et au frayage. Le niveau d’excitation des différentes pulsions dépassant les normes prévues génétiquement, les contrecoups des heurts et conflits avec l’entourage, de même que des conflits internes, marqueront d’autant plus profondément le psychisme, à la manière des traces indélébiles que peuvent laisser les expériences hallucinatoires sous l’effet de certains psychotropes.

Le modèle métapsychanalytique propose ainsi une triple explication à l’étonnement que montrait Freud face à la problématique œdipienne : la frustration est vécue de manière anormalement douloureuse sous l’effet des structures paranoïdes induites par l’échec des expériences alliesthésiques alimentaires et la mauvaise intégration du principe de plaisir ; l’excitation d’origine alimentaire amplifie l’intensité des souffrances œdipiennes ; la frustration métapsychique s’ajoute à la frustration libidinale, avec des effets vraisemblablement plus profonds (le “refoulement des énergies numineuses” dans le langage de Jung), bien que moins accessible à l’analyse, compromettant notamment la possibilité de vivre ultérieurement la métasexualité.

La perplexité de Freud s’avère ainsi parfaitement justifiée, ce qui plaide pour l’extraordinaire capacité d’intuition qui était la sienne. Aucun de ces éléments n’était disponible dans l’état des connaissances du début du XXe siècle. On notera même la précision de son langage. Lorsqu’il s’étonne de l’importance *des “pulsions qui se manifestent physiologiquement comme étant d’ordre sexuel”… Il ne désigne pas les pulsions sexuelles en soi, mais laisse le champ d’exploration ouvert aux éléments potentiels qui pourraient se cacher au-delà de leurs manifestations physiologiques. Ce qui est précisément le cas de leur finalité métapsychique.

Schizophrénie, facteurs psychiques et neurologiques

Le modèle de l’induction pulsionnelle PIM→PIR suggère une nouvelle approche étiologique de la schizophrénie. Les facteurs génétiques et systémiques déjà mis en évidence ne rendent pas compte de toutes les caractéristiques de cette pathologie ni de son taux d’incidence. Il y a donc lieu de s’interroger sur le rôle que pourrait jouer l’interaction entre la fonction métasexuelle et la sexualité reproductionnelle, piste encore inexplorée.

Le morcellement s’explique en tant que défense contre le conflit majeur entre les pulsions PIR, surinvesties par l’énergie pulsionnelle du PIM refoulé, et les pulsions excalibur venant stigmatiser cette situation anormale. Le conflit interne est aggravé par l’impossibilité de comprendre ses causes, faute de modèle explicatif, et par la répression qu’elles subissent de la part de l’entourage. Les sentiments de culpabilité sont également activés, notamment après la puberté, suite aux formations fantasmatiques ou aux réalisations sexuelles liées à l’émergence des pulsions PIR.

Le clivage permet de réduire les tensions internes et de sauvegarder un équilibre minimal. Le sujet peut ainsi mettre dans une case la réalisation fantasmatique ou concrète des pulsions PIR, exacerbées par l’énergie pulsionnelle du PIM refoulé, dans une autre les pulsions excalibur, compulsionnelles du fait qu’elles ne peuvent atteindre leur but dans le contexte moral ambiant, dans une autre encore les malaises ressentis face au spectacle d’une famille ou d’une société incarnant le PIR surinvesti, ou encore les interdits parentaux et autres faits sociaux contraires à ses aspirations profondes.

Dans les conditions idéales, les pulsions excalibur émergent dans la conscience de manière à attirer l’attention du sujet (ou du tiers) sur l’erreur que représente la confusion pulsionnelle PIM → PIR et à rétablir le fonctionnement naturel. Dans un contexte culturel qui ne ménage aucune place à la compréhension de ces processus, elles ne peuvent atteindre leur but et tendent vers la compulsion. Leur excessive destructivité induit alors des interdits internes ou externes douloureux, que le clivage permet de neutraliser. Lorsque le conflit interne dépasse les normes du supportable ou se maintient au-delà d’une certaine durée, les défenses prennent le pas sur le principe de réalité, le morcellement peut dépasser les possibilités de contrôle du Moi et engendrer la psychose.

Cette évolution prend essor tout particulièrement à partir du moment où se produit le court-circuit entre PIM et PIR, donc après la puberté, et peut rester latente quelques années avant de se manifester. Elle peut s’associer à différentes défenses tendant à l’éviter, à la minimiser ou à l’abréagir, comme le surinvestissement intellectuel, le rejet des normes sociales (habits tachés, comportements bizarres, exhibitionnisme etc.), ou la dépression (expression de la souffrance due à la carence énergétique).

On comprend ainsi mieux pourquoi la schizophrénie apparaît le plus souvent après la puberté, lorsque les pulsions PIR prennent toute leur ampleur et que l’adolescent ou le jeune adulte voit ses pulsions sexuelles et ses pulsions excalibur se heurter au modèle social devenu plus prégnant à force d’apprentissage. Il peut être aggravé par un double discours maternel, préfigurant le clivage, ou par d’autres divisions intrafamiliales. Le processus de fond reste cependant la défense contre les conflits internes liés à la névrose transpulsionnelle, et à l’activation du complexe excalibur sous l’effet de la culpabilité primaire ou secondaire.

Il ne faut toutefois pas négliger l’influence des facteurs neurophysiologiques. Le processus de morcellement est amplifié sous l’effet de la tendance aux automatismes mentaux et au frayage, induite par les facteurs excitants présents dans l’alimentation courante, notamment le gluten des céréales et les exorphines des produits laitiers. Cette amplification leur fait dépasser les limites du contrôle conscient, de sorte que les symptômes finissent par se manifester et s’installer durablement sous forme de psychose.

La prégnance des « injonctions maternelles paradoxales » s’explique mieux, sachant qu’elles sont induites par l’ambivalence entre les pulsions PIM, poussant la mère à rechercher une relation érotisée avec l’enfant (embrasse-moi…) et les interdits présents dans son propre Surmoi (rejet, raidissement). Le conflit interne maternel, préfigurant la situation interne de l’enfant, peut contaminer plus facilement le jeune psychisme et induire par mimétisme une division entre ses pulsions PIM et son propre Surmoi.

En d’autres termes, les tensions internes, croissantes du fait de l’intensification des pulsions PIR et des pulsions antagonistes excalibur, alimentent des automatismes mentaux, dont l’organisation peut être influencée par l’organisation du psychisme maternel. Les tensions entre les différents points de frayage peuvent finir par dépasser la capacité d’autocontrôle et donner lieu à des clivages aboutissant dans certains cas à la psychose. Un facteur aggravant peut encore s’ajouter à travers le sevrage prématuré ou l’absence d’allaitement, plus précisément de contact érotisé au sein source d’énergie, avec le surcroît de dépendance qui peut en résulter.

Une telle modélisation ouvre la voie à de nouveaux traitements psychothérapiques de la schizophrénie, applicables lors de l’apparition des premiers symptômes ou, mieux, à titre préventif. Il s’agirait par exemple d’expliquer aux jeunes adolescents que les pulsions reproductionnelles émergeant à la puberté prennent une ampleur excessive du fait que leurs pulsions infantiles ont été refoulées, et que c’est une erreur d’attendre de la génitalité ce qu’ils auraient dû trouver dans un érotisme polymorphe et non limité à l’hétérosexualité. Un autocontrôle conscient pourrait s’installer à temps, grâce à une meilleure compréhension des mécanismes internes, et éviter la fuite dans le morcellement. Une correction de l’hygiène alimentaire pourrait aider à maintenir un équilibre socialement satisfaisant. Davantage de recul face à l’omnipotence du dispositif de sexualité ambiant pourrait aussi réduire les tensions internes entre le Surmoi et le Ça, et préserver l’intégrité du Moi.

Le modèle PIM – PIR laisse prévoir que le taux d’incidence de la schizophrénie augmente avec les interdits opposés à la sexualité précoce. L’imposition de la morale judéo-chrétienne expliquerait la similitude des taux d’incidence dans les populations accessibles aux chercheurs. On doit également s’attendre à une incidence supérieure avec des habitudes alimentaires favorisant la consommation de gluten aux autres excitants, sans négliger l’influence du cannabis et autres drogues de plus en plus répandues.

Ainsi, l’actualisation des prédispositions génétiques serait favorisée par la confusion pulsionnelle PIM-PIR et par des habitudes alimentaires favorisantes. Le taux d’incidence de la schizophrénie devrait s’être développé tout particulièrement depuis que les interdits sexuels se sont installés sous l’égide de l’équation réductionniste des Lumières : “sexe = reproduction”, et que les habitudes alimentaires ont évolué vers l’hyperconsommation des produits céréaliers et laitiers. Cela expliquerait sa croissance au cours des derniers siècles et sa valeur encore inférieure dans les pays en voie de développement.

Identité sexuelle et identité métasexuelle

Le thème de l’androgyne remonte à l’Antiquité. Longtemps éclipsé par le christianisme, il a refait surface dès la Renaissance pour s’imposer dans la peinture et la littérature aux XIXe et XXe siècles. Une pareille résistance à l’usure, notamment face au rationalisme des Lumières, pourrait témoigner d’une résonance inconsciente plus archétypale qu’un simple jeu d’addition des sexes.

Pour certains auteurs, l’androgynie est associée à la subtilité de l’érotisme, à une finesse teintée d’homosexualité propre à l’adolescence, par opposition à la vulgarité naturaliste du coït animal, voire à la femme orgiaque et diabolique qui n’attend l’homme que pour le décapiter. Cette gamme de symboles, bien que largement caricaturale, pourrait refléter l’opposition entre le PIM et le PIR, ou plus exactement, entre le PIM et le PIR dénaturés par l’induction pulsionnelle consécutive au refoulement métasexuel.

Ainsi le PIM serait le lieu d’une identité sexuelle différente, que l’on pourrait appeler « identité métasexuelle » par opposition à une identité sexuelle de type reproductionnel associée au PIR. La question est de savoir comment l’identité sexuelle se construit, dans quelle mesure elle dépend des rôles respectifs des parents (par exemple que devient-elle avec des parents d’adoption homosexuels), quelle est l’influence du refoulement du PIM ou de son non refoulement, comme cela pouvait être le cas dans des cultures non répressive (Îles Trowbridge, Nouvelle Guinée, Samoa, …), et quelle est l’influence du contexte social sur l’expression du genre.

Le débat concernant le monisme sexuel (point de vue rapportant tout au mâle ou au phallus), sur fond de bisexualité psychique fondamentale, s’est quelque peu enlisé en butant sur la difficulté théorique de concilier sexuation et principe de libido unique. Pour Lacan, l’identité sexuelle est mise en rapport avec la « circulation du phallus » et « l’attribution du phallus » dans la dialectique de l’être et de l’avoir et de la castration : l’enfant imagine d’abord être le phallus qui manque à sa mère, puis fait du père celui qui « l’a » en tant que rival ; l’enfant renonce alors à l’être comme à l’avoir, ce qui équivaut à la castration. Les différents avatars de cette élaboration subjective détermineront l’hétéro ou l’homosexualité, l’hystérie, le fétichisme, le transvestisme, voire le transsexualisme.

Le modèle d’explication lacanien se simplifie lorsqu’on applique l’équation : « phallus = signifiant de l’énergie métasexuelle ». Le problème crucial pour l’enfant se situe effectivement sur deux axes, rapportés à l’angoisse de frustration : quel partenaire pourra me donner l’énergie dont j’ai besoin (l’attribution du phallus), et comment cette énergie doit-elle circuler à l’intérieur de la constellation triangulaire parents-enfant (la circulation du phallus) ? La castration équivaut, quant à elle, au renoncement que doit opérer l’enfant, constatant que cette énergie lui est inaccessible.

Toute tentative de théorisation de cette question fort délicate bute sur le tabou de l’inceste et sur le système d’interdits et de représentations qui entoure la sexualité infantile. La solution que nous proposons consiste à reconstruire ce que pouvait être la structuration psychosexuelle dans les conditions primitives, précédant l’irruption de la morale répressive. La question n’est pas de trancher pour ou contre un retour à un état « originel », mais de créer un champ de raisonnement permettant de se représenter théoriquement les conditions de structuration auxquelles la génétique humaine avait toute raison d’être adaptée au départ. Une telle représentation théorique devrait permettre une approche plus fondamentale de la situation normative, grâce à une meilleure compréhension de ses racines évolutionnistes et historiques.

Il est évident que les conditions environnementales actuelles, bien qu’elles nous paraissent incontournables, sont fort différentes de ce qu’elles étaient il y a quelques millénaires ou quelques siècles. La famille nucléaire est un phénomène récent, tout comme la répression de la masturbation et la diabolisation du plaisir érotique sous l’influence de la morale judéo-chrétienne. La génétique humaine remonte à des temps immémoriaux et rien ne permet d’affirmer que la programmation innée des structures pulsionnelles se soit adaptée favorablement au contexte répressif. Les mécanismes psychosexuels primitifs tenteraient en quelque sorte de rétablir leur fonctionnement naturel, par le biais de la frustration et des pulsions excalibur dénonçant les inadéquations inhérentes aux conditions actuelles.

Notons que cette reconstruction n’est pas totalement abstraite. Malinowski rapportait que les Trobriandais n’avaient aucun tabou sexuel, le seul tabou de l’inceste touchant les relations entre frère et sœur. Par ailleurs, la fonction biologique du père (l’utilité du sperme) leur était inconnue, et lorsqu’il demandait aux femmes d’expliquer pourquoi, dans ces conditions, elles avaient besoin d’un époux, elles répondaient : « Mais qui donc dormirait avec mes enfants ? ». Margaret Mead rapporte que, chez les Polynésiens, le sexe du bébé était innocemment caressé par les parents et autres adultes. Plus près de nous, la célèbre Chronique d’Héroard, médecin de la cour, nous apprend que le sexe du futur Louis XIII était dès les premières années de sa vie l’objet du soin des adultes (« la marquise de Verneuil lui mettait la main sous la cotte »). Cette coutume est confirmée par Rabelais au sujet des nourrices. On ne peut donc écarter l’idée que le paradigme normatif actuel n’est qu’une façon parmi d’autres de résoudre le problème de la sexualité infantile.

De manière générale, l’organisation psychique et physiologique de l’espèce comprend aussi bien les besoins et pulsions de l’enfant que les pulsions adultes susceptibles de leur répondre. L’exemple du langage est particulièrement instructif : les adultes réagissent instinctivement au babil du bébé en modifiant leur propre discours de manière à favoriser son apprentissage. On retrouve ce « parler bébé » dans toutes les cultures, en accord avec la notion de « zone proximale » de Vygotski, l’adulte se situant à un niveau juste supérieur à celui de l’enfant afin de lui rendre l’apprentissage possible et stimulant.

La question est alors de savoir comment la structuration psychosexuelle se réaliserait si les pulsions innées ne se heurtaient à aucun interdit contre nature ?

Un facteur primordial semble être le rôle discriminateur des fantasmes innés. Freud définissait dès 1915 la notion de fantasme originaire : la représentation inconsciente et innée, présente dès le plus jeune âge, d’un coït destructeur entre les parents, le père blessant la mère au point de faire couler le sang, confondu plus tard avec le sang des règles.

Un tableau pareillement structuré peut-il être programmé génétiquement ? On sait aujourd’hui que le bébé est capable avant tout apprentissage de distinguer un cercle d’un carré, une expression de visage d’une autre, il semble donc que le sens de la forme soit en partie inné. Le cerveau d’un poisson, bien que minuscule, est capable de reconnaître la forme et la couleur de taches portées par des congénères, rien n’exclut que le cerveau humain, de loin plus volumineux et riche en cortex, ne soit capable de distinguer ou de préfigurer des images et des situations relativement complexes.

Dans la ligne freudienne, le fantasme originaire joue un rôle dans la castration et dans le « procès » d’identité sexuelle, créant chez l’enfant une aversion pour le coït parental, notamment une agressivité contre le père ressenti comme rival et comme maltraitant la mère.

Le postulat métasexuel suggère une interprétation différente : le fantasme originaire appartiendrait au complexe excalibur, chargé de dénoncer les erreurs commises par rapport au PIM. Or, le coït tel qu’il est pratiqué lorsque le PIM est en échec est une forme de dérive : son but intrinsèque est la fécondation, alors que le but des partenaires est le plus souvent le plaisir moyennant évitement de la fécondation. Le fantasme originaire aurait donc pour fonction de sensibiliser l’enfant au caractère contre nature de ce modèle de sexualité.

Toute régulation homéostatique nécessitant un contrôle bipolaire (sur le mode du oui et du non), on peut s’attendre à ce qu’un fantasme symétrique soit chargé de la reconnaissance d’une relation métasexuelle authentique : ce fantasme ne serait autre que celui du phallus sacré, comme nous l’avons vu précédemment. Ainsi, l’enfant disposerait de deux fantasmes opposés susceptibles de lui indiquer soit l’échec soit la réussite de la fonction métasexuelle dans son entourage ou dans son propre vécu, et d’orienter ses propres pulsions dans la direction d’une source adéquate d’énergie métasexuelle. Ce dipôle serait, en tant qu’instance inconsciente de discrimination, à l’origine des pulsions excalibur, les activant ou les suspendant suivant les situations.

Ceci apporterait une réponse structurale à la question du discernement : l’enfant est certes dépourvu de discernement intellectuel, mais serait capable de ressentir intuitivement ce qui est juste ou faux dans les relations et attitudes sexuelles auxquelles il est confronté. Le fantasme phallique serait le déclencheur du sentiment océanique, qui va de pair avec le PIM, alors que le fantasme originaire de Freud inhiberait ce sentiment pour faire place à des pulsions agressives dénonçant une dérive vers le PIR.

Dans une culture comme la nôtre, ne laissant guère de place au PIM et à la magie infantile, le fantasme originaire du coït destructeur est susceptible d’une activation quasi permanente. On comprend qu’il y ait alors très généralement une cristallisation du dipôle naturel sur le seul pôle négatif : celle-ci équivaut au complexe de castration, et se projette suivant les circonstances soit sur l’un des parents soit sur l’autre, déterminant le refoulement soit des pulsions homosexuelles, soit des pulsions hétérosexuelles. Le père étant généralement fantasmé en tant que pôle actif de maltraitance de la mère, et par surcroît symbole principal d’échec métasexuel, on comprend que la structure homosexuelle masculine soit plus rare que sa symétrique hétérosexuelle : le fantasme originaire se projette sur le père, dont l’image surmoïque est synonyme d’interdit et de destruction. La mère s’est occupée de l’enfant, l’a en principe allaité, fixant des composantes de tendresse et de fusion transcendante (sentiment océanique) sur la forme féminine.

La structure bisexuelle devrait être encore plus rare, sachant que le fantasme originaire a besoin d’une cible, soit le père soit la mère, qui produira le refoulement d’au moins une des polarités sexuelles.

La modélisation PIM + PIR fournit donc une explication à la prévalence de l’hétérosexualité, et à la rareté de la bisexualité. Il peut également expliquer le fantasme du “vagin engloutissant” constaté chez les homosexuels : celui-ci serait le résultat de la projection, par induction pulsionnelle, du fantasme originaire cristallisé négativement dans la période précoce sur la pénétration hétérosexuelle survenant à l’adolescence avec le PIR.

Il s’agit maintenant d’examiner comment se déroulerait théoriquement le procès d’identité sexuelle dans un contexte non répressif. Le raisonnement achoppe sur une première difficulté : peut-il exister une société non répressive qui soit en même temps structurée sur le mode de la famille nucléaire ? La structure relationnelle de base du PIM étant la constellation triangulaire, les relations amoureuses ne peuvent pas s’enfermer dans la binarité d’une relation de couple, de sorte que les ouvertures amoureuses ont spontanément tendance à élargir la famille dans le sens de la famille étendue, où l’on trouvait non seulement les parents et enfants, mais plusieurs générations, grands-parents, cousins, amis, domestiques.

Dans un contexte familial élargi, les images parentales devaient être beaucoup moins prégnantes que dans la famille bourgeoise du contexte freudien. Plus loin dans le passé, la structure sociale semble avoir été universellement tribale : ceci recoupe le fait que la constellation triangulaire, active lorsque le PIM n’est pas refoulé, induit automatiquement le passage de deux individus à trois, puis de trois à davantage (sans que toutes les relations soient nécessairement sexualisées), le processus aboutissant au modèle tribal. Dans un tel contexte, l’enfant aurait une palette d’individualités et de polarités à observer beaucoup plus large, et moins de raisons de cristalliser le fantasme originaire sur son pôle négatif.

En termes lacaniens, la circulation du phallus se ferait de manière beaucoup plus souple, et les pulsions précoces se dirigeraient simplement là où la source d’énergie serait la plus favorable. Autrement dit, le complexe de castration en resterait à une simple régulation homéostatique, éloignant l’enfant de relations nocives. Il ne serait, tel que nous le connaissons, que le résidu de la structure familiale nucléaire, qui est elle-même induite par le refoulement du PIM : la libido associée au fantasme de la constellation triangulaire, surinvestissant le modèle binaire, génère un fantasme du couple éternel, dont on sait par expérience qu’il est illusoire.

Quoi qu’il en soit, le fonctionnement naturel du PIM dans l’entourage semble de nature à amener l’enfant à conserver la souplesse naturelle de basculement entre le fantasme originaire et le fantasme phallique, de sorte que la castration n’aurait aucun caractère absolu : le pôle négatif ne cristalliserait que sous l’effet de situations régulièrement destructrices ou pauvres en énergie. L’enfant apprendrait ainsi par voie fantasmatique, donc sans s’engager dans des relations concrètes, à ne pas laisser ses pulsions se fixer sur des partenaires inopportuns, ni sur des types de comportement sexuel inappropriés.

L’« identité métasexuelle » résultant de ce mode de structuration n’aurait guère de raison de favoriser un sexe plutôt que l’autre, ce qui nous renvoie au fantasme de l’androgyne. Autrement dit, la structuration psychosexuelle naturelle resterait la bisexualité, doublée d’une faculté de discernement inconsciente garantissant automatiquement le choix de partenaires capables de vivre le PIM conformément à sa programmation innée. Le monisme sexuel resterait de mise pour la fonction reproductionnelle, mais coexisterait avec la bisexualité, réservée quant à elle à la fonction métasexuelle.

Une telle coexistence n’est pas forcément simple, elle pose notamment les questions des rôles respectifs des pulsions hétéro et homosexuelles dans la constellation triangulaire, de la stabilité du couple, de l’harmonisation éducationnelle, du partage des tâches, etc. Ces éléments intégrés dès le plus jeune âge feraient dès lors partie de l’identité métasexuelle, beaucoup plus riche, par ses composantes multipolaires, que l’identité sexuelle classique. Celle-ci pourrait être considérée comme le résidu paradoxal du processus de sexuation confronté au refoulement du PIM. Notons qu’une régulation inconsciente de cet ordre devrait éviter dans une large mesure l’emballement dans des aventures amoureuses sources de ruptures et de souffrances, malheureusement fréquentes dans la conjoncture actuelle.

Du point de vue topique, le procès d’identité métasexuelle équivaudrait à une double structuration aboutissant d’une part à la capacité de discrimination des données comportementales et situationnelles soit favorables soit défavorables au fonctionnement du PIM, reconnues inconsciemment grâce au dipôle fantasmatique phallus sacré / coït destructeur et s’inscrivant dans le Surmoi ; d’autre part à la structuration du Surça, à travers le développement de potentialités métapsychiques allant de l’intuition aux facultés extrasensorielles, susceptibles d’indiquer le danger ou l’adéquation d’une relation au-delà des apparences, par exemple à l’aide de visions permettant de reconnaître son devenir potentiel avant tout engagement concret. Les problèmes de la séduction (le préfixe latin « se- » marque la séparation, la déviation, voire la corruption) et du discernement seraient ainsi structuralement résolus.

Notons enfin que cette double structuration est toujours plus ou moins présente, même dans un contexte d’échec du PIM. Les fantasmes jouent un rôle non négligeable, de sorte que l’enfant peut, à partir des éléments internes dont il dispose, construire une identité métasexuelle plus ou moins évanescente, apparaissant par exemple dans la faculté de ressentir ou non la présence de magie amoureuse lorsqu’il tombe amoureux, de reconnaître des relations dont il perçoit inconsciemment la nature subtile même si elles sont contraires au modèle dominant, ou de réagir d’emblée négativement face aux intentions calculées d’un tiers séducteur.

Ainsi, le discernement susceptible de différencier une relation utile d’une relation destructrice au plan métapsychique est partie intégrante de l’identité métasexuelle. Sur ce discernement subtil peut se greffer un discernement de type PIR, consistant à savoir reconnaître quelle partenaire serait apte à mettre des enfants au monde, quelle conduite peut être socialement acceptée, quelles conditions matérielles sont favorables à la création d’une famille, etc.

Adolescence, virilité, féminité, misogynie

Lorsqu’on considère le parcours de l’individu, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte, on est frappé par le contraste entre les différentes activations émotionnelles. Le jeune enfant déclenche automatiquement une perception esthétique évoquant la tendresse, la fragilité, la beauté, la vie, l’émerveillement, l’espérance. Au passage à l’adolescence, ces composantes subissent d’importantes modifications, que l’on attribue généralement à la virilité ou à la féminité naissantes, à une quête d’autonomie, à un malaise existentiel d’ordre sociétal.

Le postulat métasexuel et l’analyse transpulsionnelle suggèrent une autre explication. La forme adolescente serait le symbole, à travers le comportement séducteur et l’irruption des caractères sexuels secondaires, non seulement du PIR en gestation, mais principalement du court-circuitage irréversible entre PIM et PIR. On reconnaît en effet chez les adolescents de manière assez générale les caractères que nous avons déduits de l’induction pulsionnelle : un surinvestissement des traits du PIR, auxquels s’ajoutent diverses composantes agressives dues à l’intervention des pulsions excalibur dénonçant la structuration contre nature dont l’individu est victime.

L’adolescence, telle qu’elle est vécue dans notre société moderne, est en effet caractérisée principalement :

  1. par le conflit de génération, projection des pulsions excalibur sur les parents, ressentis (inconsciemment) comme responsables de l’échec PIM.
  2. par des sentiments de révolte contre la société, effectivement responsable de l’échec métasexuel (rejet scolaire, haine des représentants du pouvoir, désintérêt pour la politique etc.)
  3. par des sentiments d’angoisse, à l’aune de la gravité de l’échec existentiel que représente l’incapacité d’accès au métapsychique.
  4. par des sentiments de culpabilité (retournement des pulsions excalibur contre le sujet lui-même faute de pouvoir désigner les causes réelle de l’échec du PIM).
  5. par une fuite dans le romantisme (substitut à la dimension transcendante de l’amour).
  6. par une abréaction dans la violence (rejet scolaire, voitures brûlées, attaques contre les représentants des institutions), dénonçant aux frais de boucs émissaires l’insatisfaction inconsciente.
  7. par la dépression générée par la carence énergétique, conséquence directe de de l’échec métapsychique.
  8. par un intérêt soudain souvent obsessionnel pour l’autre sexe et pour la génitalité (pouvant aller jusqu’au viol collectif), qui traduit l’irruption du PIR surinvesti par induction pulsionnelle et peut constituer une abréaction.
  9. par une tendance à mépriser les personnes de l’autre sexe (« ta gonzesse, ta meuf, ton mec »), expression directe des pulsions excalibur émises par l’inconscient pour dénoncer une attirance ou une dépendance contraires à l’intégration naturelle PIM + PIR.
  10. par la perte de l’émanation angélique de l’enfant et par des allures dégingandées, la forme adolescente s’étant fixée dans nos repères esthétiques culturels en tant que symbole de l’échec métapsychique (court-circuit entre PIM et PIR).

Vue à partir de notre postulat, la grande articulation entre prépuberté et puberté ne serait pas seulement de nature hormonale ou sociétale, mais intrinsèquement liée à la catastrophe existentielle inconsciente que représente la fixation définitive de l’échec du PIM, dès lors embourbé dans les pulsions de type reproductionnel. La puberté étant une période sensible, l’imprégnation du conflit interne s’annonce en effet profonde et irréversible.

Une image opposée de l’adolescent, indemne du conflit PIM / PIR, est précisément fournie par le mythe de l’androgyne. Le fantasme d’un être non voué à la polarité sexuelle caractéristique du PIR, a traversé les âges, sans doute parce qu’il représente à sa manière un idéal perdu, dont l’enjeu est l’accès essentiel à la dimension métapsychique et à la signification spirituelle de l’existence. L’androgyne est effectivement ressenti comme mystérieux, sensible, voire supranaturel. Le mythe de Tirésias l’associait au pouvoir divinatoire, qui est effectivement caractéristique du PIM.

Une analyse similaire est possible pour l’image « angélique » de l’enfant prépubère. Les explications classiques invoquent les éléments suivants :

Notre postulat suggère une autre explication : l’enfant est encore pur PIM, il représente quelque part un espoir de réhabilitation de la fonction métasexuelle perdue, de sorte que l’inconscient confère à son image un caractère « céleste » au sens platonicien (par opposition à l’Éros « vulgaire »). On retrouve cette projection dans le christianisme : c’est sous forme d’un petit enfant, dont l’adolescence est d’ailleurs occultée et qui restera préservé des tâches de la reproduction, que s’incarne le Sauveur.

On trouve les mêmes tendances dans les sociétés primitives sous forme du concept d’enfant-roi. L’enfant était considéré comme habité par une âme à l’égal de l’adulte, bien que n’ayant pas encore les mêmes capacités de raisonnement, d’expression, d’autodéfense, et d’un autre côté plus pur et sensible. Ceci explique aussi que de jeunes enfants pouvaient être nommés pharaons ou monarques, considérés comme capables d’intuitions aussi sûres que celles des adultes, auquel revenaient les tâches plus organisationnelles.

La même ambivalence se retrouve dans les images que nous avons de la virilité et de la féminité. La question se pose de savoir quelles seraient une virilité naturelle, ou une féminité naturelle, fondées sur l’absence de refoulement du PIM. Un moyen de nous en faire une idée nous est donné par l’analyse transpulsionnelle : tous les éléments présents dans les colonnes quatre et cinq devraient être absents ou pour le moins non dominants dans ces deux types de personnalité.

Nous sommes ainsi conduits à considérer une virilité métasexuelle par opposition à la virilité normative, et de même pour la féminité. Platon estimait que les éromènes qui avaient bénéficié d’une relation de type uranien développaient une virilité supérieure, qu’eux seuls étaient en mesure de conduire les états, point de vue qui contraste largement avec le stéréotype aujourd’hui dominant. Il est en accord, en revanche, avec ce que nous pouvons déduire de l’analyse transpulsionnelle.

Dans l’image que nous avons du « mâle idéal », on peut effectivement discerner des composantes plus ou moins obsessionnelles de séduction, de lubricité, un goût pour la pornographie, une tendance fétichiste (excitation par les sous-vêtements féminins), un brin de névrose et de paranoïa, une complicité dans le harcèlement du sexe faible, un culte de la famille nucléaire jouxtant curieusement un certain donjuanisme, une tendance égoïste, activiste, le goût de la consommation, une propension à la jalousie, au culte du sang et du foyer, un carriérisme souvent destructeur, l’obsession de la compétition et de la réussite de la progéniture doublée d’une éducation répressive, une foi dans l’intellectualisme et le progrès, l’aspiration au couple éternel à côté de traits de violence conjugale, et une force meurtrière contre les déviants sexuels.

L’image sociale de la mère semble plus ambivalente, partagée entre la bonne mère, allaitante, protectrice, dispensatrice d’amour, et des traits d’autoritarisme ou d’abdication, de sadisme vis-à-vis de ses enfants, de jalousie, de carriérisme et autres composantes que l’on peut retrouver dans les mouvements féministes. Il semble que la femme, écrasée pendant des siècles sous l’effet du PIR compulsionnel et de la forme déviée de virilité qui en dérive, cherche à prendre sa revanche en adoptant à son tour certains traits machistes, qui n’ont rien de commun avec une authentique féminité. Certains paradoxes liés à cette situation indiquent son caractère contre nature, comme le fait de recourir à une nourrisse, de confier la gestation à une mère porteuse, de laisser l’homme allaiter les nourrissons au biberon, etc.

Les traits parentaux de type machiste sont ressentis négativement par bien des adolescents, qui les mettent sur le compte d’un excès d’autoritarisme ou d’indifférence, et finissent soit pas se révolter, soit par les occulter pour se reconstruire une image de parents idéaux. Le malaise éclate généralement à la puberté sous forme de conflit de génération, de fuite dans la drogue (si possible pas les drogues de papa que sont l’alcool et le tabac), de violences sociales, de délinquance, ou de suicide.

On remarquera que les traits machistes énumérés ci-dessus ne se trouvent pas de manière aussi frappante chez les homosexuels, et encore moins chez les bisexuels, dont les structures et la vie sexuelles peuvent être plus proches du PIM.

Un mot sur la misogynie : cette tendance s’explique classiquement par une mauvaise image de la mère que l’homme projette sur la femme. Le postulat métasexuel ouvre la voie à une autre analyse : la femme est pour l’homme le symbole par excellence du coït. Elle est de ce fait l’objet d’une projection ambivalente. D’une part, l’homme lui associe un fantasme de jouissance, d’autant plus prégnant que l’énergie des pulsions polymorphes refoulée surinvestit le désir charnel caractéristique du PIR. D’autre part, elle est la cible des pulsions excalibur qui dénoncent l’erreur de la confusion entre PIM et PIR avec son enjeu d’échec spirituel.

On peut donc s’attendre, dans toute société où le PIM est en berne, à trouver cette double représentation de la femme : la fée qui promet le bonheur suprême, et la sorcière tentatrice qui jette un mauvais sort sur le destin de l’homme.

Ce mécanisme se vérifie par l’observation de sujets masculins particulièrement misogynes : l’accès au PIM, reconnaissable au développement des facultés extrasensorielles, s’accompagne d’une réduction du désir obsessionnel pour la femme (moins de sensibilité à la « pin-up ») en même temps que d’une disparition des pulsions agressives misogynes.

Les mêmes mécanismes permettent de mieux comprendre l’essence des mouvements féministes. La femme a souffert pendant des lustres d’une oppression patriarcale qui en a fait, sous prétexte de devoir conjugal, la victime d’un désir compulsionnel de pénétration. Les pulsions excalibur de la gent féminine se sont accumulées jusqu’à un point de non-retour, alimentant finalement une exigence compulsionnelle de parité, liée à la scotomisation de la différence des genres, (on sait aujourd’hui que les bébés ♁ et ♂ ont dès la naissance des centres d’intérêt différents).

Le postulat métasexuel pourrait contribuer à retrouver un plus juste équilibre, en réhabilitant les pulsions polymorphes et en restituant à la sexualité sa mission transcendante. Ce serait un moyen de mieux comprendre l’origine des stéréotypes de genre non conformes à la nature, en d’autres termes : de faire coïncider le genre induit par l’éducation avec les caractères génétiques lié au sexe.

La réhabilitation des pulsions polymorphes et le désinvestissement de l’obsession coïtale pourrait apporter du même coup une solution au problème démographique.

Traumatisme de naissance, latence, orgasme

Le traumatisme de naissance invoqué par Rank et repris par Françoise Dolto sous le terme de castration ombilicale, peut se réinterpréter à partir du postulat métasexuel : il résulte d’une élaboration a posteriori de la frustration due au manque d’énergie métapsychique survenant après la séparation du corps maternel, par suite du sevrage prématuré, de l’usage du berceau, mais aussi de la carence énergétique dont souffre la mère. Même si le bébé est allaité, celle-ci peut se trouver en état de vide énergétique du fait de la reprise d’une sexualité de type PIR après la sortie de couches, ou simplement de l’absence d’une source d’énergie métasexuelle, d’où un échec de la « relation duelle » déjà dans les premiers mois.

La dichotomie « bon objet », « mauvais objet » relevée par Mélanie Klein, notamment l’ambivalence « bon sein / mauvais sein » pourrait refléter la discrépance entre la réalité physique et le vide énergétique (absence du sentiment océanique, c-à-d d’énergie métasexuelle). On trouve déjà cette problématique dans l’insatisfaction permanente du bébé après la tétée, qui continue à suçoter et à geindre comme s’il cherchait quelque chose qu’il n’arrive pas à trouver.

Ce point de vue présuppose que le bébé est déjà capable de perception métapsychique. Rien ne permet de l’exclure, et les observations des tout jeunes enfants plaident dans ce sens. Le manque de capacité d’analyse intellectuelle ou de verbalisation ne s’oppose pas à une forme de perception qui précisément s’effectue en-dehors du langage et de toute activité mentale. Les pensées analytiques ne font en effet que perturber les fonctions métapsychiques.

Par ailleurs, on peut observer que le sentiment océanique, ou le sentiment de magie amoureuse, sont communicatifs, sans nécessiter aucun recours à la communication verbale. Un sujet « sensitif » au sens de la parapsychologie perçoit l’état océanique de la personne qui par exemple lui tient la main, des visions extrasensorielles pouvant survenir pour confirmer son ressenti. L’hypothèse que le bébé soit encore suffisamment sensitif pour ressentir l’état océanique de sa mère ou au contraire sa carence énergétique ne paraît donc pas extravagante.

On comprend ainsi que les contenus traumatiques issus de ces situations précoces de manque (même au-delà de la période duelle) puissent se réorganiser par après coup autour de la naissance en tant que signifiant symbolisant la coupure énergétique avec la mère (celle-ci étant le premier signifiant de l’énergie métasexuelle). La difficulté fréquente des accouchements et les traumatismes physiques ou psychiques encourus par le nouveau-né s’ajouteront au facteur énergétique (par exemple le séparer de la mère pour le baigner, le coucher dans un berceau et lui donner un biberon ou une tétine de caoutchouc). Les craintes que génère le comportement difficilement compréhensible des bébés chez les adultes expliquent par ailleurs la mise en place un peu rapide de la théorie du traumatisme de naissance.

Le point de vue que nous proposons a l’avantage d’éviter le présupposé peu vraisemblable que la naissance puisse être traumatisante en soi, alors qu’elle constitue un processus aussi vieux que les premiers mammifères et devrait répondre aux mêmes règles d’harmonie que toutes les fonctions vitales. Il serait en effet préjudiciable pour une espèce que le psychisme des jeunes ne soit pas adapté à une étape incontournable de l’existence. L’élaboration de la génétique a donc toutes les raisons de s’être effectuée dans le sens d’une tolérance aux processus de parturition ou d’une capacité de résilience excluant des séquelles traumatiques, hors situations exceptionnelles.

Les mêmes raisonnements sont valables pour les traumatismes censés survenir lors des stades oral, anal et phallique : il serait paradoxal que le psychisme soit organisé de manière à écoper de séquelles traumatiques lorsque ces stades sont parcourus dans les conditions naturelles, c’est-à-dire exemptes d’interdits ou d’inhibitions surajoutées par les accidents de la culture. Le bon sens évolutionniste laisse au contraire penser que les aspects régressifs et traumatiques liés à ces stades seraient plutôt l’effet de facteurs contextuels trop éloignés des conditions primitives auxquelles la génétique humaine est encore adaptée. Il y a lieu de prendre en compte à cet égard non seulement les frustrations de type pulsionnel, mais aussi et peut-être principalement la frustration énergétique, qui peut être présente alors même que les pulsions sont réalisées.

Ceci nous renvoie à un sujet que Freud semble avoir hésité à trancher : le traumatisme œdipien provient-il d’une séduction précoce, ou du refoulement des pulsions infantiles précoces ? Encore dans son dernier ouvrage (Abrégé de psychanalyse), le maître laisse planer l’incertitude entre ces deux aspects. Au regard du postulat d’une énergie métapsychique, on conçoit que la frustration existe dans les deux cas, vu que dans le contexte social existant, l’énergie métapsychique à laquelle aspire l’enfant est de toute façon manquante, aussi bien en l’absence de toute relation que lors d’une relation de type PIR.

La frustration pourrait même être plus prégnante à plus long terme, lors de la réalisation d’une pulsion partielle non dispensatrice d’énergie métapsychique, un peu comme le serait une fausse promesse. Cela se vérifie d’ailleurs à l’âge adulte : mieux vaut l’absence de relation sexuelle qu’une relation qui laisse un sentiment de vide ou de dégoût. L’ensemble de ces faits serait différent dans un contexte où le PIM serait opérationnel, et où l’énergie métapsychique serait disponible, lors de la tétée comme lors des stades suivants.

Les mêmes questions se posent au sujet de la période de latence : celle-ci est censée faire suite à l’œdipe, à partir du moment où l’enfant renonce à ses pulsions incestueuses. Selon Freud, les pulsions polymorphes caractéristiques de la sexualité infantile apparaîtraient d’abord à la faveur des stades oral, anal et phallique, avec une intensité “incommensurable” pour disparaître ensuite avec l’œdipe jusqu’à la puberté et se mettre finalement au service des pulsions génitales en tant que plaisirs préliminaires.

On peut s’étonner de ce que la nature organise des pulsions à un âge où elles ne peuvent ou ne doivent pas être réalisées, pour les faire disparaître au risque de laisser derrière elles une situation traumatique, puis réapparaître à la puberté avec les contenus conflictuels dont elles se sont chargées lors de la trajectoire œdipienne. On constate par ailleurs, dans des sociétés permissives comme par exemple les Trobriandais, que les enfants poursuivent leurs activités sexuelles de manière continue jusqu’à l’âge adulte.

L’hypothèse d’une* période de latence déterminée génétiquement* est encore plus improbable si l’on postule que la sexualité infantile a pour fonction l’apport d’une énergie essentielle. Elle s’explique en revanche par le fait que l’enfant reconnaît l’inutilité de ses pulsions dans un milieu incapable de lui fournir l’énergie qu’il recherche. Les motions de pudeur et de dégoût pour la sexualité, selon Freud caractéristiques de la latence, s’expliquent parfaitement à partir des pulsions excalibur émises par l’inconscient afin d’inactiver des pulsions partielles vouées systématiquement à l’échec quant à leur but énergétique.

Un point crucial dans ce raisonnement est la fonction de l’orgasme. Freud ne s’est guère penché sur ce point, alors que Reich en a fait l’un de ses chevaux de bataille. On peut toutefois regretter que la théorie que propose le second ramène le phénomène à un mécanisme simpliste de tension-détente, alors que l’expérience individuelle donne le sentiment d’une très grande complexité, sinon d’un certain mystère orgastique. On peut noter au passage que l’étymologie du mot « ỏργη » renvoie aux fêtes que les Grecs célébraient en l’honneur de Dionysos, en rapport avec une dimension sacrée. Le bouillonnement d’ardeur que désignait le terme d’orgasme lors de son irruption dans la langue française au XVIIe siècle n’est sans doute qu’un lointain écho de sa signification primitive.

Quoi qu’il en soit, la possibilité de fécondation en dehors de tout orgasme féminin donne à penser que le processus orgasmique appartient en soi à la fonction métasexuelle. Cette hypothèse est confirmée par l’état de transe qui l’accompagne, sachant que la transe est caractéristique des phénomènes métapsychiques. Le terme populaire de « petite mort » laisse aussi entrevoir une dimension transcendante. Ainsi s’expliquerait que Freud s’en soit désintéressé, du fait qu’il rejetait toute réalité métapsychique ; alors que Reich, sensible à l’existence d’une énergie transcendante (l’orgone), a tenté d’en décrypter la fonction. Il distingue dans l’orgasme masculin, une authentique “puissance orgastique”, d’une simple “puissance éjaculatoire” pour reprendre ses termes : cette dichotomie recouvre bien la présence ou l’absence d’énergie métasexuelle lors du climax.

Le postulat métasexuel nous porterait à penser que le processus orgasmique a pour fonction une sorte de transmutation ou de sublimation de l’énergie métasexuelle (sublimation au sens du physicien), élevant cette énergie à un niveau supérieur : on constate effectivement après une relation de type métasexuel un déplacement de la sensibilité du bas-ventre vers une sensation de plénitude au niveau du plexus solaire, lieu présumé de l’énergie métapsychique. C’est aussi dans ces circonstances que l’on peut voir apparaître des facultés extrasensorielles. Ces phénomènes ne se produisent pas lorsque la relation s’interrompt avant l’orgasme, ou lorsqu’elle répond aux critères du PIR.

À ce propos, Freud fait remarquer qu’il existe un primat du phallus, et *pas de primat génital *(ce dernier impliquerait chez la femme un primat vaginal, apparemment inexistant). Cette asymétrie semble confirmer que la fonction métasexuelle, bien que généralement refoulée dans les circonstances actuelles, occupe une place de loin plus importante dans les structures psychosexuelles humaines que la fonction de reproduction. On pourrait s’attendre à retrouver le même rapport d’importance entre le polymorphisme et le coït, si le polymorphisme n’était pas anéanti par le refoulement de la sexualité infantile.

L’échec de la fonction métasexuelle explique que le polymorphisme, dans les circonstances actuelles, soit considéré comme annexe, et la génitalité comme centrale. En termes d’économie pulsionnelle, on peut dire que l’énergie libidinale qui devrait alimenter les pulsions polymorphes est déviée dans la pulsion génitale, d’où notamment une survalorisation de la pénétration vaginale. Freud considère cette situation comme l’avènement de la sexualité adulte. En vertu de la finalité autonome des pulsions polymorphes, la même déviation apparaît tout au contraire comme une forme de perversion, dans la mesure où elles se réduisent à une poursuite du plaisir en lieu et place de la finalité originaire.

Que pouvons-nous tirer de ces considérations en ce qui concerne la période de latence ? Il nous faut en effet raisonner différemment suivant que l’orgasme a une fonction limitée à la fécondation, ou un rôle énergétique dans les processus d’ordre métasexuel. La renonciation à toute expression orgasmique est sans gravité dans le premier cas, alors qu’elle peut avoir des conséquences majeures sur le développement psychosexuel et métapsychique dans le second.

Une note posthume de Freud (citée plus haut) nous fait part de ses dernières conclusions : “L’ultime fondement de toutes les inhibitions intellectuelles et des inhibitions au travail semble être l’inhibition de l’onanisme infantile”. De telles inhibitions peuvent difficilement être mises sur le compte d’un manque d’activités ludiques ou de plaisir autoérotique. Elles s’expliquent mieux si l’on admet que la fonction sexuelle et le processus orgasmique mettent en jeu, indépendamment de l’âge, des énergies de type métapsychique, capables d’alimenter l’état d’émerveillement favorable à la découverte intellectuelle. Du point de vue neurophysiologique, rappelons que Kinsey conclut, dans le cadre de sa célèbre enquête (bien qu’aujourd’hui discréditée), que l’orgasme est facilement accessible dès la première enfance.

On peut se faire une idée de ce que devrait être une structuration psychique naturelle en examinant les interactions du développement psychosexuel avec les stades du développement intellectuel définis par Piaget. La période œdipienne recouvre ou précède le stade de préparation et d’organisation des opérations concrètes, que Piaget situe entre 2 et 11 ans, ainsi que celle des opérations formelles, de 11 à 16 ans. Le développement métapsychique précéderait ou accompagnerait ainsi l’ensemble du développement intellectuel et affectif, de sorte que les fonctions analytiques et opératoires s’élaboreraient en accord constant avec l’intuition créatrice, le sentiment océanique, voire avec les messages archétypaux fournis par les facultés extrasensorielles.

Einstein écrivait en substance : « Rien n’est plus précieux que la capacité d’émerveillement et de ravissement ; c’est elle qui est à l’origine de tout art et de toute science véritable ; malheur à celui qui n’en dispose pas, mieux vaudrait pour lui qu’il fût mort ». Il ajoutait ailleurs qu’aucun chemin logique ne mène des faits à la théorie, c’est-à-dire à la compréhension des faits. Au-delà du caractère provocateur qu’on lui connaît, ce grand scientifique semble avoir été conscient du fait que la source de la créativité et du génie ne se trouve pas dans la capacité d’analyse et de théorisation intellectuelle, mais dans un lieu beaucoup plus profond qu’il est permis de mettre en rapport avec la dimension métapsychique. C’est en effet dans l’inconscient collectif que Jung, par exemple, situe la source de l’inspiration et des idées nouvelles. Ce qui est vrai pour la découverte l’est également pour la redécouverte que devrait représenter l’enseignement et l’apprentissage scolaire.

Dans les conditions actuelles, l’absence de développement métapsychique contraint l’enfant à construire ses facultés intellectuelles et ses motions affectives sur un mode de clivage rangeant d’un côté ce qui lui reste des valeurs archétypales et de ses premiers émois érotiques ressentis comme magiques, de l’autre les normes sociales et culturelles. Son mental s’organise autour des angoisses, des sentiments de culpabilité et de rivalité caractéristiques de l’œdipe refoulé, au lieu de se construire autour de ses facultés d’émerveillement, d’intuition et de sensibilité métapsychique. Ceci ne peut que conduire à une hégémonie de la Raison aux dépens du spirituel, comme le déplorait Jung, et à un surinvestissement du Sentiment (prise en charge de l’émotion par le mental), qui a culminé dans la période romantique. Ce n’est sans doute pas par hasard que le romantisme monte en puissance juste après l’instauration de la chasse au « vice solitaire ».

Ces processus ont présidé, par projection des aspirations métasexuelles sur des objets et des comportements de substitution, à l’instauration de la primauté des valeurs matérielles et de la compétition, caractéristiques de notre civilisation moderne et bien éloignées d’une conception authentique de l’apprentissage, de la découverte et de l’amour du prochain. Il suffit d’observer les enfants d’aujourd’hui sur leurs bancs d’école pour s’en convaincre.

En ce qui concerne l’adulte, la notion de « travail » (que l’étymologie en soit le tripallium, instrument de torture, ou « trans » et « val » avec l’idée de vaincre une résistance pour aller vers) est empreinte d’une ambivalence qui s’explique elle aussi par la présence ou l’absence d’énergie métapsychique. On peut y voir la conséquence de l’échec de la fonction métasexuelle et d’une mauvaise structuration remontant à l’enfance. Chacun peut constater que l’effort est ressenti différemment suivant qu’il est alimenté ou non par un apport d’énergie métapsychique (sensation de magie) : en l’absence de cette énergie, la sensation d’euphorie qui accompagne l’activité créatrice fait place à un sentiment d’oppression, de dépression ou autres résistances inconscientes. L’inconscient n’accepte pleinement que des activités conformes aux motions du Surça, en harmonie avec la dimension métapsychique et portées par le sentiment océanique.

L’échec métasexuel expliquerait ainsi les résistances à l’effort et les inhibitions intellectuelles des élèves en tant que résultat de pulsions excalibur activées par l’absence d’énergie métasexuelle. À ces inhibitions s’ajoutent dès l’adolescence des pulsions excalibur plus actives dénonçant la cristallisation de structures psychosexuelles fondées sur l’induction pulsionnelle PIM → PIR, compromettant l’avenir du sujet.

C’est le manque d’intuition et de capacité d’émerveillement qui condamne le futur adulte à une activité peu créative, axée sur le seul but économique, prompte à basculer dans l’ennui, le désintérêt et la dépression. Ainsi pourrait s’expliquer le tableau classique des salariés et des syndicats, caractéristique du climat social en Occident, alors que les Asiatiques, plus proches d’une culture de liberté sexuelle, semblent (ou semblaient) avoir une tout autre conception du travail.

Narcissisme et auto-érotisme

Freud introduit d’abord le narcissisme à propos de l’homosexualité : les « invertis » auraient la volonté de reproduire l’amour de leur mère en s’aimant eux-mêmes.

Dès 1914, il distingue un narcissisme primaire, avant toute différenciation du Ça et du Moi, l’auto-érotisme se confondant encore avec les pulsions du Moi ; cette période serait caractérisée par la croyance en la magie du mot et l’omnipotence de la pensée telle qu’on la retrouve chez les primitifs. Une difficulté théorique subsiste, ce narcissisme primaire présupposant une organisation cohérente des pulsions partielles (désordonnées à l’instar du Ça chaotique), qui ne s’effectue en principe qu’à travers la constitution du Moi.

Puis avec la distinction entre libido d’objet et libido du Moi, Freud définit un narcissisme secondaire, caractérisé par un retrait de la libido antérieurement fixée à des objets extérieurs, se fixant sur le sujet lui-même sur un mode psychotique. Chez le sujet normal, un équilibre s’installe entre libido d’objet et libido du Moi, point de vue qui préfigure la notion d’Idéal du moi, qui finira elle-même par fusionner plus ou moins avec le Surmoi.

Mélanie Klein, considérant que les pulsions objectales sont primaires, rejette le narcissisme primaire. Lacan attribue un narcissisme primaire à la constitution du Moi fondée sur la captation par l’enfant, lors du stade du miroir, de sa propre image à côté de l’image de sa mère ; la période de l’auto-érotisme serait ainsi reléguée à la toute première période, celle des pulsions partielles, du corps morcelé et d’une* détresse originelle* dont la menace resterait le fondement de l’agressivité.

Le thème du narcissisme, bien que l’un des grands bastions de la psychanalyse, reste ainsi assez flou dans ses linéaments théoriques. Le postulat de la finalité métapsychique de la sexualité infantile pourrait apporter quelques éléments de réflexion susceptibles de mieux cerner un phénomène sans doute aussi ancien que le mythe qui lui a donné son nom. Bien que la signification que les Anciens donnaient au mythe n’était pas nécessairement conforme à ce que nous avons reconstruit aujourd’hui autour du même concept.

Une première question se pose quant à l’auto-érotisme. Cette notion provient d’une part de l’image que nous avons de la masturbation infantile, d’autre part de la définition donnée par Freud pour la libido, énergie pulsionnelle susceptible de se fixer soit sur un objet extérieur, soit sur le sujet lui-même. En fait, ces bases sont toutes deux sujettes à caution : aucune théorie satisfaisante ne permet d’expliquer la pulsion masturbatoire, dont la prégnance est pourtant incontournable si l’on examine objectivement le comportement sexuel humain ; le principe même de l’autosatisfaction doit être repensé en terme d’énergie métasexuelle, dont l’économie est liée à des phénomènes autrement complexes et répond à des critères fort différents de ceux de l’économie libidinale pulsionnelle.

Dès lors, il y a lieu de s’interroger sur le principe même du narcissisme : le modèle d’explication invoquant le retournement de la libido sur le sujet lui-même pourrait n’être qu’une interprétation hâtive d’un processus d’ordre métapsychique, échappant au paradigme explicatif psychanalytique. La masturbation étant caractéristique de la sexualité infantile, sans doute la principale des pulsions polymorphes, elle ne peut être théorisée qu’en terme d’énergie métasexuelle, ce qui la fait passer d’une visée présumée hédonique à une finalité d’ordre métapsychique. Ceci renvoie à des raisonnements fondamentalement différents.

En termes d’énergie métasexuelle, l’enfant se retrouve après le sevrage dans une situation de coupure quasi-totale avec sa mère, c’est-à-dire avec la source d’énergie dont il a pu ou aurait dû disposer jusque-là. Dans un environnement non répressif, les contacts physiques, voire érotiques, resteraient beaucoup plus fréquents. En Martinique, les adultes avaient l’habitude, avant l’intervention des missionnaires, de prendre innocemment le sexe du petit enfant dans leur bouche. La société occidentale est semble-t-il la première à avoir éradiqué ces coutumes, dont Rabelais rappelait l’existence en décrivant les habitudes des nourrices dans Gargantua, ou que l’on retrouve dans la Chronique d’Héroard. Ce que nous qualifions d’agression sexuelle pouvait, contrairement à toutes nos représentations, jouer un rôle essentiel pour l’enfant, s’expliquant non pas en termes de plaisir, mais en tant qu’apport d’une énergie vers laquelle tendent impérativement ses pulsions.

En l’absence de tout apport énergétique, il ne reste à l’enfant que quelques alternatives que l’on retrouve fort bien décrites dans la conception kleinienne : la position dépressive, alternant avec la position paranoïde-schizoïde, la dépression consistant à introjecter un bon objet (bonne image de la mère) à titre de défense contre la position paranoïde, angoisse de persécution faisant suite à la perte de la mère vue comme clivée (sur le mode schizoïde) en bon objet/mauvais objet. On peut rapprocher cette configuration de celle du* corps morcelé* et de la détresse originelle, attribuée par Lacan à la même période précoce, point de départ de toutes les tendances agressives ultérieures.

Dans le modèle d’explication fondé sur la finalité métapsychique des pulsions précoces, la réaction à la carence énergétique se manifeste par des pulsions excalibur, jetant effectivement les bases de l’agressivité future, et s’exprimant dans l’image de la mère sous forme de mauvais objet, alors que le bon objet reste l’image de la mère capable de dispenser l’énergie attendue. Lorsque ces pulsions excalibur sont refoulées et rendues compulsionnelles par les mesures éducatives ou l’incompréhension parentale, il reste à l’enfant deux possibilités : soit une position anaclitique (renoncement à une énergie trop inaccessible) ; soit le clivage entre une destructivité réactionnelle qu’il ne peut assumer vu qu’elle est contraire à ses pulsions libidinales et à son attente d’énergie, et un espoir exacerbé de retrouver une mère idéale, capable de lui donner cette énergie par son contact et ses caresses. Cette problématique est en quelque sorte le négatif de ce que serait le sentiment océanique si l’énergie circulait conformément aux besoins de l’enfant.

Il lui reste alors la voie de l’auto-érotisme, ou plus exactement de l’autosatisfaction : privé de l’énergie que devraient lui apporter les contacts avec des tiers, l’enfant se rabat sur la pulsion partielle, assortie de fantasmes substitutifs. Celle-ci, pratiquée, comme le relève Freud, sous les yeux de la mère, a une fonction de séduction, pour ne pas dire d’appel au secours. Il s’agit en fait d’une pulsion primaire de recherche de partenaire, rendue compulsionnelle sous l’effet de la carence énergétique prolongée. Les tentatives de l’enfant sont aussitôt réprimées vu les principes éducatifs en vigueur, de sorte qu’il se rabat sur l’autosatisfaction solitaire. Celle-ci reste incapable de fournir une authentique énergie et génère à son tour des pulsions excalibur, sous forme de sentiments primaires de culpabilité (s’ajoutant à la culpabilisation éducationnelle) ou de dépression. Elle finit par être abandonnée, voire refoulée, instaurant la période de latence.

Une telle fonction de la masturbation publique a pu être observée chez les Trobriandais et les Polynésiens : loin d’une perversion, cette pratique vise à rencontrer l’empathie d’un partenaire potentiel capable de combler un manque d’amour. Un tel comportement fait probablement partie de l’arsenal pulsionnel du PIM. On le retrouve, également sous forme compulsionnelle, dans l’exhibitionnisme ou dans la pornographie.

Vu sous cet angle, le narcissisme apparaît plus comme un repli sur soi dans un état de renoncement à trouver la source d’énergie attendue, caractérisé par un clivage entre formation réactionnelle contre la frustration et reconstruction fantasmatique d’une situation naturelle de sentiment océanique, éventuellement doublée d’autosatisfaction. Ce qui laisse quasiment les mêmes traces dans l’inconscient qu’un investissement libidinal sur le Moi propre.

Notons encore que le mythe de Narcisse n’est pas essentiellement lié à un refus d’amour hétérosexuel offert par la nymphe Écho : une autre version, moins connue sans doute parce qu’elle met en scène une relation homosexuelle, relate le refus des propositions faites à Narcisse par Ameinias, à qui il offre une épée, et qui finit par se suicider. Narcisse est ensuite châtié par Némésis, déesse chargée de récompenser les bonnes actions et de punir les mauvaises, et finit soit par prendre racine à la manière d’une fleur, soit par se suicider à son tour. On pourrait donc penser que le mythe visait à rappeler aux hommes que le fait de refuser l’amour équivaut à une mauvaise action (loin de la conception chrétienne de la chasteté), met en œuvre une intellectualisation destructrice (l’épée) qui équivaut à une mort spirituelle. Il s’inscrit alors dans la droite ligne de la métapsychanalyse.

Le mythe nous renvoie aux réflexions de Lacan sur le « stade du miroir ». Notons d’abord que cette théorisation date d’une époque où la capacité de se reconnaître dans un miroir était jugée spécifique à l’être humain. On comprend que différents théoriciens aient cherché à lui conférer un rôle fondateur dans la constitution du Moi, lui aussi spécifiquement humain. Les expériences faites depuis sur les animaux ont conduit à nuancer ces positions. Les chimpanzés et les bonobos, mais également des singes d’espèces moins évoluées, se sont avérés capables d’identifier leur image.

Plus récemment, une pie, à qui l’expérimentateur avait subrepticement collé une pastille de couleur sur le poitrail, tentait toutes sortes de manœuvres pour s’en débarrasser, jusqu’à se frotter contre le sol faute d’y parvenir avec son bec et ses griffes, tout en surveillant régulièrement son image dans le miroir : ses efforts ont débuté au moment où elle a aperçu son reflet et ont cessé dès que son plumage a été rendu à une apparence ordinaire. Il faudrait donc admettre qu’un cerveau d’oiseau est déjà capable de reconnaître une image spéculaire, et resituer l’homme plus modestement dans l’échelle de l’évolution cérébrale. Plus récemment encore cette capacité a été observée chez l’orang-outan, le gorille, l’éléphant d’Asie, le dauphin, l’orque, le porc, le corbeau, le perroquet, voire la fourmi !

La thèse de Lacan, présentant la reconnaissance spéculaire par l’enfant comme constitutive du Moi, paraît peu crédible pour deux autres raisons : d’une part, la découverte d’une simple image se fait sur un mode ludique, n’engageant que peu d’énergie libidinale, et devrait rester un processus annexe ; d’autre part, la nécessité d’un miroir matériel pour assurer la structuration psychique est peu vraisemblable, le verre et le tain étant d’invention récente : la génétique a certainement programmé la phase essentielle de la structuration psychique sans prévoir le recours à de tels artifices – ou alors seuls nos ancêtres qui vivaient assez près d’une étendue d’eau tranquille pour y accéder dès le premier âge pouvaient se structurer correctement.

On pourrait tout au plus considérer que l’image spéculaire serait un objet fétiche sur lequel l’enfant peut projeter le fantasme phallique (signifiant de l’énergie espérée) au moment où il aperçoit son image à côté de celle de sa mère, se plaçant ainsi dans une position régressive pour avoir déjà auparavant introjecté l’image maternelle comme dépourvue de source d’énergie. Le parallèle paraît toutefois fragile, car ce qui met les pulsions de l’enfant en mouvement, ce n’est pas tant une excitation fétichiste d’ordre pulsionnel qu’une quête de magie dans l’amour et son expression physique naturelle. La vision de sa propre image stimule essentiellement les fonctions intellectuelles, non le sentiment océanique, ce qui revient à dire que le stade du miroir n’aurait rien de narcissique au sens libidinal ou métasexuel, mais constituerait au plus une étape de l’apprentissage des fonctions intellectuelles appartenant au Moi, ou plus exactement au Je, ainsi que Lacan le précisait finalement.

Dynamique triangulaire, polarités, couple idéal

La notion de constellation triangulaire doit être comprise dans le sens d’une dynamique pulsionnelle gérant les relations entre trois personnes telles qu’au moins deux paires d’entre elles sont reliées par des sentiments amoureux. Elle ne préjuge rien quant à la durée des relations, et ne décrit que les rapports entre les différents investissements libidinaux, les échanges d’énergie éventuels et les pulsions excalibur intervenant afin d’assurer leur bonne évolution.

Dans toute situation de ce type, d’autres relations sont généralement préexistantes, de sorte que le troisième protagoniste vient en quelque sorte se greffer sur un rameau déjà consolidé ou, au contraire, plus ou moins mal en point. Nous considérerons pour commencer le cas idéal, dans lequel la première relation fonctionne convenablement. La nouvelle attraction amoureuse s’établit en principe avec l’un seul des deux protagonistes déjà engagés, et se déchiffre communément en termes d’adultère.

Le « tiers lésé » pour reprendre le mot de Freud, est aussitôt placé dans une situation critique, le plus souvent ressentie sous forme de souffrance et de jalousie. Il reste alors normalement deux solutions : soit que le nouvel intrus se retire afin de laisser l’ancienne relation se poursuivre sans dommages ; soit que le tiers lésé reste sur le carreau et que la nouvelle relation remplace la précédente.

Dans les deux cas il y a souffrance : dans le premier à cause du renoncement à un amour naissant, dans le second par la blessure de la rupture. Ce schéma paraît canonique, et l’équation ne semble pas avoir d’autre solution. Pourtant, les amateurs de mathématiques pourraient citer l’adage : « les amis de mes amis sont mes amis », et tenter de l’appliquer ici sous la forme singulière : « l’amant de mon amant est mon amant ».

La formule cache un présupposé qui semble à priori couler de source et pourrait s’énoncer : « je devrais être heureux que la personne que j’aime reçoive de l’amour », même si un tiers se charge de le lui donner. Pourquoi la logique de l’amour est-elle, dans la réalité quotidienne, aussi éloignée de la logique algébrique ?

Le modèle PIM + PIR pourrait apporter une solution à l’énigme. Sur le plan reproductionnel, la rivalité est de mise : le meilleur mâle doit transmettre son information génétique, c’est utile à l’espèce qu’il écarte le concurrent moins performant. La conjoncture n’est pas la même en matière de transmission d’énergie : si la finalité de la fonction métasexuelle est un gain d’énergie, il est utile que la personne aimée reçoive une nouvelle énergie-information d’une source extérieure, le tiers lésé bénéficiera lui-même du renouveau rendu possible pour l’ancienne relation.

Freud a abordé cette question au chapitre IV de La vie sexuelle, sous le titre « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme ». Il écrit par exemple « Dans les cas marqués, l’amant ne montre aucun désir de posséder la femme pour lui seul et semble se trouver tout à fait à son aise dans la relation triangulaire »… « *le patient avait été assurément très jaloux du mari dans ses premières relations amoureuses ; il avait obligé la dame à cesser tout rapport conjugal, mais dans les nombreuses relations qu’il eut par la suite, il se comporta comme les autres et ne considéra plus le mari comme une gêne *».

Ces textes n’ont pas eu beaucoup d’écho, sans doute parce qu’ils évoquent des situations généralement vouées à terminer dans la douleur. Ou encore parce que le paradigme explicatif de la psychanalyse ne permet pas d’en comprendre la signification. Il est toutefois possible que Freud ait mis là le doigt sur un phénomène plus fondamental qu’il n’y paraît,

Reich relève dans La Révolution sexuellee qu’une relation extérieure passagère pourrait revigorer une relation plus ancienne menacée par l’habitude et l’ennui.

Il pourrait y avoir là davantage qu’un renouveau mental ou sentimental, voire libidinal, mais un processus impliquant l’énergie métapsychique. Cette hypothèse semble confirmée par les observations réalisées dans des situations de ce type, marquées par l’éclosion de facultés extrasensorielles qu’un apport d’énergie spécifique permet d’expliquer.

Il semble même que la constellation triangulaire, par l’importance des énergies de tous ordres qu’elle met en jeu, soit la situation clé de l’évolution métapsychique : dans le cadre de nos observations, aucun cas d’éclosion de facultés extrasensorielles n’a pu être observé en-dehors d’une dynamique triangulaire, alors que plus de soixante-dix cas se sont présentés dans le contexte triangulaire. Ces observations devraient être poursuivies, bien que posant des problèmes délicats sur le plan éthique, afin de consolider nos hypothèses, mais les résultats déjà acquis sont suffisamment convergents pour autoriser une première théorisation.

La pierre d’achoppement majeure de toute relation triangulaire est bien sûr la question de la jalousie. Or, celle-ci ne semble structuralement pas faire partie du PIM. L’interprétation que l’on fait, dans le cadre œdipien, de la jalousie du garçon à l’égard du père n’est en dernière analyse pas de la jalousie proprement dite, mais une souffrance de se voir exclu de sa relation avec la mère. La chose peut s’observer à l’âge adulte dans les conditions suivantes :

Soient A et B deux partenaires engagés dans une relation amoureuse ; admettons qu’un tiers C tombe amoureux de B et réciproquement B de C . À cet instant, B a deux possibilités : soit réaliser son amour pour C tout en « trompant » A  ; soit d’abord informer A des sentiments qu’il éprouve pour C , et attendre le « feu vert » de A avant tout rapprochement.

La première formule conduit régulièrement à une situation stérile sur le plan énergie, le mensonge et la culpabilité étant incompatibles avec le PIM. Voire à une explosion de pulsions excalibur en cas de découverte, la jalousie conduisant bien souvent à la rupture ; alors que la seconde formule permet à A non seulement de beaucoup mieux supporter la relation extérieure, mais, lorsque la situation est favorable, d’éprouver de l’amour à la fois pour B et pour C .

L’observation montre que l’amour entre A et B peut s’en trouver intensifié, comme s’il recevait une sorte d’aliment (d’énergie) dispensé par la relation nouvelle. Les partenaires font l’apprentissage, d’expérience en expérience, d’une position psychique particulièrement gratifiante. Comme nous l’avons mentionné plus haut, « l’amour de l’amour » est en effet caractérisé par un niveau de félicité particulièrement élevé. Aux délices de l’Éros s’ajoute une jubilation d’avoir triomphé de l’ego et de sa possessivité. Or c’est toujours dans des situations de ce type que se manifestent les plus grandes avancées sur le plan métapsychique.

Ces faits donnent à penser que la position « amour de l’amour » appartient par nature au PIM et qu’elle devrait être constante dans la mesure où la relation reste conforme aux valeurs naturelles. A contrario, la jalousie pourrait n’être liée qu’au seul PIR. Si l’on observe les animaux supérieurs, on observe en effet des rivalités, des joutes sexuelles, l’élimination des mâles les plus faibles, ou parfois des femelles inférieures dans la hiérarchie de groupe (couple alpha). Il s’agit là d’une motion archaïque que l’on retrouve chez l’être humain, mais la jalousie que l’on ressent dans des situations de perte d’objet d’amour, caractérisée par une souffrance très importante, ne se ramène pas à un élément aussi banal. Il y a lieu de se demander quel changement de perspective peut apporter le modèle PIM + PIR.

L’observation et l’introspection nous amènent à distinguer dans la jalousie telle que nous la connaissons dans notre culture, caractérisée par l’échec du PIM, cinq composantes indépendantes :

  1. La manifestation de la rivalité de type animal, caractéristique du PIR, mais surinvestie par induction pulsionnelle PIM → PIR, les pulsions excalibur appartenant au PIM se canalisant dans les pulsions de type rivalité entre concurrents (se manifeste par une intolérance compulsionnelle à toute autre personne briguant le même partenaire) ;
  2. une composante possessive, tendant à l’appropriation de l’objet sexuel, également présente chez certains animaux, mais surinvestie par induction PIM→PIR (le sujet cherche dans l’illusion de posséder l’autre le sentiment magique qui appartient en fait à l’amour de l’amour caractéristique du PIM) ;
  3. une angoisse de perte de l’objet d’amour, trace de l’échec de la relation fusionnelle avec la mère, qui disparaît lorsque le PIM fonctionne de manière satisfaisante (la constellation triangulaire reconstruit la confiance dans l’idée que l’amour en tant qu’énergie ne dépend pas que d’un seul partenaire et que l’ouverture à un tiers peut représenter un surcroît de bonheur) ;
  4. le vestige des pulsions excalibur refoulées dans l’enfance, ou contenus œdipiens, réactivés par la situation triangulaire rappelant celle de la période précoce.
  5. un faisceau de pulsions excalibur dénonçant des conduites non conformes au PIM, activées en particulier lorsque la nouvelle relation se situe sur le plan PIR (reconnaissable à la primauté de la génitalité, à la rivalité, à la possession, à la dépression etc.).

La jalousie ainsi définie apparaît non pas comme un trait propre à la sexualité humaine, mais comme une production secondaire de type névrotique et paranoïaque, liée à l’échec du PIM et au surinvestissement des pulsions homologues du PIR. Elle est en cela intimement apparentée au Thanatos et peut être considérée au même titre comme un mirage culturel.

Un autre point capital est de déterminer les rôles respectifs (concurrence, équivalence ou complémentarité), de l’homosexualité et de l’hétérosexualité à l’intérieur de la dynamique triangulaire. Une constellation réunissant trois personnes comprend en effet au moins une relation homosexuelle. Or, l’observation laisse apparaître une nette dissymétrie entre les deux types de relation. D’une part, la relation hétérosexuelle a tendance à « glisser » plus facilement sur le plan reproductionnel (vu que le coït en est le primat), avec pour conséquence la perte du sentiment océanique, la possessivité, la rivalité et, par induction pulsionnelle des pulsions excalibur lorsque le PIM reste bloqué, la jalousie, la dépression, l’agressivité, etc. D’autre part, lorsque les choses se passent bien, la relation homosexuelle semble fonctionner en tant que source d’énergie, et la relation hétérosexuelle en tant que récepteur.

On peut en effet constater régulièrement que les constellations triangulaires dans lesquelles la relation homosexuelle n’est pas réalisée ont tendance à éclater. Les deux relations hétérosexuelles activent des sentiments de rivalité incoercibles entre les deux sujets de même sexe, parallèlement à une baisse progressive du niveau énergétique, reconnaissable à l’évanescence du sentiment océanique et à l’absence de développement métapsychique.

En revanche, toujours dans le cadre triangulaire et métasexuel, la relation homosexuelle semble apporter une énergie susceptible d’alimenter les relations hétérosexuelles, comme le montrent les faits suivants :

Notons toutefois qu’une relation homosexuelle peut aussi « glisser » sur le plan PIR. L’induction pulsionnelle peut en effet suractiver les pulsions génitales du PIR (hétérosexuelles), celles-ci se déviant alors dans une activité homosexuelle, notamment sodomite.
On reconnaît ce type d’homosexualité à la présence de caractères propres au couple hétérosexuel, l’un des partenaires imitant le sexe féminin, dans la gestuelle, l’attitude, la prosodie, la coiffure, les ongles peints, les parfums, la nidification, la jalousie, etc. Aucun développement métapsychique n’est observable dans ce type de relations, bien éloignées de l’Éros uranien dépeint par Platon.

Dans ce cas de figure, la culpabilité primaire due à l’échec du PIM, à laquelle s’ajoute la culpabilité culturelle de ne pas être comme les autres, pousse les partenaires à se sécuriser dans une image d’emprunt du couple normatif. La caricature bat en brèche l’image d’Épinal du couple idéal qui sert de justification aux hétérosexuels PIR contre leur culpabilité primaire. Ceci réactive à la fois les angoisses majeures liées à l’échec du PIM et des pulsions excalibur contre les traits du PIR qui miment leur propre échec. On comprend ainsi mieux le caractère compulsionnel des comportements homophobes classiques, pouvant aller jusqu’au meurtre.

Dans le même ordre d’idées, il y a lieu de distinguer entre une fidélité fondée sur la « confiance absolue », sur la transparence, le don de soi et l’amour de l’amour caractéristiques du PIM, avec ouverture potentielle ou réelle du couple ; l’autre sur le fantasme du couple éternel (induction pulsionnelle du besoin de sentiment océanique dans l’image du couple PIR), dégénérant en possession, jalousie, rejet du tiers, compulsion de l’adultère et interdits. Ce tableau très classique du « couple idéal » lorsqu’on veut le traduire dans la pratique, s’explique par le simple fait que l’enfermement du PIM dans une relation binaire fermée est contraire à la nature.

Les fantasmes stéréotypés de l’« amour toujours », de la « fidélité gage de bonheur », du « vous serez une seule chair » apparaissent comme des productions de l’induction pulsionnelle, issues de l’homologie entre la dynamique triangulaire, gage de transcendance, et l’image binaire du couple hétérosexuel inhérente au PIR.

L’attente inconsciente d’accomplissement et de félicité se projette faute de mieux sur la relation de couple, mais celle-ci reste incapable de la satisfaire, ce qui porte ces aspirations à un niveau compulsionnel balayant le sens des réalités.

On peut en effet s’étonner que l’échec systématique de la plupart des couples fermés et l’explosion des divorces n’aient encore ouvert les yeux sur l’aberration du mariage d’amour en tant que source durable de félicité, ni au bon sens populaire ni aux conseillers matrimoniaux.

Stade anal et prévalence de l’hétérosexualité

L’homosexualité était couramment répandue dès l’Antiquité dans de nombreuses cultures, plus ou moins discrète suivant les cas. Longtemps bannie par la morale judéo-chrétienne, elle n’est aujourd’hui plus considérée en Occident comme pathologique ni même comme une paraphilie, mais comme une forme de sexualité à part entière, bien que minoritaire. Elle occupe une place importante dans les comportements sexuels des primates les plus proches de l’homme que sont les bonobos.

Il y a donc lieu de se demander quelle serait sa « part de marché » dans une société construite suivant des modalités proches des données génétiques humaines. En d’autres termes : quelle serait la fréquence relative des individus porteurs de structures psychiques homosexuelles si l’éducation était exempte des différents interdits contraires aux potentialités naturelles inscrites dans notre génétique et n’imposait pas le modèle hétérosexuel comme étant la norme.

Une question connexe consiste à se demander pourquoi cette forme de sexualité a subi le bannissement qui a été le sien. Le phénomène a certainement une cause plus profonde que la simple nécessité de survie de l’espèce. Ce facteur biologique n’explique pas la violence viscérale qui traverse l’homophobie. Le postulat métasexuel pourrait ouvrir la voie à une approche plus fondamentale.

La sodomie semble jouer un rôle important dans l’arsenal des pulsions homosexuelles. Elle est plus directement visée par les différents courants homophobes que les autres formes de contact, de sorte qu’elle mérite une attention particulière.

Il est clair qu’elle met en œuvre l’érogénicité anale. Celle-ci varie beaucoup d’un individu à l’autre, indépendamment des inhibitions liées à l’éducation et à la morale. Il faut donc se demander quels sont les facteurs susceptibles d’influencer cette érogénicité. Si l’on en croit la psychanalyse, ils remontent au stade anal, période d’instauration où cette zone érogène jouerait le rôle de primat.

L’avènement d’une zone érogène est tributaire à la foi d’une maturation neurologique et d’un apprentissage. L’émergence de l’érotisme anal intervient en principe après le stade oral et avant le stade phallique, soit à partir de six mois environ et avant deux ans (bien que des recoupements entre les différents stades soient possibles). On peut dès lors se demander quel type d’apprentissage concernant cette zone érogène saurait lui assurer un développement conforme aux potentialités naturelles de l’être humain.

La défécation produit un certain agrément, mais celui-ci est loin de ce que l’on peut expérimenter au niveau oral ou phallique. En revanche, les soins apportés par la mère, tels que les perçoit le bébé (qui n’a aucune notion d’hygiène), ont un caractère plus érotique, surtout pendant le stade anal où l’érogénicité locale est accrue. Les premières expériences de toilettage sont par nature associées à un objet libidinal en la personne de la mère ou de la personne soignante, lien favorable à leur érotisation. On peut constater à l’âge adulte que certaines caresses, dans un contexte érogène, peuvent avoir un contenu de jouissance manifeste, comme le laisse entendre l’expression « pétale de rose » (contact lingo-anal).

Ceci amène à s’interroger sur la nature et la connotation sociale de ces soins au nourrisson, et sur leurs éventuels changements au cours du temps. L’attitude de la mère, dont on sait maintenant qu’elle est reconnue par le bébé dès le plus jeune âge, peut avoir une grande importance. Une gêne, une impatience, une nervosité, une mauvaise humeur maternelles peuvent se lier très tôt à l’expérience érotique.

Les aléas de la morale peuvent influencer le comportement de la mère. Une gêne liée à la pudibonderie, une inquiétude provenant de la stigmatisation de la relation enfant-adulte se répercutent inévitablement sur son attitude. Toutefois, l’observation de jeunes mères et de leurs bébés pendant le toilettage a permis de dégager un autre facteur : la répugnance face aux odeurs dégagées par les fèces, en particulier lorsqu’elles ont séjourné dans les langes avec l’urine, se lit aisément sur le visage de la mère et influence visiblement sa gestuelle. Le nourrisson enregistre ces changements d’attitude, comme en attestent ses propres changements d’expression et de regard, et ses gestes moins fluides.

Or, les odeurs excrémentielles dépendent de l’alimentation. Elles sont quasiment nulles lorsque l’enfant reçoit du lait maternel, alors qu’elles deviennent repoussantes s’il reçoit du lait de vache. On sait moins qu’elles sont également minimes, comme c’est le cas chez les animaux sauvages, lorsque l’alimentation est naturelle (ni cuite ni préparée). Les changements dans les coutumes d’allaitement et d’alimentation ont donc pu faire varier la répugnance de la mère pour les zones de toilettage, cela dans le sens d’une aggravation au fur et à mesure que la nourriture s’est éloignée davantage de l’alimentation naturelle et que l’allaitement a été discrédité.

Que peut alors enregistrer le bébé au cours du stade anal ? Que sa mère est dégoûtée par ce qui se passe dans cette région de son corps ; qu’elle est contente lorsqu’il fait sa « commission » dans un pot prévu à cet effet, comme s’il lui faisait un cadeau ; qu’elle le gronde s’il met les doigts dans la région anale ; confirmation lui est donnée par leur mauvaise odeur s’il les y met en cachette ; au total, que toute activité érotique de ce type lui fait perdre l’amour de sa mère, alors que l’effort de propreté et le don contrôlé des fèces lui permettent de l’obtenir. Il ne lui est donc pas possible d’intégrer son érotisme anal dans des structures psychiques non conflictuelles.

La carence s’inscrit en profondeur et de façon très irréversible, sachant que tout apprentissage se traduit par un développement anatomique des connexions interneuronales. On sait que le cerveau se constitue différemment suivant qu’un apprentissage précoce est possible ou non. Cette règle est certainement valable pour un apprentissage érotique. Cela explique la difficulté et la durée nécessaire pour la restauration d’un érotisme anal naturel chez ceux qui n’ont pu le développer dans l’enfance, les connexions cérébrales s’établissant plus lentement à l’âge adulte. Une réhabilitation partielle semble possible mais peut nécessiter des années.

Le jeune sujet qui ne dispose pas d’un potentiel érotique anal naturel souffre inconsciemment d’un manque. Ses tentatives de pénétration digitale ou autre se solderont bien souvent par un ténesme (spasme douloureux) définitivement dissuasif. Il compensera par une surenchère de l’érotisme phallique, installant une focalisation paradoxale du désir et de la culpabilité sur le pénis (facteur jusqu’ici négligé dans la genèse du complexe de castration). Dès la puberté, le même surinvestissement alimentera les fantasmes vaginaux, fixant une dépendance excessive à la sexualité génitale.

Le refoulement du stade anal conduit ainsi à une hypertrophie des motions précoces liées à l’ordre, à l’argent et à la propreté. Celles-ci se renforcent encore à la puberté par induction pulsionnelle, avec l’émergence du PIR où elles figurent en bonne place dans l’instinct général de nidification. Elles viennent également grossir le rejet du tiers (l’argent pour moi), les maniaqueries d’ordre et de propreté, l’idéal du Moi et le mépris d’autrui, jugé sale et désordonné, à l’encontre de l’ouverture au tiers requise dans la constellation triangulaire. On reconnaît ici la source des tendances paranoïdes liées à la relation à la mère et remontant aux stades précoces, mises en exergue par Mélanie Klein. Leur prégnance inattendue s’explique par le surinvestissement dû à l’induction pulsionnelle PIM→PIR.

Les pulsions excalibur ne manquent pas de s’en mêler et se fixent sur les boucs émissaires disponibles, alimentant des composantes de haine pour l’image de la mère comme ayant présidé aux expériences négatives de toilettage et pour l’image du père interdicteur, substitut des vraies causes d’échec de l’analité. Les mêmes pulsions excalibur se fixeront plus tard sur l’homosexualité, étrangère à l’image du moi vu l’absence d’érotisme anal, ou par effet miroir sur l’image de l’Autre privé à priori d’érotisme anal.

Ce processus contribue à expliquer la prévalence de l’hétérosexualité, pour cause d’érogénicité lacunaire chez la majorité des individus, ainsi que la répugnance générale pour l’homosexualité, liée au dégoût maternel introjecté, et la haine générale de la sodomie, par forclusion de l’érotisme anal et de sa fonction métapsychique.

On comprend mieux la haine viscérale, historique si ce n’est biblique, contre des individus ne souffrant pas de la même carence : la frustration est perçue inconsciemment comme une injustice d’autant plus intolérable que la carence homosexuelle compromet la dynamique triangulaire et, partant, le PIM dans son ensemble. L’homophobie aurait ainsi une base constitutionnelle, liée à l’anatomie cérébrale et largement irréversible, expliquant structurellement la dichotomie séculaire entre homosexualité et hétérosexualité. Le phénomène devrait être plus saillant dans les régions du monde où l’alimentation est la plus dénaturée. L’homosexualité était encore récemment très bien acceptée en Asie, où l’on ne consommait ni blé, ni lait animal ni produits laitiers.

On comprend par ailleurs que la psychanalyse se soit arrêtée à l’idée que le stade anal aurait pour fonction la structuration psychique en matière d’ordre, d’argent et de propreté. Ces éléments devraient rester tout à fait secondaires, comme n’importe quel apprentissage pratique. Freud ni ses suivants, opérant dans un référentiel culinaire, n’ont malheureusement su voir que ce stade pourrait ne pas être refoulé et qu’il est destiné à instaurer à partir du toilettage érotisé une érogénicité anale intrinsèquement liée à l’équilibre psychosexuel naturel et indispensable en termes de PIM. Il leur était dès lors impossible de prendre en compte les causes de la frustration majeure dont souffrent les individus réputés normaux.

Masturbation, circoncision, excision, virginité

La masturbation, c’est-à-dire la stimulation manuelle du pénis ou du clitoris, au-delà des interdits et de la dissimulation, semble faire partie intégrante du comportement sexuel humain. Certains la considèrent pourtant comme une perversion, issue d’une quête illicite ou antinaturelle du plaisir. La campagne anti-masturbatoire qui a déferlé au XVIIIe siècle, entraînant des mesures répressives aujourd’hui impensables, en est un excellent exemple.

Comment se fait-il que des médecins et des moralistes, avec en tête de peloton le Suisse Tissot, aient pu emporter l’adhésion d’un public mondial en jetant l’anathème sur une pratique qui était depuis l’Antiquité parfaitement tolérée et silencieuse ? L’ouvrage phare du Dr Tissot, De Onania, fut réédité après sa mort et même « considérablement augmenté ». Il fut un véritable best-seller et traversa les siècles tel une nouvelle Bible du sexe. Un pareil engouement présuppose une réceptivité de la part du public et ne s’explique pas en termes de complot. Ce sont plutôt des tendances populaires qu’une certaine « élite » (dont Jean-Jacques Rousseau) mit à profit pour lancer un mouvement de pensée ou de répression et abréagir ses propres sentiments de culpabilité, ou œuvrer à sa propre célébrité.

La masturbation et autres stimulations polymorphes appartiennent au PIM. Lorsque le PIM est en échec, ces pulsions ne disparaissent pas complètement, au contraire : le fait qu’elles n’atteignent pas leur but ultime les rend compulsionnelles. Ainsi s’explique la prégnance des pulsions partielles, coupées de leurs composantes affectives et métapsychiques, exploitables pour la recherche du seul plaisir sexuel tout en manquant leur but originel. Elles constituent bel et bien des perversions, caractérisées par la compulsion et par l’activation de pulsions excalibur qui se chargent de dénoncer les détournements, indépendamment de toute morale préétablie.

L’échec du PIM peut donc générer des pulsions excalibur dirigées contre la masturbation alors même qu’elle en fait partie. La quête du plaisir se substitue à la finalité métapsychique, installant une recherche hédonique compulsionnelle du fait qu’elle n’atteint jamais son but, voire une dépendance qui aboutit à une perte d’énergie et à des conditionnements nocifs (fixation à des fantasmes pervers).

Ceci s’accorde avec l’utilité des pulsions excalibur, sans pour autant exclure leur nocivité indirecte : échouant elles aussi quant à leur but, elles virent à la compulsion, puis, prises en charge au plan social, finissent par constituer une morale répressive. Celle-ci induit une culpabilité secondaire (surmoïque), s’ajoutant à la culpabilité primaire (pulsions excalibur émises par le Surça). Ces sentiments complexes de culpabilité, s’ils ne parviennent pas à faire changer le comportement ni à faire découvrir la nature de l’erreur, bloquent encore plus définitivement le PIM, installant un cercle vicieux.

On comprend ainsi la violence et l’universalité de l’effervescence anti-masturbatoire, dont les siècles passés nous ont donné le spectacle – et dont nous portons encore les séquelles. On peut à juste titre parler de violence au vu des méthodes mises en place pour dissuader les enfants de commettre cette « abomination » : bandage empêchant les mouvements des bras vers le bas, mains attachées au bord du lit, cordon muni de clochettes, masque de treillis autour des organes génitaux, parfois hérissé de pointes, bandage rempli de plomb ou de fines lamelles métalliques enduites d’un onguent réfrigérant, ou munie d’un dispositif électrique activant une sonnette dans la chambre des parents, ablutions avec une solution de camphre et d’extrait de plomb, boisson contenant vinaigre, jus de citron, sucre, acide sulfurique, acide citrique et salpêtre.

Sans compter les interventions chirurgicales : anneau dans le prépuce, infibulation des lèvres chez la fille jusqu’à recouvrir le clitoris, circoncision ou excision, camisole de force, gland ou clitoris brûlé avec un fer rouge, amené à suppurer avec de l’huile de croton. On mit longtemps pour s’apercevoir que ces mesures étaient contre-productives du fait qu’elles attiraient l’attention des jeunes sur l’autosatisfaction (cf. Victor dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert).

Des réactions aussi démesurées s’expliquent par le déferlement des pulsions excalibur face à des comportements sexuels irrépressibles manquant leur but métapsychique. Elles sont à l’aune de l’enjeu existentiel majeur lié à l’échec du PIM, du même gabarit que les angoisses de mort vu que cet échec met en cause la vie spirituelle de l’individu. On peut dès lors s’attendre à trouver de semblables exemples de destructivité en d’autres points de l’histoire : circoncision et excision remontent à des temps très anciens.

Selon certaines sources, la circoncision (ou peut-être l’épicision) aurait fait son apparition chez les Égyptiens, à qui les Hébreux l’auraient empruntée. Elle existait et se pratique toujours dans de nombreuses ethnies africaines. Bien avant l’arrivée des missionnaires occidentaux, elle était quasiment généralisée chez les Polynésiens et aux Philippines. Elle est parfois prônée, en nos temps modernes, pour des raisons d’hygiène, même recommandée par l’OMS dans le cadre de la prévention du sida.

Ce qui nous intéresse ici, c’est la connotation rituelle qui lui était systématiquement associée. Le spectacle nous en est encore donné dans les religions juive et musulmane. Son irruption n’est certainement pas un accident de l’histoire, ni sans doute le résultat d’un présumé calcul visant à augmenter le plaisir du coït. Une telle universalité laisse augurer un phénomène plus fondamental.

Or, l’échec du PIM provoque l’activation de pulsions excalibur, qui doivent trouver une cible. Le pénis, en résonance avec le fantasme du phallus sacré, et doté d’un prépuce bien visible favorisant la masturbation précoce, est un bouc émissaire de choix. Sa mutilation permet à ces pulsions d’atteindre un semblant de but, à la manière d’un sacrifice aux dieux : le renoncement au sexe que représente la blessure sanglante, voire la souffrance de l’enfant, ont pour contrepartie inconsciente la réhabilitation par les dieux de ce que nous avons perdu et qui aurait dû s’instaurer justement dans l’enfance. Qu’elle soit exprimée sous la forme d’une Alliance avec l’Éternel, ou d’un rite initiatique de passage au monde adulte, c’est une aspiration au sacré qui sous-tend l’acte sacrificiel : la quête de l’absolution divine, seul remède à la culpabilité primaire.

La conjoncture est exactement la même en ce qui concerne l’excision. Cette pratique barbare est associée, dans les peuplades qui la pratiquent, à un formalisme rituel censé plaire aux dieux ou aux ancêtres. On trouve dans le même sens un culte hindou, prônant la castration totale du garçon en l’honneur d’une déesse promettant l’accomplissement spirituel.

Les mutilations sexuelles heurtent frontalement notre sens commun et notre sensibilité : les cris de l’enfant, les risques d’infection, la mortalité autrefois importante faute d’asepsie, la privation du plaisir, l’atteinte coercitive à l’intégrité physique. Mais les scrupules sont balayés par une aspiration au magique, un espoir de rédemption qui prend sa force dans la perte tragique du métapsychique et du spirituel, dont souffre la communauté sans en comprendre la nature.

En résumé, la perte de l’accès au métapsychique active des pulsions excalibur à l’aune de l’échec existentiel qu’elle représente. Mutiler le sexe de l’enfant fait alors office d’expiation, l’horreur de la scène en grandit la valeur sacrificielle. La destruction douloureuse du substrat d’une sexualité qui n’a pas su remplir sa mission transcendante est ressentie comme un appel à la miséricorde divine, à la quête d’un pardon dont on perçoit confusément le rapport avec le sexe, à une garantie de bienveillance divine dont on nantit l’enfant pour son avenir social et spirituel. C’est un moyen de conjurer la perte de la métasexualité. À ces motions réparatrices peut se surajouter une némésis plus vindicative, une façon pour l’adulte de déposséder l’enfant concurrent de ce qui lui a été enlevé à lui-même.

Le rôle pressenti de la masturbation dans le PIM, qu’elle différencie organiquement du PIR, peut aussi expliquer une intervention censée l’entraver. On peut y déchiffrer une quête désespérée des valeurs perdues, déplaçant vers la pénétration vaginale, favorisée par l’absence de prépuce ou l’ablation du clitoris, la mission de prodiguer la transcendance espérée.

Il est possible qu’un calcul plus conscient ait présidé au rite de l’excision : empêcher la femme de jouir au niveau du clitoris, dans le but délibéré de la faire jouir au niveau du vagin, s’assortit avec l’idéal de la progéniture nombreuse, fréquente en Afrique patrie de la mutilation féminine. Il reste à s’étonner d’un sadisme patriarcal impavide, et d’une sujétion minable de la gent féminine où se recrutent les opératrices (parfois les mères), mais tout cela s’explique plus en profondeur à partir de la mission existentielle galvaudée du PIM.

On retrouve paradoxalement ce tableau du passage de la jeune vierge à la femme fertile, à peine transformé, sous la plume de Freud : pour lui, la sensibilité clitoridienne doit progressivement passer au pôle vaginal. Au point qu’il a fallu un demi-siècle et des vibromasseurs pour retrouver le clitoris et sa fonction orgasmique.

La quête de sacré à travers le renoncement sexuel s’étend aussi à la virginité. Le complexe excalibur, notamment à travers le fantasme originaire, nous laisse pressentir que le coït peut représenter un dérapage lourd de conséquences du PIM dans le PIR. Ne sachant analyser la situation, notre inconscient projette sur la jeune femme qui a péché la perte de la dimension transcendante : vierge elle promettait d’être un ange, déflorée elle est une mégère en puissance.

La recherche de la jeune vierge peut aussi découler de l’expérience sensorielle d’une plus grande jouissance due précisément à l’absence de dégradation des facteurs énergétiques. Don Juan serait un prédateur en mal de satisfaction métasexuelle, son allégorie dénoncerait la situation générale de perte du PIM. L’homme qui cherche son accomplissement dans la génitalité en confondant PIM et PIR, est condamné à une quête sans fin de jouissances vides de sens, et chaque fois il laisse une jeune vierge sur le carreau.

On trouve l’obligation de virginité chez les Vestales, et bien d’autres prêtresses de l’Antiquité. Là aussi, le rapport au sacré s’explique par le postulat métasexuel. Particulièrement significative est la virginité exigée de la célèbre Pythie de Delphes : chasteté et solitude garantissaient le bon fonctionnement de l’extrasensoriel et la fiabilité des oracles.

La virginité était jadis un motif de respect, d’adulation, de vulnérabilité dont la Sainte Vierge a pris le relais thaumaturgique depuis quelques siècles. De nos jours, elle est plutôt considérée comme une tare, une arriération, en contrepoint de la considération que s’est arrogée le dépucelage. Le glissement sémantique témoigne du dérapage PIM→PIR institutionnalisé qui marque notre culture moderne : le désir de l’homme, prisonnier de la représentation du coït, voit une garantie d’exécution plus sûre dans une femme déjà passée au banc d’essai…

Pédophilie et métapsychanalyse

Ni la psychiatrie, ni la psychanalyse ne parviennent à définir clairement l’étiologie de la pédophilie (préférence sexuelle pour les prépubères). Toutes deux se contentent de la classer dans les perversions, mais cela dans un sens différent : pour la psychiatrie, elle est contraire à la sexualité « normative » et classée depuis peu dans les « paraphilies »; pour la psychanalyse elle appartient à la perversion, celle-ci étant comprise en tant que type de personnalité (par opposition à la névrose ou à la paranoïa).

Il est difficile, dans le contexte actuel, de traiter la question de la pédophilie de manière objective. La pression morale, si ce n’est la pression légale, empêchent la libre délibération des idées. Les chercheurs qui osent aujourd’hui affirmer la simple existence d’une sexualité prépubère se heurtent à des résistances pires encore que celles que Freud a pu rencontrer. Il n’est plus possible, du moins dans certains pays, d’y faire allusion publiquement sans risquer d’être traité soi-même de pédophile.

On peut citer le cas de l’étude de Rind, Tromovitch et Bauserman publiée en 1998, dans le Psychological Bulletin, revue de la Société Américaine de Psychologie, qui concluait à l’absence de traumatisme lié à la relation enfant-adulte en soi. Pour la première fois dans l’histoire, une étude scientifique était condamnée par le Congrès des USA. La récente publication des recommandations de l’OMS en matière d’éducation sexuelle des enfants, reconnaissant à l’enfant le droit d’apprendre à connaître son corps et d’établir des relations avec les personnes de son choix, rencontre elle aussi des résistances importantes.

La première question qui se pose est celle de l’origine de ces mouvements d’opinion. Pourquoi l’existence possible d’une sexualité infantile suscite-t-elle des réactions émotionnelles d’une telle intensité ? Pourquoi la relation enfant-adulte, qui était courante dans l’Antiquité et jusque dans les siècles passés, est-elle soudainement la cible d’un rejet populaire, médiatique et politique ? Pourquoi la psychiatrie a-t-elle emboîté le pas, sachant qu’elle s’employait il y a encore quelques décennies à démontrer que les traumatismes constatés provenaient des réactions de la société (famille, police, justice) et non de la relation en soi ?

La plupart des psychiatres et psychothérapeutes soutiennent depuis les années 1980 l’idée que tout éveil prématuré de la sexualité provoque un traumatisme irréversible qui, même s’il ne peut être constaté immédiatement, est destiné à ressurgir jusqu’à des décennies plus tard où alors apparaîtront ses effets ravageurs.

Le ton n’est pas sans rappeler le discours anti-masturbatoire des derniers siècles. Les causes pourraient bien être les mêmes : la projection sur la sexualité de l’enfant de l’échec du PIM dont elle représente inconsciemment l’instauration. Il faut reconnaître que cette argumentation est de type non réfutable : « même si l’absence de traumatisme est démontrée, il ressortira nécessairement plus tard ». Popper la qualifierait de non scientifique. De plus, elle néglige les facteurs autres que la nocivité prêtée à un éveil sexuel prématuré (biais de confusion), et contredit les observations que peuvent faire les parents sur les gestes érotiques de leurs enfants.

Notons dans le même sens que le terme de pédophilie recouvre, dans son acception populaire et judiciaire, des types de comportements très différents, allant de la simple susceptibilité érotique face à la forme enfantine, jusqu’au sadisme, au viol, voire au meurtre. L’influence des médias, nécessairement biaisée par la nécessité de vendre du scandale, n’est pas faite pour clarifier la situation.

Nous parlerons ici uniquement de l’attirance érotique que certains individus ressentent face à la forme prépubère, et que l’enfant peut ressentir pour l’adulte, à l’exclusion de toute contrainte ou violence.

Ce type d’attirance est foncièrement contraire à la représentation courante de la sexualité, considérée comme une fonction de reproduction spécifiquement adulte, de sorte que la pédophilie et son incurabilité paraissent respectivement intolérable et inexplicable. Si nous voulons mieux cerner le phénomène, nous devons le considérer comme un fait de société et nous interroger sur ses tenants et aboutissants sans céder à aucune pression idéologique ou affective.

La pédophilie n’a pas fait l’objet d’une théorisation spécifique en psychanalyse, contrairement au fétichisme ou au sadomasochisme, peut-être par suite des conflits d’école survenus au sujet de la théorie de la séduction. À la fin du XIXe, Charcot imputait l’hystérie à une agression sexuelle subie dans l’enfance et oubliée entre-temps. Dès 1897, Freud attribuait le traumatisme à deux causes possibles : soit à une séduction de l’enfant par un adulte, soit à des pulsions infantiles dirigées vers les parents et refoulées sous l’effet du tabou de l’inceste. Par référence au célèbre mythe, il définissait le « complexe d’Œdipe refoulé » dont il faisait la source principale de la névrose. Il n’a en revanche pas examiné le cas d’une libre réalisation des pulsions infantiles. Il écrivait à ce propos en 1938, peu avant sa mort : C’est à la science future qu’il incombera de grouper ces données encore isolées pour en tirer des vues nouvelles.

Au regard de la psychopathologie classique, la pédophilie apparaît comme une forme de délire érotomaniaque, dans laquelle l’adulte prête à l’enfant ses propres impulsions, narcissiquement insupportables. La psychiatrie la range parmi les 547 paraphilies qu’elle a dénombrées à ce jour. Elle la qualifie traditionnellement de perversion, alors même que la notion de perversion n’a pas été clairement définie, faute de distinction entre la norme et la nature.

Le modèle PIM – PIR pourrait changer la donne. L’attribution d’une finalité métapsychique à la sexualité non reproductionnelle permet de mieux comprendre l’existence d’une sexualité précoce naturelle, indépendante de la maturité comme l’affirmait Freud. Elle jette aussi un nouvel éclairage sur les pulsions que l’enfant peut éprouver pour l’adulte (pulsions œdipiennes) et inversement.

L’échec du PIM, comme celui de toute étape développementale, engendre des tendances régressives. Celles-ci sont d’autant plus prégnantes qu’il s’agit non seulement d’un échec pulsionnel, mais d’une frustration d’ordre énergétique dont l’enjeu, perçu inconsciemment, touche au sens même de l’existence. Initiée dans la période œdipienne, cette frustration se prolonge à l’âge adulte à travers la structuration psychosexuelle paradoxale induite par l’échec précoce, elle-même incompatible avec le PIM. Le manque peut se traduire par un état régressif et dépressif chronique avec émergence de fantasmes se reportant à l’enfance, symbole à la fois d’aspiration et d’échec métasexuels.

L’homme normal traduit ces fantasmes en toutes sortes d’activités caractéristiques de la névrose ou de la sublimation (éducation répressive, protection de l’enfance, enfant Rédempteur). Il les canalise dans des représentations socialement acceptables. Chez le pédophile avéré, ces fantasmes se reportent sur un enfant en tant qu’objet libidinal, entraînant avec eux toute la force des pulsions d’un PIR surinvesti par les énergies pulsionnelles refoulées du PIM.

La psychanalyse laisse en effet penser que le pédophile cherche à retrouver l’enfant qu’il était dans l’enfant sur lequel se fixe sa libido. Stoller y voit une tentative de guérison des blessures infantiles. La métapsychanalyse ajoute à ce processus régressif la notion de frustration énergétique, qui explique la gravité de ces blessures.

N’être privé que d’un plaisir sensoriel, comme le veut l’optique freudienne, représenterait un manque mineur, d’autant plus lorsque ce plaisir n’a pas été découvert précédemment ou seulement très incomplètement. La privation d’énergie peut en revanche se comparer à une privation de nourriture : priver l’enfant de l’énergie que réclament ses pulsions revient à lui refuser les aliments nécessaires à sa croissance (ici la croissance métapsychique). Faute d’autres sources d’énergie pour la combler, la carence laissera des traces jusqu’à l’âge adulte. Ceci explique la fréquence des dérives pédophiles et des récidives dans une société qui met pourtant tout en œuvre pour les réprimer.

La notion d’induction pulsionnelle PIM→PIR permet de mieux comprendre que la libido attachée aux pulsions infantiles refoulées s’avère, selon Freud, d’une intensité incommensurable : elle est nantie de toute l’énergie pulsionnelle accumulée inhérente au PIM qui n’a pas pu s’exprimer au cours de l’enfance. Dans la mesure où la même énergie alimente le processus régressif (attirance de l’adulte pour l’enfant), on comprend le caractère irrépressible de la pédophilie.

Le plus souvent, chez l’adulte structuré sur le mode PIR, ce sont les pulsions génitales qui se fixent sur la forme enfantine dans le déni de la castration, d’où la perversion du choix d’objet. Autrement dit, il y a confusion entre l’objet naturel PIR que devrait être la femme pour l’homme et la forme également impubère de l’enfant. Le tableau devrait être différent dans l’hypothèse d’une structuration PIM de l’adulte, celle-ci mettant en œuvre des pulsions polymorphes conditionnées par leur signification métapsychique et répondant de ce fait uniquement à des attentes innées de l’enfant.

Le même décryptage ne s’applique pas directement à la pédophilie féminine, pourtant plus fréquente qu’on ne le croit. La violence moindre des pulsions féminines, même en l’absence de structuration PIM, peut s’expliquer par le fait que la femme projette sur la forme enfantine, à côté de la régression à sa propre enfance, l’image de l’enfant qu’elle serait appelée à materner. L’agressivité de la sexualité de type PIR est ici tempérée par la tendresse protectrice propre à la relation mère-enfant. La situation serait encore différente au cas où la femme disposerait d’une structuration PIM, lui permettant d’éviter la confusion non seulement entre polymorphisme et génitalité, mais également la confusion entre Éros et maternage.

Plus qu’une manifestation d’immaturité ou d’un déni de castration, la régression pédophile représenterait dans cette perspective, au-delà de la réparation d’une blessure, une tentative inconsciente homéostatique visant à restaurer la fonction métasexuelle dont l’instauration précoce a échoué. Le rejet de l’objet adulte traduirait un refus inconscient de la maturité normative ressentie comme contre nature, car symbole de frustration énergétique.

En résumé, le pédophile apparaît comme le vecteur d’une quadruple perversion (dans le sens psychanalytique) :

Chacune de ces composantes peut être plus ou moins intense suivant les cas. Il s’agit d’un modèle à géométrie variable qui permet, au cours d’une analyse ou d’une expertise, de rendre compte des caractéristiques complexes du sujet pédophile, que l’on peut résumer ainsi :

  1. L’incoercibilité des pulsions pédophiles s’explique par l’importance de la fonction métasexuelle et des énergies libidinales qui lui sont inconsciemment associées, dépassant les capacités de contrôle du Moi et du Surmoi lorsque le PIM ne peut ou n’a pu être vécu (ressenties par le pédophile comme un besoin irrépressible de donner du bonheur à sa victime).
  2. La perversion de choix d’objet découle directement de l’échec de la période d’instauration du PIM (période œdipienne), la forme enfantine restant le symbole de la fonction perdue et la forme adulte le symbole du parent castrateur, avec l’irréversibilité caractéristique d’une période sensible (impression de rechercher soi-même le bonheur qui a manqué dans la période précoce).
  3. Le caractère délétère de ce type de relations s’explique par la confusion entre le PIM propre à la période précoce et le PIR qui s’y est substitué chez l’adulte et dont les modalités sont d’autant plus traumatisantes pour le sujet prépubère qu’il y a compulsion (ressentie par le pédophile comme une urgence pulsionnelle dépassant toute possibilité de contrôle, source de peur sexuelle chez la victime).
  4. La symétrie entre les pulsions œdipiennes anciennement dirigées vers les parents (reliquat de l’œdipe refoulé) et celles de l’adulte dirigées vers l’enfant (actuelles) favorise le processus par réactivation de la libido refoulée (sentiment de guérison pour l’adulte et de protection de l’enfant contre les blessures œdipiennes).
  5. La bonne conscience que disent ressentir les pédophiles, en-dehors de la crainte d’être découverts et condamnés, s’explique par le caractère inné des pulsions du PIM, bien que le plus souvent déviées dans les voies du PIR, leur caractère délétère n’étant pas perçu car éclipsé par la prévalence de la culpabilité sociale, externe ou surmoïque, contre laquelle le pédophile doit lutter malgré lui.
  6. L’idée d’initiation, avancée par de nombreux pédophiles, se décline sur deux niveaux : l’idée consciente de faire découvrir à l’enfant le plaisir sexuel dont le pédophile se souvient d’avoir été privé ; inconsciemment, lui faire découvrir une dimension magique (sentiment océanique caractéristique du PIM), notamment chez les pédophiles qui ont vécu une relation enfant-adulte de type PIM dans leur enfance.
  7. La recherche de réparation, par réhabilitation de la propre fonction PIM à travers la réalisation a posteriori des pulsions précoces restées refoulées, réactivées par effet miroir au vu de celles fantasmées ou constatées chez le mineur.
  8. Les composantes sadiques souvent présentes dans le comportement pédophile s’expliquent par les pulsions excalibur ciblant l’enfant ressenti comme symbole à la fois de l’échec PIM personnel, du modèle social (appartenance à une société responsable de l’échec PIM), et de la crainte d’une déchéance sociale dont l’enfant est ressenti comme responsable. À quoi peut s’ajouter un reproche inconscient contre l’enfant perçu comme source de tentation, symbole de déchéance sociale, cause de conflits internes, ou encore comme cause de frustration, du fait qu’il ne peut lui apporter ni les satisfactions partielles de la sexualité génitale, ni celle d’un authentique épanouissement de la fonction métasexuelle (incompatible avec le refoulement du PIM et les sentiments de culpabilité). La superposition et le caractère compulsionnel de ces pulsions excalibur peut expliquer le déni de la souffrance de l’enfant et les actes de barbarie, voire le meurtre du mineur, plus fondamentalement que le calcul conscient visant à l’élimination d’un accusateur potentiel.
  9. Les composantes masochistes, s’exprimant dans la prise de risque d’une condamnation et d’une perte du statut social, résultant du conflit entre une fonction sexuelle d’importance existentielle, bien que fixée régressivement sur l’objet infantile, et l’interdit social. Ce conflit se résout en partie par l’attitude sacrificielle paranoïde ressentie par le sujet, prêt à prendre tous les risques pour faire réaliser à l’enfant et/ou pour retrouver lui-même ce qu’il n’a pu réaliser dans sa propre enfance.

En ce qui concerne les réactions de l’entourage ou de la société face à la pédophilie : l’acceptation non critique de la théorie du traumatisme intrinsèque, par le public, les médias et de nombreux professionnels, peut s’expliquer par l’omniprésence à l’échelon social de pulsions excalibur activées par l’échec généralisé du PIM et prenant pour cible l’anomalie sexuelle la plus saillante du moment, comme c’était précédemment le cas contre l’homosexualité. La vague de répression a en effet vu le jour juste après la réhabilitation de l’homosexualité, dont la pédophilie a en quelque sorte pris le relais. Le manque à gagner qu’a entraîné, pour certains professionnels des médias, des thérapies ou de l’expertise, l’homologation de l’homosexualité pourrait aussi expliquer leur zèle à lui trouver un succédané.

Ces quelques éléments permettent d’expliquer certaines modalités manifestement irrationnelles de la prise en compte psychiatrique, sociale et pénale de la pédophilie, notamment :

Ces quelques points permettent de mieux cerner certaines contradictions propres à notre histoire ou à notre culture :

On comprend mieux que des centaines d’intellectuels français, philosophes et psychiatres, aient proposé à la Commission de révision du code pénal en 1977 la suppression des limites d’âge et le droit pour le mineur d’établir des relations avec les partenaires de son choix.

Quoi qu’il en soit, le problème de la pédophilie ne connaît actuellement pas de solution satisfaisante. Une meilleure connaissance des processus inconscients, des pulsions précoces et de leur finalité première, pourrait favoriser une approche plus fondamentale que ne le fait la stigmatisation souvent viscérale manifestée par le public et reprise par le législateur, comme par les acteurs de la psychiatrie et de la psychologie. Le paradigme sous-jacent aux approches classiques, limitant la sexualité à la reproduction ou à une finalité purement hédonique, alors même que le plaisir n’est jamais le but en soi d’un instinct, semble responsable de la dérive théorique actuelle.

En matière de thérapie, la possibilité apportée au pédophile de comprendre l’origine inconsciente de ses pulsions pourrait l’aider à les contrôler consciemment. On retrouve là le principe général de la psychanalyse : faire émerger les contenus inconscients et mieux les comprendre, pour reconnaître consciemment leur inacceptabilité sociale. Dire à un pédophile que ses pulsions sont perverses ne produit en général que l’opposition ou l’hypocrisie, car il lui est le plus souvent impossible de nier des attirances qu’il ressent comme constitutionnelles et en dehors desquelles sa vie lui semble vide de sens. Sans compter la difficulté pour son amour-propre d’admettre qu’il est “anormal”.

Sous l’égide du postulat métasexuel, le pédophile peut mieux comprendre pourquoi il ressent ses pulsions comme naturelles et incoercibles. L’étiquette de la perversion ne suffit pas à le convaincre d’y renoncer ni à lui en donner la force. Il est plus avantageux de déplacer le problème, en montrant au pédophile que ses pulsions reposent sur une base naturelle, qu’elles sont l’objet d’une induction pulsionnelle sous l’effet de la frustration énergétique (concept relativement facile à admettre même lorsqu’on l’exprime en termes simples), que les relations enfant-adulte étaient courantes dans d’autres cultures comme dans la nôtre il y a quelques siècles, mais que le contexte social actuel les rend hautement nuisibles, tant par la culpabilisation du mineur, qui peut avoir des conséquences traumatiques sur toute sa vie sexuelle, que par les risques de suites judiciaires dramatiques pour toutes les parties.

Quant au schéma classique « enfant violé → adulte violeur », il doit être révisé à partir du même postulat. Premièrement, il faut distinguer les viols authentiques, qui traumatisent la victime directement à travers la peur sexuelle, de relations consenties, voire initiées pas le mineur et vécues en tant qu’amour interdit, qui ne semblent n’être traumatisantes* que par après-coup. Dans le premier cas, la souffrance et l’angoisse refoulées peuvent effectivement ressurgir chez la victime devenue adulte sous forme de nouveaux sévices infligés à un mineur, la mise en scène inversée de la situation traumatisante tenant lieu de revanche ou de tentative de réparation. Dans le second cas, la tendance à reproduire la situation vécue s’explique par le fait que les barrières morales, franchies une première fois, sont inopérantes face au souvenir d’une découverte sexuelle précoce ressentie comme essentielle, et par la pulsion de donner le même bonheur à un autre enfant, amplifiée encore par le besoin de transgresser l’ordre social. Dans les deux cas, le vécu d’une relation avec un adulte conduira le mineur à reproduire le comportement, mais sur la base de mécanismes opposés et sous le signe de la perversion lorsqu’il y a confusion entre métasexualité et génitalité.

Il faut aussi prendre garde au fait que les témoignages de victimes peuvent être biaisés sous l’effet du contexte social, médiatique et judiciaire. Un mineur qui se dirait heureux d’avoir vécu une relation avec un adulte se verrait aussitôt traité de pervers ou d’inconscient, voire rejeté par sa famille. Les indemnités substantielles peuvent aussi contribuer à la déformation (ou à la formation) des témoignages. La société maintient ainsi dans l’iconographie des crimes sexuels une image diabolisée de la pédophilie, dont rien ne garantit qu’elle corresponde à la réalité des relations vécues, ni à ce que serait l’expression naturelle des pulsions infantiles. La démesure de ces représentations a pour effet secondaire la multiplication des transgressions (le pédophile se sentant injustement diabolisé), des erreurs judiciaires et des drames familiaux.

L’actuelle stigmatisation de la relation enfant-adulte, telle qu’elle s’affiche aux yeux des enfants dans le cadre des campagnes médiatiques, des mesures de prévention mises en place par les associations et les pouvoir publics, ou des avertissements de leurs parents, pourrait avoir une conséquence actuellement non prise en compte : dans la mesure où certaines pulsions précoces sont dirigées par nature vers l’adulte, pulsions appartenant nécessairement au PIM, leur répression contraint l’enfant à les inscrire dans son Surmoi comme perverses, dangereuses et antisociales, avec pour effet de dégrader les fondements mêmes de sa sexualité future.

Le conflit inconscient qui en résulte ne peut qu’augmenter l’intensité des pulsions excalibur (fantasmes de meurtre du père ou autres), dont la répression risque d’aboutir à une aggravation compulsionnelle de la violence juvénile. L’augmentation des incivilités et de la délinquance, comme le toujours plus jeune âge des manifestations violentes, semblent confirmer cette hypothèse.

Il ne s’agit pas de réhabiliter la pédophilie et encore moins de libéraliser des comportements dont les aspects traumatisants ressortent clairement des points ci-dessus, mais de chercher les causes profondes de ce type de comportement et de l’échec du traitement social qui lui est réservé.

Du point de vue fondamental, la question est de savoir si la conception actuelle de la sexualité infantile et de la structuration psychosexuelle dite normale est conforme ou non aux potentialités génétiques de l’être humain. Mieux comprendre la pédophilie pourrait aider à mieux comprendre la sexualité humaine dans son ensemble.

Postulat métasexuel et mythogenèse

Le monde de la mythologie a tout à la fois quelque chose de fascinant et de dérisoire lorsqu’on n’en appréhende pas le contenu symbolique. Comme le constatait Lévi-Strauss en comparant les mythes de différentes sources, certaines régularités sont manifestes. Elles donnent à penser soit à des mécanismes universels assurant leur genèse au plan cognitif, soit à une fonction sociale issue des constantes propres à toutes les sociétés humaines, ou encore à une source d’inspiration commune plus mystérieuse. De nombreux mythes tournent autour du problème de l’amour et du sexe, rappelant un peu l’étonnement de Freud face au rôle dominant de la sexualité dans la névrose.

Le postulat d’une fonction métasexuelle peut nous inciter à revisiter les tentatives d’explication classiques (ou l’absence d’explications satisfaisantes), en tenant compte non seulement de la finalité métapsychique de la sexualité humaine, mais également de la possibilité d’une source d’inspiration archétypale livrant aux créateurs de mythes des symboles et des scénarios universels, chargés de significations et de valeurs initiatiques fondamentales.

Ceci revient à mettre le mythe en relation avec le fantasme. Comme nous l’avons vu, le rôle des fantasmes primaires (induits par le Surça) consiste à diriger le Ça et le Moi vers des comportements conformes aux lois naturelles de l’amour, donc à sauvegarder la fonction spirituelle du PIM. La parenté entre les différentes mythologies s’explique alors par la similitude des problèmes de dérapage PIM→PIR dans les diverses cultures, même si c’est à des degrés différents.

Il est vrai que les mythes pourraient n’avoir qu’un caractère ludique, poétique, lyrique, à la manière d’un art d’autant plus sublime qu’il serait inutile. Mais la mythologie est trop universelle, trop prégnante au cœur de toutes les civilisations, et les récurrences symboliques trop systématiques pour exclure à priori l’hypothèse d’une fonction plus fondamentale.

De nombreux mythes nous content les aventures ou mésaventures amoureuses de Dieux ou de héros, opposant la faute et la punition, l’amour et la malédiction, le péché et la Chute, la tentation et l’exil, l’adultère et la mort, le coït et les malheurs de l’humanité. Zeus et Héra, Laïos et Jocaste, Adam et Ève, Arthur et Guenièvre, Tristan et Iseult, Quetzalcóatl et son épouse, la liste serait longue. Le dénominateur commun entre toutes ces aventures est qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la relation amoureuse, un quelque chose qu’il est difficile de définir, mais qui a des conséquences majeures au plan de l’individu ou de l’humanité.

Ce que nous savons du PIM et de son échec pourrait bien apporter une solution à l’énigme. Pour s’en assurer, il faut analyser chaque mythe et vérifier dans les détails que les différents éléments s’intègrent dans les tenants et aboutissants du PIM : rapport entre amour et extrasensoriel, rôle de l’extrasensoriel dans le spirituel, dangers du mental ou du sentimental, différence entre métasexualité et génitalité, sentiments de culpabilité, pulsions excalibur…

Si les mythes plongent leurs racines dans l’inconscient, il faut s’attendre à y déchiffrer une symbolique de même nature que celle des rêves ou des visions. Les principes d’interprétation devraient donc faire appel à la métaphore, à la métonymie, à la condensation, au déplacement, à l’inversion, à la litote, à l’hyperbole, etc. Et si leur source est l’inconscient collectif, par le truchement du Surça, on peut s’attendre à l’utilité, voire à la nécessité de capacités extrasensorielles pour un décodage authentique.

La plupart des mythes (au moins les mythes fondateurs de chaque mythologie) mettent en scène des situations amoureuses et les ennuis qui en résultent. Sachant que le PIM a une fonction métapsychique et spirituelle, on peut y discerner une fonction pédagogique qui aurait pour but de sensibiliser aux erreurs que l’on risque de commettre dans la vie amoureuse et sexuelle. C’est aussi la fonction des pulsions excalibur.

Les erreurs dont il s’agit doivent se reconnaître en toute logique à trois critères principaux : dégradation des facultés extrasensorielles, souffrance amoureuse liée à des attachements inopportuns et situations dépressives traduisant la frustration énergétique. Il est donc assez facile de vérifier, à partir de ces critères, si mythes et pulsions excalibur dénoncent bien les erreurs de ce type, et tendent à assurer le bon fonctionnement du PIM.

Le pas de raisonnement suivant consiste à postuler que les mythes sont une production particulièrement élaborée des pulsions excalibur. Celles-ci ont pour but de dénoncer les erreurs commises par rapport aux lois naturelles du PIM et de l’évolution métapsychique. Elles peuvent ainsi produire dans la mémoire collective, d’une part une morale naturelle, et d’autre part, sous forme plus subtile et incantatoire, des récits symboliques. Cette production peut s’opérer chez un individu unique, comme aussi résulter d’une création multipolaire ou étagée, différentes personnes plus ou moins inspirées retravaillant un récit de base. La plupart des mythes connaissent en effet plusieurs versions, qui chacune, si on les analyse de près, viennent compléter la signification d’ensemble et non la contredire.

Le message se transmettant sous forme d’histoire, on comprend l’importance de la généalogie de chaque mythe : les personnages sont bien souvent issus de mythes antérieurs, d’autres se retrouvent dans des mythes postérieurs. Les filiations représentent le plus souvent les causes ou les conséquences que telle ou telle erreur peut avoir sur la vie d’un homme ou sur le devenir de la société.

La parenté avec les pulsions excalibur semble plausible : les mythes témoignent souvent d’une certaine agressivité, dirigée contre les croyances usuelles, contre les présumées bonnes mœurs, contre certaines tendances communes tenues pour normales ; les aspects choquants, à la manière des films d’horreur, laissent dans l’esprit une empreinte plus profonde que des histoires à l’eau de rose, même si les significations restent souvent difficiles à définir. Il est d’ailleurs utile que ces significations ne soient pas données de manière trop évidente, de manière à nécessiter un certain travail intérieur, qui contribuera justement à l’évolution de la conscience tout à l’opposé d’une idéologie fixée une fois pour toutes.

Dans une situation concrète, les pulsions excalibur s’avèrent capables de cibler très exactement les erreurs d’attitude et de conduite individuelles susceptibles de faire échouer le PIM, cela même dans des situations complexes qui échappent à l’analyse consciente. Il n’est dès lors pas extravagant de postuler que le même complexe excalibur, confronté aux données comportementales générales d’une société, soit en mesure de faire surgir, dans les esprits les plus inspirés, des fantasmes élaborés visant à dénoncer avec toute la subtilité souhaitable les erreurs que peuvent présenter ces comportements.

Ainsi se définit une « mythogenèse » structurelle découlant, à l’instar de la morale naturelle, directement de la programmation génétique du complexe excalibur. Une telle heuristique nous porte à procéder à l’inverse de l’analyse structurale réalisée par Lévi-Strauss : plutôt que de rechercher les dénominateurs communs entre les différents mythes pour en déduire une orientation signifiante commune, nous partons d’une fonction probable, postulée sur une base théorique vraisemblable (le modèle PIM+PIR), afin d’examiner a posteriori si les différents récits présentent des contenus symboliques compatibles avec notre hypothèse.

Le pari est risqué, car rien ne dit que la fonction présumée existe réellement. Il se pourrait qu’une création aléatoire des mythes, due à l’imagination pure ou à une recherche artistique creuse, fasse apparaître des « images radiologiques », donnant une impression de convergence, alors même que cette convergence tiendrait à de pures coïncidences, voire à l’effet Barnum. La symbolique des légendes pourrait être assez labile pour donner lieu à toutes sortes d’illusions d’optique. Toutefois, dans la mesure où les dénominateurs communs de mythes suffisamment nombreux se rangent dans la ligne d’interprétation proposée, dans la mesure où les détails sont suffisamment précis et récurrents, où les contradictions sont rares et les recoupements convaincants, nous pourrons conclure au succès de la méthode.

Or, le pari semble gagnant, car la convergence autour du problème crucial de l’échec de la fonction métapsychique de l’amour est saillante, non seulement d’un mythe à un autre à l’intérieur de chaque mythologie, mais également entre les diverses mythologies appartenant à des cultures pourtant fort éloignées. Les mêmes contenus symboliques se retrouvent même dans cette forme de mythogenèse moderne que constitue la (bonne) production littéraire, picturale, lyrique, cinématographique et artistique en général. Quoique les mythes antiques paraissent tout de même plus fondateurs.

Prenons par exemple le mythe d’œdipe. Freud en a extrait le modèle de la constellation triangulaire liée à la période précoce, le tabou de l’inceste et ses conséquences en termes de mère castratrice et de meurtre du père, et la culpabilité induite par la transgression involontaire, fondement de toute la problématique psychanalytique. 

On peut y déchiffrer, en termes de métasexualité, une symbolique beaucoup plus fouillée, en examinant les diverses connexions entre le mythe principal et les différents mythes connexes, afin de faire ressortir les différentes relations de cause à effet entre les événements et les conduites des personnages.

Un premier indice est fourni par la généalogie du mythe : Laïos, chassé de Thèbes dont il aurait dû devenir roi, se réfugie à la cour de Pélops, qui lui confie l’éducation de son fils Chrysippe. Laïos s’éprend de son élève et l’enlève pour en faire son amant. Chrysippe est aussitôt tué sur ordre de la reine par ses deux autres fils, qui montent sur le trône de Thèbes à la place de Laïos. Après leur mort, Laïos rentre à Thèbes dont il devient roi, et épouse Jocaste. Mais la malédiction proférée contre lui par Pélops le poursuit par la bouche du devin Tirésias : « Tu auras un fils qui tuera son père et épousera sa mère ».

Première constatation : ce n’est pas l’inceste qui a conduit au drame œdipien : la malédiction de Pélops intervient après le drame de Chrysippe. Que trouvons-nous comme chefs d’accusation ? La pédérastie peut difficilement faire figure de grief, reconnue comme elle l’était dans la Grèce antique ; Platon en faisait l’éloge encore peu avant notre ère. La mort de Chrysippe non plus, car elle est décidée par une belle-mère jalouse qui brigue le pouvoir pour ses propres fils. Il reste l’enlèvement : le fait que Laïos ait enlevé Chrysippe à son père légitime apparaît comme un trait de possessivité, présenté comme étranger à une relation pédérastique normale. C’est donc l’irruption de la possessivité dans la relation amoureuse que le mythe semble clouer au pilori.

La cécité du devin doit être elle aussi rapportée aux conditions dans lesquelles Héra lui administre ce châtiment : dans l’une des principales versions, elle prive Tirésias de la vue pour le punir d’avoir révélé que le plaisir féminin dans l’acte sexuel serait neuf fois plus important que le plaisir masculin. Zeus lui fait alors don de la divination. Dans une autre version, c’est la chaste Athéna, déesse de la Raison sortie du crâne de Zeus, qui le rend aveugle du revers de la main pour l’avoir involontairement surprise nue dans son bain. Puis, apitoyée, elle lui purifie les oreilles, lui permettant de comprendre le langage des oiseaux. La faute se partagerait entre le calcul dans la recherche du plaisir et l’atteinte portée à la chasteté, principes que l’on retrouve empiriquement dans la métasexualité : le désir pris en charge par le mental s’avère incompatible avec la réussite du PIM, de même que la tentation du corps féminin, inhérente au PIR (ce qui se vérifie par l’absence de développement extrasensoriel). Tirésias perd la vue (la vision extrasensorielle) et reçoit à titre de compensation la divination. Il y a bien dégradation de l’extrasensoriel en rapport avec le désir.

Tirésias avait connu lui-même in vivo les deux sexes : il avait été transformé en femme puis en homme après avoir séparé chaque fois deux serpents accouplés. Ces serpents nous renvoient à Typhon et Échidna, homme et femme serpents, géniteurs directs ou indirects de tous les monstres de la mythologie grecque, y compris du Sphinx dont Œdipe allait devoir résoudre l’énigme. Un parallèle est permis avec la Genèse (vu l’universalité des archétypes) qui fait du serpent l’initiateur de la Chute. Le Sphinx, chimère à buste de femme et corps de lion, représente sans ambiguïté l’animalité cachée derrière la façade de la séduction, aboutissement de la sexualité vécue sur le mode du désir.

« Œdipe » signifie étymologiquement « pied enflé », symbole sexuel évident. Œdipe est envoyé tout bébé chez le roi et la reine de Corinthe, qu’il prend pour ses parents. C’est sur le chemin du retour qu’il rencontre son père, il le tue sans le reconnaître suite à une querelle autour d’une priorité de passage.

Nous voyons ainsi apparaître une première série signifiante, réunissant la possession dans l’amour (enlèvement de Chrysippe), la jalousie (meurtre de Chrysippe commandité par la reine), la prise en charge du plaisir par le mental (comparaison par Tirésias des plaisirs masculin et féminin), la tentation de la génitalité (l’accouplement des serpents), la dégradation de l’extrasensoriel (la cécité compensée par la divination), la malédiction sur le couple (Laïos–Jocaste), conduisant au rejet de l’enfant (Œdipe exilé à Corinthe), à l’aliénation de la relation aux parents (Œdipe ne les reconnaît pas à temps), à la haine du père (Laïos tué par son fils). C’est exactement l’enchaînement des relations de cause à effet qui se produit dans la famille suite à la confusion PIM→PIR.

Puis Œdipe doit affronter le Sphinx et résoudre son énigme pour ne pas perdre la vie : « Quel est l’animal qui marche le matin sur quatre pattes, à midi sur deux pattes et le soir sur trois pattes ? » Chacun connaît la réponse classique : « C’est l’homme qui marche à quatre patte lorsqu’il est enfant, sur deux jambes à l’âge adulte, puis s’aide d’un bâton dans sa vieillesse ». Une telle réponse est toutefois d’une banalité telle qu’elle semble avoir été forgée suite à une incompréhension du mythe, ou peut-être pour cacher la vraie réponse aux non-initiés.

Nous trouvons en effet un écho beaucoup plus profond à cet enchaînement de trois chiffres dans le devenir de la métasexualité au cours de la vie : à la maturité apparaît le PIR, qui se joue entre deux partenaires ; avec le recul des années, le PIM prend le pas et instaure la dynamique triangulaire ; alors que pour le jeune enfant, il fallait outre ses deux parents la présence d’un tiers pour que le couple soit source d’énergie, ce qui fait quatre protagonistes au total.

Quoi qu’il en soit, Œdipe trouve la bonne réponse, qui lui a été donnée dans un rêve, le Sphinx se tue en se jetant du haut de son rocher, mais le drame ne fait que commencer : la couronne de Thèbes avait été promise à qui vaincrait le monstre, de sorte qu’Œdipe monte sur le trône et épouse la reine veuve, sans savoir qu’elle est sa mère. Lorsque la vérité se découvre, le couple incestueux a déjà quatre enfants, Œdipe se crève les yeux, et Jocaste se pend. Pendant que ses deux fils qu’il a maudits s’entre-tuent pour le trône, Œdipe part en exil, guidé par sa fille Antigone et meurt près d’Athènes dont il devient une divinité protectrice.

La série signifiante se poursuit donc dans une logique qu’éclaire parfaitement l’analyse transpulsionnelle : l’extrasensoriel permet à la sexualité d’échapper à l’animalité (Œdipe reçoit la réponse dans un rêve), mais cela ne suffit pas pour éviter la relation destructrice à la mère. L’altération précoce des structures psychiques suite à l’échec de la relation fusionnelle (la mère manque d’énergie métapsychique dans le cadre du couple) provoque, lors de l’émergence du PIR, une dégradation de la relation à la femme en général. L’homme recherche dans le coït une source d’énergie transcendante qu’il ne parvient à y trouver (post coitum animal triste est…), avec pour conséquences les catastrophes en chaîne dans la constellation familiale : la mort spirituelle de la mère (Jocaste se sent coupable et se suicide), l’impossibilité de l’amour entre père et fils (Œdipe maudit ses fils qui le lui rendent bien) d’où leur combat pour le trône (lutte à mort pour le pouvoir), perte de la vision transcendante (Œdipe se crève les yeux, castration métapsychique plutôt que la castration sexuelle que Freud a cru y voir), et quelques vestiges d’amour pour sa fille (qu’il suit aveuglément), qui évoquent le vestige de magie que le père recherche dans la relation à sa fille.

Tout cela s’est joué à la cour de Pélops. La mythogenèse veut donc que nous allions chercher les antécédents de ce roi malheureux. Il était fils de Tantale, qui décida de le cuire et de le couper en morceaux pour l’offrir en sacrifice aux dieux et mettre leur sagacité à l’épreuve. Tous s’aperçurent du subterfuge, sauf Déméter, déesse des céréales troublée par l’enlèvement de sa fille Perséphone, qui avala une épaule. Les dieux rendirent la vie à Pélops et lui offrirent une prothèse d’ivoire. Après moult tribulations, il monte sur le trône de Thèbes et fonde les Jeux Olympiques. À sa mort, ses fils s’entre-tuent pour le pouvoir.

Nous trouvons là une autre série signifiante, réunissant la cuisson (héritage de Tantale, qui déjoue les lois naturelles), le morcellement (excitation du SNC), le rôle des céréales (seule Déméter se trompe), la désobéissance au transcendant (mise à l’épreuve des dieux), la dégradation de la relation parent-enfant (rapt de Perséphone), le traumatisme irréversible (l’épaule d’ivoire), et tout particulièrement les trois nouvelles donnes que sont la possessivité dans l’amour (l’enlèvement de Chrysippe), la compétition dans la recherche de gloire (les Jeux Olympiques), et la lutte pour le pouvoir (les fils qui s’entre-tuent).

Voilà qui s’ordonne parfaitement dans la ligne des désordres pulsionnels imputables à l’alimentation cuite et céréalière (gluten et autres excitants), de la perte du PIM (exacerbation des pulsions PIR) et de l’irruption de l’ego (exacerbation des pulsions excalibur). De cet enchaînement découlent en effet le surinvestissement de la compétition, la quête de la gloire et la lutte pour le pouvoir, la haine du père, l’incommunication entre parents et enfants, la perte des facultés extrasensorielles, et autres travers de l’homme « civilisé » tels qu’ils se déduisent de l’analyse transpulsionnelle.

Très convergent avec la théorie de la métasexualité, le rapport à l’alimentation mérite d’être souligné. La cuisson de Pélops n’est pas forcément un symbole abstrait. Rien n’interdit que les Anciens n’aient eu l’intuition ou l’héritage mémoriel des dégradations de la relation amoureuse consécutifs aux changements d’alimentation du néolithique. Et si cette mémoire n’était pas celle d’une transmission orale, elle pouvait être livrée par l’extrasensoriel à travers l’intuition créatrice (principe de base de la mythogenèse).

Il faut encore nous interroger sur ce que représente le scénario familial Laïos-Jocaste-Œdipe. Est-ce une allégorie du drame qui se joue dans la famille en tant que relation sociale par suite de la dégradation du PIR, ou une mise en scène du même type que la filiation du Sphinx remontant à ses géniteurs reptiliens, représentant une relation de causalité ? Les mythes nous racontent les fautes commises par l’humanité et leurs conséquences. C’est donc plutôt du côté de la relation de cause à effet qu’il faut chercher.

Œdipe est le rejeton de Laïos et Jocaste qui vivent à la cour de Pélops, dont la seconde épouse tue le fils de premier lit. Le pouvoir, la compétition, la jalousie, tout s’y déroule sous le signe manifeste de la chute dans le PIR et c’est dans ce contexte qu’il faut déchiffrer aussi bien le rapt de Chrysippe, témoin de l’irruption de la possessivité chez Laïos, que le rejet d’Œdipe, c’est-à-dire l’absence de communication transcendante entre les parents et l’enfant. Nous avons là le scénario canonique de la famille construite sur l’échec du PIM.

Le mythe ne donne en revanche pas la transgression du tabou de l’inceste pour cause de la culpabilité, contrairement à ce qu’a cru y voir Freud, mais plutôt pour conséquence. La relation d’Œdipe à Jocaste représente d’abord la relation dégradée de l’enfant à sa mère dans la famille placée sous le signe du PIR. Elle symbolise en même temps la relation à la femme en général lorsque l’homme est structuré dans une famille déjà tombée sur ce plan : il projette sur sa partenaire une image maternelle dégradée qui condamne d’avance leur relation au court-circuit PIM – PIR. La récurrence se poursuit dans la relation d’Œdipe devenu père avec ses propres enfants, la malédiction qu’il profère contre eux se retrouve dans la manière dont le père « normal » éduque ses fils ou les expulse du foyer conjugal, symboles qu’ils sont de l’échec métasexuel de sa relation de couple.

C’est en fait l’ensemble de la catastrophe sociale et familiale issue de la perte du PIM que nous renvoie le mythe.

Un parallèle riche d’enseignements se dessine avec le mythe de Prométhée (étymologiquement : celui qui prévoit). Celui-ci vole le feu aux dieux et l’apporte aux hommes « afin qu’ils puissent cuire leur nourriture » (précisent certaines versions). Zeus le condamne à rester enchaîné à un rocher pour l’éternité, un aigle lui dévore le foie (organe qui ne cesse de repousser). Le foie est chez les Grecs le lieu de l’âme, c’est donc une souffrance de l’âme qui constitue son châtiment. Or, quelle est la généalogie de cet aigle inexorable ? Il descend, comme le Sphinx, de Typhon et Échidna : il représente donc les méfaits de l’hétérosexualité fondée sur le désir (le serpent).

Zeus ne manque pas de punir également les hommes : il leur envoie Pandore (étymologiquement « le cadeau pour tous ») femme affublée de tous les défauts, curieuse au point d’ouvrir aussitôt la boîte interdite où sont enfermés tous les fléaux, qui se répandent sur le monde. Elle se hâte de refermer le couvercle, ne retenant que l’espérance. C’est bien le seul remède qui reste aux humains face à la cascade de souffrances qu’entraîne la perte du PIM, et peut-être la pléthore de maladies qu’ils doivent à l’alimentation cuisinée, telles que les découvre la science moderne.

Notre grille d’interprétation s’applique également de manière assez surprenante aux grands triptyques de Jérôme Bosch. Le « Char de foin » représente la famille modèle et ses conséquences dévastatrices sur le devenir de l’homme et de la société. Le panneau central du « Jardin des Délices », à côté d’un paradis où ne figure aucun indice de Chute (panneau de gauche), énumère dans une parfaite innocence toutes les manifestations de la sexualité polymorphe, illustrées de fruits géants qui rassasient les bouches affamées, symbolisant les apports d’énergie. Un examen plus attentif révèle que les rapprochements sont tous triangulaires, sauf un seul qui conduit à une figure placentaire évoquant sans ambiguïté la procréation. Au centre du paradis figure une chouette, dans un iris géant représentant la Connaissance, et l’on retrouve le même oiseau capable de voir dans la nuit dans le panneau central, en tant qu’aboutissement les ébats amoureux représentés par un grand cortège de cavaliers.

Quant aux conséquences de l’induction pulsionnelle, on les déchiffre sans ambiguïté dans le panneau de droite, représentant l’enfer sur terre : l’intellectualisation du désir (phallus transformé en lame de couteau), l’obsession sexuelle (disque et cornemuse sur la tête du chevalier), le surinvestissement de la pénétration (l’éventration de l’œuf géant situé entre deux troncs d’arbre en forme de jambes), le vide existentiel (la pinte ténébreuse logée dans l’œuf), l’aberration de la morale religieuse (les prêtres envoyant les fidèles dans l’œuf éventré), l’art incapable de compenser la frustration (les musiciens, prisonniers de leurs instruments, entourés de démons), l’échec spirituel (dévoration par la chouette géante devenue satanique), etc.

Cette œuvre, restée pendant cinq siècles impénétrable à toutes les tentatives de décryptages, a pu être déchiffrée pour la première fois de manière exhaustive et cohérente grâce aux clés que fournit la théorie de la métasexualité (voir mon récent ouvrage « *Jardin des Délices : le Secret du Futur. ? *»).

Pour terminer sur quelques mythes plus modernes, citons par exemple les mythes arthuriens, magnifiquement repris par Boorman, mettant en scène l’échec de la dynamique triangulaire (Arthur, Guenièvre, Lancelot). Le roi perd son épée Excalibur (son sens de la vérité) au moment même où il fait mine de tuer Lancelot. Il ne la retrouve que sur le tard, après que Guenièvre ait expié l’adultère par des années de chasteté. Merlin, allégorie de l’extrasensoriel, est resté pris dans les glaces et le roi, tombé en léthargie, n’a plus rien d’autre à proposer à ses chevaliers qu’une vaine quête du Graal.

Ou Star Wars : là aussi se condense toute une série symbolique partant de la dérive d’Anakis lorsqu’il sacrifie, sous l’égide de sa dépendance à la mère, l’initiation spirituelle pour la vie de couple. Son choix malheureux ouvre la voie à un terrible combat entre une force obscure (les pulsions excalibur devenues destructrices) et une force supérieure (métapsychique). Ou E.T., de Spielberg, merveilleuse métaphore d’une affinité particulière, incomprise de tous, entre l’extraterrestre et l’enfant, évoquant clairement l’énergie métapsychique par l’index ou le plexus solaire rougeoyants.

Le mythe le plus fondateur de notre culture judéo-chrétienne reste celui de la Genèse. Bien qu’hermétique à l’analyse théologique comme à la psychanalyse, le message se déchiffre immédiatement sous l’éclairage du postulat métasexuel. Le fruit défendu symbolise la confusion entre le bonheur paradisiaque que seul un amour vécu dans l’obéissance aux commandements divins peut accorder (PIM), et la tentation que la femme représente pour l’homme (PIR). Le récit biblique impute prophétiquement la cause des malheurs de l’humanité à la Chute, le « croissez et multipliez » (PIR) jouxte avec les multiples malédictions du Créateur courroucé, sourçant le destin dramatique dont le peuple élu allait être l’ostensoir. Tout l’Ancien Testament nous en narre les souffrances et les contradictions. Le message évangélique y ajoute la rédemption par un Divin Enfant conçu justement hors PIR…

L’universalité et la pérennité des signifiants donnent à penser qu’ils relèvent d’archétypes préexistants aux différentes cultures, renvoyant au problème millénaire du malaise de l’homme dans la civilisation. Les mythes nous aident à décrypter les erreurs qui se cachent derrière ce malaise. La mythogenèse est aujourd’hui encore en pleine action. Elle est une manifestation de l’inconscient collectif au sens de Jung, tendant à dénoncer les erreurs de culture, dont Freud a su déchiffrer certains aspects sexuels et développementaux. Elle transcrit à l’échelon social la fonction réparatrice qu’assure la sublimation. On la reconnaît même aux sources de la psychanalyse, nouvelle mythologie qui met en scène, à l’aide de concepts remplaçant les classiques figures allégoriques, les forces œuvrant aux tréfonds du psychisme.

La mythogenèse touche à tous les aspects de l’existence humaine. Elle nous faire prendre conscience sous forme poétique des causes d’échec de notre destin spirituel, hors duquel nous ne sommes qu’un étrange accident du hasard parmi les avatars de la poussière…

Conclusion

Conclure dans un domaine aussi vaste et complexe que celui de la sexualité et de ses implications spirituelles relèverait de l’utopie. Il y a plutôt lieu de s’arrêter un instant et de faire le bilan des perspectives ouvertes par le postulat métasexuel.

Parmi les points obscurs du paradigme dominant culturel et psychanalytique classique qui apparaissent sous un nouveau jour, nous pouvons citer :

Les désordres pulsionnels et comportementaux induits par les psychotropes présents dans l’alimentation traditionnelle : le gluten du blé, les exorphines du lait, divers AGE (protéines altérées par la préparation culinaire) modifient la susceptibilité pulsionnelle aux agressions et autres schémas déclencheurs, avec diverses répercussions sur la structuration psychique et le contexte social.

L’existence de deux programmes instinctifs sexuels, l’un s’instaurant à la naissance, comprenant les pulsions polymorphes et visant au développement des facultés extrasensorielles (programme instinctif métasexuel ou PIM), l’autre survenant à la maturité, dédié à la reproduction (programme instinctif reproductionnel ou PIR).

Le Ça chaotique, explicable par l’impression de désordre que donnent des pulsions métasexuelles dont le sens échappe à un contexte culturel inféodé au PIR, par le caractère compulsionnel qu’elles doivent à leur refoulement systématique, et par une excitation anormale du système nerveux imputable aux excitants présents dans l’alimentation traditionnelle.

Le *complexe d’Œdipe, revu dans la perspective plus générale d’un ensemble de pulsions *de l’enfant pour l’adulte qui devrait être la source d’une énergie métapsychique assurant le développement de ses facultés extrasensorielles. La période œdipienne correspond à la période sensible du PIM pendant laquelle devraient se réaliser les apprentissages associés aux pulsions métasexuelles. Le refoulement induit par la morale répressive a pour conséquence un blocage très irréversible du PIM et la rareté des facultés extrasensorielles, comme on le constate dans le contexte moral existant.

Le complexe de castration, conçu en terme non d’une peur de castration physique, mais d’angoisse de perte du phallus en tant que signifiant archétypal de l’énergie métasexuelle, reconnu autrefois sous l’égide du « phallus sacré ».

La difficulté reconnue par Freud d’étendre la théorie du complexe de castration au sexe féminin, sinon par le subterfuge consistant à postuler chez la fille une angoisse d’avoir été castrée à priori, thèse peu convaincante dans la mesure où tout être est organisé de manière à se sentir unitaire. Cette difficulté est levée si la frustration n’est pas celle de l’organe (du pénis) mais celle de l’énergie métasexuelle dont le phallus est le symbole archétypal.

Le complexe excalibur, ensemble de pulsions programmées génétiquement et visant à dénoncer les erreurs susceptibles de compromettre le fonctionnement du PIM. Ces pulsions s’expriment d’abord sous forme de simulacres destinés à attirer l’attention d’autrui ou à interrompre des comportements nocifs, mais peuvent virer à la compulsion si elles n’atteignent pas leur but. Elles assurent une forme d’homéostasie autour du PIM.

La place apparemment démesurée qu’occupent les pulsions sexuelles dans l’origine de la névrose: fait relevé par Freud, expliqué par l’importance existentielle du PIM (développement métapsychique et spirituel) et des pulsions polymorphes qui lui sont associées.

La théorie lacunaire de la névrose, complétée grâce à la notion d’induction pulsionnelle PIM→PIR, et l’élargissement de l’analyse apporté par l’analyse transpulsionnelle.

L’origine alimentaire d’une paranoïa primaire, imputable à un apprentissage défectueux des variations alliesthésiques du plaisir gustatif dans le contexte culinaire et hypothéquant la période œdipienne à travers le surinvestissement des pulsions précoces.

L’incompatibilité entre l’approche « pansexualiste » de Freud et l’approche asexuelle de Jung : pour le premier, la névrose est l’effet du refoulement des pulsions sexuelles infantiles, pour le second l’effet du refoulement des énergies « numineuses » liées au métapsychique ; l’unification s’opère si l’on pose que la fonction métasexuelle, qui apparaît dès la naissance, est la source de l’énergie métapsychique et de la structuration du Surça, instance chargée de faire émerger les contenus archétypaux dans la conscience.

Les désaccords au sujet du présumé Thanatos, qui apparaît non comme une entité en soi, mais comme l’ensemble des pulsions excalibur destructrices suractivées par l’échec systématique du PIM.

Les dérives de la psychiatrie remontant à Krafft-Ebbing, et son incapacité à définir la perversion: faute de distinction claire entre norme et nature, la psychiatrie déclare pervers tout ce qui n’est pas normatif, bien souvent des comportements naturels essentiels comme ce fut le cas pendant plus d’un siècle pour l’homosexualité.

Le caractère fondamental de l’homosexualité, en tant que part essentielle du PIM de par son rôle incontournable dans la dynamique triangulaire en tant que source d’énergie.

La difficulté des analyses freudiennes et dérivées : fondées sur un modèle psychosexuel lacunaire, excluant la fonction principale de la sexualité humaine, elles reviennent à déplacer les conflits en imposant une restructuration contre nature, fondée sur le rejet du PIM, part essentielle de la sexualité humaine.

Le fait que l’amour, ressenti comme gage de bonheur, aboutisse le plus souvent à des déceptions ou des souffrances notoires, malgré les efforts des partenaires : la confusion entre PIM et PIR fait que les protagonistes attendent de leur relation une transcendance que le PIR est incapable de donner, à quoi s’ajoutent des pulsions excalibur de plus en plus compulsionnelles avec la répétition du coït.

Le lien étroit entre l’amour et la sexualité, le premier étant d’essence métapsychique, engageant une énergie capable de s’exprimer et de se transmettre par l’intermédiaire de pulsions érotiques impliquant le contact des corps.

L’origine de la morale comme « intégrale » des expériences de pulsions excalibur liées aux échecs du PIM, se fixant à force de répétition dans la mémoire collective sous forme d’interdits.

Le lien entre morale sexuelle et religion : sachant que la fonction primordiale de la sexualité humaine est le développement des facultés métapsychiques, et que ces facultés sont en rapport direct avec la spiritualité, on comprend que toute religion s’assortisse de certaines règles morales concernant la sexualité.

Distinction entre morale naturelle et morale culturelle : la première se met en place à partir des pulsions excalibur, programmées génétiquement et indépendantes de la culture ; la seconde à partir d’interventions humaines plus ou moins éclairées au risque de contredire les lois naturelles.

La distinction proposée par Lacan entre plaisir et jouissance : le plaisir ne concerne que les pulsions partielles au niveau du corps, alors que le fonctionnement global du processus amoureux engage conjointement le corps pour le plaisir, l’affect pour le bonheur et l’énergie métapsychique pour le sentiment océanique, l’ensemble constituant la vraie jouissance.

Les difficultés du* couple*, qui s’expliquent par la confusion entre PIR et PIM : la relation binaire évolue irrésistiblement vers le PIR dont elle est la base relationnelle, déclenchant des pulsions excalibur d’autant plus compulsionnelles que le modèle dominant empêche d’en saisir la signification, d’où une agressivité viscérale entre les conjoints.

Le caractère pathogène de la famille nucléaire, et les problèmes rencontrés par les communautés sexuelles : dans les deux cas, le PIM n’est pas vécu dans les règles naturelles (recours à la génitalité et manque d’énergie métapsychique), les pulsions excalibur avortées virent à la compulsion et empoisonnent les relations (notamment la jalousie).

Le malaise manifesté par les jeunes lors des cours d’éducation sexuelle, qui leur présentent la sexualité sous ses aspects biologiques reproductionnels, alors qu’ils aspirent inconsciemment à découvrir les arcanes du PIM et pressentent que le discours officiel passe à côté de l’essentiel.

La haine de l’adultère et son inéluctabilité malgré qu’il ait été puni de mort depuis les temps les plus reculés : la dynamique triangulaire étant la structure relationnelle fondamentale du PIM, les pulsions pour le tiers finissent par éclater avec d’autant plus de force qu’elles ont été réprimées dans le contexte binaire et que la frustration s’est amplifiée, quitte à s’investir dans les pulsions inhérentes au PIR (la génitalité), ce à quoi répondent des pulsions excalibur tout aussi compulsionnelles.

L’homophobie : les pulsions excalibur activées par le modèle PIR dominant sont refoulées parce qu’elles ne peuvent atteindre leur but qui consisterait à dénoncer les erreurs systématiques des comportements courants, chose impossible car couverts par la norme. Elles cherchent alors des boucs émissaires aussi proches que possible et s’en prennent notamment à la sodomie, homologue du coït, et à tout ce qui évoque l’homosexualité. L’intensité viscérale de l’homophobie s’explique par la puissance des pulsions excalibur face à l’échec existentiel que représente la perte du PIM.

Le discours sur la sexualité, dont Michel Foucault note la prolixité et la concomitance avec la montée du puritanisme : le refoulement plus marqué du PIM depuis l’interdit masturbatoire (milieu du XVIIIe) n’a pu qu’accroître les angoisses inconscientes, les sentiments de culpabilité et les conflits internes ou externes, déclenchant une recherche intellectuelle sans fin quant aux causes des souffrances et des frustrations, recherche vouée à l’échec du fait de l’ignorance de la fonction métapsychique de la sexualité humaine.

La rareté des facultés extrasensorielles dans notre société occidentale, liée à la morale sexuelle répressive : la culpabilisation induite par cette morale, en particulier de la masturbation infantile, compromet le PIM et son aboutissement naturel que devrait être le développement métapsychique.

La pédophilie et sa diabolisation : par suite du refoulement du PIM et de la pression de culpabilité, les actes pédophiles sont le plus souvent compulsionnels et de ce fait sources de traumatismes, déclenchant des pulsions excalibur particulièrement intenses dans l’environnement social, alors qu’elle était courante dans l’Antiquité et jusqu’au XVIIIe siècle.

Le contraste entre l’enseignement de Platon, foncièrement spiritualiste, et celui d’Aristote, plus intellectualiste : le premier connaissait le fonctionnement du PIM (l’Éros uranien) et n’en excluait pas la réalisation physique (au contraire de ce que prétend l’exégèse chrétienne), alors que le second n’en souffle mot et semble bien avoir perdu les arcanes de la philosophie socratique, d’où son approche purement intellectuelle de la réalité (Aristote officie dans la grotte de Pythagore, alors que Platon s’en est évadé).

La difficulté d’interprétation des mythes, qui visent pour la plupart à la transmission de connaissances destinées à préserver le PIM, et qui perdent l’essentiel de leurs significations dans un contexte d’où le PIM et l’extrasensoriel sont exclus, notamment le mythe d’Œdipe.

L’incapacité des exégètes à expliquer certaines œuvres hermétiques, par exemple les triptyques de Jérôme Bosch : la clé explicative réside précisément dans des domaines exclus par les tabous dominants que sont la fonction métasexuelle, l’amour de l’amour et le monde des Archétypes.

L’enthousiasme viscéral pour des films fantastiques ou de science-fiction comme Star Wars, Le Seigneur des anneaux, Harry Potter, etc. : alors même que leur décryptage intellectuel reste confus, le public ressent inconsciemment qu’ils recèlent des messages importants en matière d’amour et de sens de l’existence, signe qu’une aspiration à la métasexualité et à une dimension transcendante reste vivante dans les inconscients malgré des siècles de conditionnement réductionniste.

Le haut pourcentage d’individus estimant que le paranormal existe, voisin de 50 %, en dépit du paradigme dominant imposé par la science rationnelle réductionniste, explicable par la prescience de la dimension métapsychique et de son importance essentielle dans le destin de l’individu.

La scission entre le métapsychique et le religieux, le premier constituant une forme de concurrence pour la religion trop souvent incapable de donner aux fidèles ce à quoi ils aspirent réellement, et dénonçant l’hypocrisie de doctrines niant l’importance de l’extrasensoriel pour faire valoir de fausses promesses de paradis.

Les rites sacrificiels : la perte du PIM active les angoisses de mort spirituelle et déclenche des pulsions excalibur qui prennent pour cibles des animaux, voire des hommes, en tant que boucs émissaires, le tout étant rationalisé sous prétexte d’apaiser une divinité dispensatrice de vie en lui offrant une victime expiatoire.

Le désintérêt scolaire et la violence des jeunes adolescents s’expliquent également en termes de pulsions excalibur, surinvesties du fait de l’incapacité de l’éducation à éclairer leurs vrais problèmes liés à l’induction pulsionnelle PIM → PIR, qui s’installe avec la maturité et à l’absence de l’émerveillement nécessaire à un apprentissage authentique.

Le monothéisme, en tant que résultante de la projection régressive sur une forme divine de l’image d’un père censé être la première source d’énergie métapsychique après la mère, image omnipotente et omnisciente qui répercute, plus que la supériorité du père sur l’enfant, la dimension transcendante restée inaccessible à l’œdipe.

Le « *péché originel *», sujet de discussions théologiques sans fin, s’explique ici par la confusion millénaire entre PIM et PIR : la consommation des céréales (l’herbe des champs) exacerbe les pulsions génitales, la séduction et le désir prennent le pas sur les valeurs subtiles du PIM, et l’amour ne peut plus assurer sa fonction de source d’énergie métapsychique, l’évolution spirituelle authentique faisant place au « Croissez et multipliez » caractéristique du PIR, qui menace aujourd’hui la Planète…

Les mouvements iconoclastes qui ont marqué l’histoire, en tant que concrétisations de pulsions excalibur visant la religion pour son incapacité à garantir un accomplissement spirituel véritable et pour l’erreur sexuelle dans laquelle elle maintient les fidèles, prenant plus particulièrement pour cibles les icônes et les supports matériels perçus en tant que fausses promesses d’accomplissement.

L’insatisfaction existentielle qui traverse le monde moderne et conduit à des revendications toujours plus exigeantes, avec pour corollaires l’inflation, la nécessité de croissance, la consommation de masse et la destruction de l’environnement, les satisfactions matérielles n’apportant pas la plénitude métapsychique à laquelle chacun aspire inconsciemment.

Les contradictions criantes entre la morale affichée par les notables (par exemple la famille royale britannique, les présidents des USA etc.) et leur vie privée, le modèle du couple fermé propre au PIR étant insoutenable du fait de la carence énergétique qu’il entraîne.

L’hypocrisie générale par rapport à la morale : celle que nous tentons de nous imposer ne coïncide pas avec nos besoins essentiels ni avec nos aspirations profondes, elle nous contraint constamment à jouer le jeu de la satisfaction pour nous rendre la vie supportable alors que nous pressentons que l’essentiel reste en berne.

Le culte de la* Raison, *dont nous attendons tout, alors qu’elle est la résultante de pulsions excalibur activant le mental, et qu’elle nous enferme dans un univers privé de la dimension transcendante à laquelle elle ne donne que l’illusion d’accéder, seule capable d’apporter une signification spirituelle authentique à notre existence.

Le désenchantement du monde, lié à la rareté de la magie amoureuse et des facultés extrasensorielles suite à l’échec du PIM, et à la protestation inconsciente contre le matérialisme qui en découle.

Le postulat métasexuel apporte ainsi des solutions cohérentes à maintes questions restées sans réponse dans le paradigme dominant. On ne trouve pas non plus de points où il aboutisse à des contradictions. Il se vérifie dans la vie de tous les jours, chaque fois que l’amour, la sexualité ou l’extrasensoriel sont en jeu.

La preuve ultime de sa validité serait que la conception révolutionnaire qu’il laisse augurer des choses de l’âme libère notre société des chaînes du consumérisme avec ses conséquences écologiques, et lui ouvre la voie vers un monde d’harmonie, de paix et de félicité auquel aspire l’inconscient de chacun…