Instincto et Rééducation alimentaire

Qui ne se plaint d’une certaine perversion des sens qui pousserait l’homme (et la femme) à engloutir toutes sortes d’aliments nuisibles, alors que l’animal sait parfaitement refuser ce qui lui fait du mal ?

Il est vrai qu’un renard ne mangera pas la belladone qu’il rencontre sur son chemin, toxique pour lui du fait qu’il n’a pas les enzymes nécessaires pour dégrader l’atropine. Le chevreuil, au contraire, s’en régale et n’est aucunement intoxiqué, ayant comme tous les herbivores les enzymes appropriés. Le poison se dégrade dans son tube digestif comme n’importe quel composant alimentaire, et son instinct aurait tort de le priver de cette baie hautement nutritive.

Pourquoi l’homme n’est-il pas protégé contre cette plante vénéneuse, alors qu’elle est dangereuse pour son organisme, voire mortelle à partir de quelques baies ? En réalité, il est aussi protégé : aucun parfum attirant ne le pousse à goûter cette élégante solanacée, s’il le fait c’est uniquement par curiosité ou par inadvertance. Un ramasseur de myrtilles pourra les confondre et s’en faire un dessert aux funestes conséquences. Mélangée aux myrtilles, avec sucre et crème chantilly, le sens du goût est incapable de protéger le consommateur. La belladone goûtée seule, sans mélange ni autre falsification, a une saveur peu engageante, et seul un effort de volonté pourra la faire ingérer.

Cet exemple montre bien les limites de la protection naturelle : l’absence d’odeur attirante est la première barrière ; il faut en effet un acte délibéré pour la mettre en bouche ; la curiosité est donc capable de déjouer l’instinct ; la saveur constitue une deuxième protection, à condition là aussi de ne pas se forcer à avaler un produit insipide, ni à l’édulcorer par une préparation quelconque.

Or, la même règle vaut pour tous les aliments et tous les poisons naturels : comme le remarquait déjà Jean-Jacques Rousseau, aucune plante toxique n’est attirante pour les sens dans la mesure où elle est présentée sans altération. Mais une plante inodore et insipide n’est pas forcément sans toxicité. C’est là la première et la plus grossière des rééducations que permet l’instincto : ne jamais mettre en bouche un aliment qui n’est pas attirant à l’odorat, et ne jamais avaler ce qui n’est pas stimulant pour le goût.

Apparemment très simple, cette règle implique un recul difficile par rapport aux habitudes inculquées par l’éducation : une cuiller pour maman, une cuiller pour papa, finis ton assiette, mange ta soupe pour grandir, il y a des pauvres qui seraient contents de manger ça, etc. Dès le plus jeune âge, l’éducation s’ingénie à imprimer à l’enfant la négation de ses propres instincts et à avaler ce qu’on lui impose – ce qui se retrouve ensuite sur le plan relationnel, social et politique.

Le remède consiste à se mettre à l’écoute du corps. Il s’agit non seulement de ne jamais forcer un feu rouge, mais de n’avancer qu’au feu vert, c’est-à-dire à ne consommer que les aliments attractifs à tous égards sous leur forme brute. Les principales barrières sont l’odorat, le goût, la consistance, et la réplétion. Le corollaire est qu’il faut avoir acquis comme un réflexe le fait que des aliments transformés peuvent être attirants (ou non repoussants) alors même qu’ils sont nuisibles. Des frites, par exemple, sont très attirantes, bien que polluées par des acides gras toxiques (trans), et d’autres substances hautement nocives comme l’acrylamide ou les molécules de Maillard. De même pour une omelette aux amanites phalloïdes — voir Instincto et Poisons naturels sur ce qui rend, ici, la cuisson plus dangereuse que le poison naturel lui-même.

La rééducation va toutefois beaucoup plus loin : il s’agit d’apprendre à reconnaître dans les saveurs naturelles les nuances et les infinies variations qui reflètent les besoins du corps. Un enfant qui n’a pas appris le langage pendant la période dite sensible ne peut plus jamais acquérir un langage normal. De même, celui qui n’a pas appris dans la période précoce à distinguer les innombrables facettes des flaveurs naturelles aura toutes les peines du monde à retrouver la sensibilité et la capacité de discrimination normales. L’instincto constitue à cet égard la meilleure rééducation possible. Elle nous apprend non seulement à prendre conscience des messages des sens, mais elle assure une sorte de redressement des sensations, sur le mode du dressage animal : chaque transgression d’un signal des sens s’accompagne de sensations de malaise, alors qu’une écoute attentive permet d’atteindre un maximum de bien-être.

Le principe universel de la carotte et du bâton (de la récompense et de la punition) est donc à l’œuvre pour reconstruire peu à peu le fonctionnement naturel de l’instinct alimentaire. Cette forme d’harmonie se transpose ensuite au reste de l’existence : rien n’est plus précieux que d’être capable d’écouter les intuitions profondes, c’est ainsi qu’on peut éviter de graves erreurs dans les décisions et les choix quotidiens.

Un troisième aspect s’ajoute à ce qui précède : la position intérieure face à la « tentation ». Se passer des aliments habituels, des friandises, des petites sauces, et autres délices séductrices de l’art culinaire, s’avère d’abord extrêmement difficile.

Le phénomène de puits sans fond, intrinsèquement lié aux mécanismes alliesthésiques dans le contexte culinaire, constitue un cercle vicieux à plusieurs niveaux : d’abord le simple phénomène physiologique, qui produit une baisse de satisfaction avec les aliments naturels dès qu’une surcharge (même ténue) est induite par un aliment dénaturé déjouant la barrière alliesthésique. La rééducation consiste ici à prendre conscience que les plaisirs culinaires représentent au bout du compte une baisse de plaisir naturel, et que ces plaisirs naturels, une fois l’organisme dépollué, sont de loin supérieurs aux plaisirs artificiels.

À cela s’ajoute le problème du conditionnement familial et social : la friandise et le bon repas sont associés à l’amour des parents, à la convivialité, depuis la plus tendre enfance. Tout comme l’alcool est associé à la fête, à l’amitié, aux bonnes affaires. Ou comme la cigarette l’était encore à l’image du mâle viril. Ces associations sont pourtant perverses, vu que les artifices sous-jacents sont nocifs pour la santé et dégradent finalement la véritable joie de vivre. Retrouver les rapports naturel en plaisir du palais, satisfaction profonde, bien-être, santé, et joie de vivre est sans doute la rééducation la plus appréciable que permette la pratique de l’alimentation naturelle.

Avec le temps, un rapport de plus en plus clair s’établit entre la proprioception de l’état du corps et les aliments susceptibles de les couvrir. Cette correspondance n’est cependant jamais absolue et doit toujours être soumise au filtre de l’odorat et du goût. Elle permet cependant d’orienter les tests et de se procurer les aliments candidats.

Il faut toutefois faire preuve d’une grande prudence avec les plantes que l’on sait toxiques, comme l’amanite phalloïde : il serait faux de prétendre que l’instinct suffit à distinguer infailliblement l’utile du nocif dans tous les cas — voir à ce sujet Instincto et Poisons naturels. Pour ce type de risque, la connaissance et l’identification restent préférables, en complément de l’écoute sensorielle plutôt qu’à sa place.

Cette rééducation vise donc, en définitive, à retrouver l’écoute du corps : le goût spontané pour les aliments sains, la répulsion pour le dénaturé, comme chez les bêtes sauvages, l’attention portée à la réplétion, et la sensibilisation progressive de l’odorat et du goût.

C’est en établissant consciemment le lien entre les signaux sensoriels perçus à l’ingestion et le bien-être ou le malaise qui s’ensuit que se construit, peu à peu, un apprentissage plus large : celui d’une plus grande ouverture psychologique aux signaux intérieurs — l’intuition — comme aux signaux extérieurs — la vigilance.