Redéfinir la gourmandise…
Brillat-Savarin, chantre célèbre de l’art gastronomique, constatait il y a déjà deux siècles que la notion de gourmandise n’était pas définie clairement dans les dictionnaires. On la confondait avec la gloutonnerie, alors que la vraie gourmandise était pour lui un art de la frugalité, visant au plaisir par la perfection et l’intensité des sensations, non par la quantité. La gourmandise telle qu’il la concevait représentait un gage de santé, amenant à consommer les aliments les plus appropriés, tout en évitant la nuisance des surcharges alimentaires. Son fameux traité Physiologie du goût ou Méditations de gastronomie transcendante date de 1826. En voici quelques extraits :
J’ai parcouru les dictionnaires au mot gourmandise, et je n’ai point été satisfait de ce que j’y ai trouvé… d’où j’ai conclu que les lexicographes, quoique très estimables d’ailleurs, ne sont pas de ces savants aimables qui embouchent avec grâce une aile de perdrix au suprême pour l’arroser, le petit doigt en l’air, d’un verre de vin de Laffitte ou du clos Vougeot. Ils ont oublié, complètement oublié la gourmandise sociale, qui réunit l’élégance athénienne, le luxe romain et la délicatesse française, qui dispose avec sagacité, fait exécuter savamment, savoure avec énergie, et juge avec profondeur : qualité précieuse, qui pourrait bien être une vertu, et qui est du moins bien certainement la source de nos plus pures jouissances.
Définissons donc et entendons-nous. La gourmandise est une préférence passionnée, raisonnée et habituelle pour les objets qui flattent le goût… Ce n’est qu’une confusion perpétuelle de la gourmandise proprement dite avec la gloutonnerie et la voracité… La gourmandise est ennemie des excès ; tout homme qui s’indigère ou s’enivre court risque d’être rayé des contrôles. (elle) comprend aussi la friandise, qui n’est autre que la même préférence appliquée aux mets légers, délicats, de peu de volume, aux confitures, aux pâtisseries, etc. — c’est une modification introduite en faveur des femmes et des hommes qui leur ressemblent… Sous le rapport physique, elle est le résultat et la preuve de l’état sain et parfait des organes destinés à la nutrition… Au moral, c’est une résignation implicite aux ordres du Créateur, qui, nous ayant ordonné de manger pour vivre, nous y invite par l’appétit, nous soutient par la saveur, et nous en récompense par le plaisir1.
Il est clair que la gourmandise est une faculté naturelle de l’homme. Nous verrons même à quel point les affirmations de Brillat-Savarin étaient avant-gardistes. Il faut toutefois se demander si cette faculté peut s’exprimer correctement dans le cadre de l’alimentation traditionnelle, et ce qu’elle devient – ou plutôt : ce qu’elle pouvait être – dans les conditions d’alimentation primitives.
La gourmandise fait appel au plaisir des sens. Or, les sens ne fonctionnent pas forcément de la même manière avec des aliments naturels ou avec des aliments transformés : comme le montre l’article sur la tradition gastronomique, le sens du goût a été façonné par l’évolution pour stimuler la consommation d’aliments utiles et détourner des aliments nuisibles. Comme un aliment utile devient nuisible en trop grande quantité, il fallait même que la nature dote le sens du goût d’un système d’attraction–répulsion capable de faire passer la sensation du positif au négatif. Brillat-Savarin attribue au Créateur ce que Darwin allait déduire des lois de l’Évolution.
Or, ce système d’inversion des perceptions gustatives s’observe aussi chez l’homme : c’est ce que les scientifiques ont nommé l’alliesthésie gustative. L’expérience montre que le plaisir du palais peut passer du positif au négatif en cours de consommation. Mais ce mécanisme ne fonctionne pas – ou pas aussi bien – avec n’importe quel aliment. Il fonctionne par exemple parfaitement avec des fraises, si possible des fraises des bois, consommées telles quelles : au bout d’une certaine quantité, la saveur d’abord merveilleusement parfumée vire au désagréable, au point d’irriter la langue. Alors que les mêmes fraises apprêtées avec du sucre en poudre et de la crème chantilly restent agréables au palais, même si l’on en consomme des quantités démesurées, jusqu’à la crampe d’estomac. Une sensation de réplétion apparaît pour éviter un excès notoire, mais la saveur elle-même reste fascinante.
La même règle se vérifie avec la plupart des aliments : le virage alliesthésique se manifeste avec l’aliment brut, il n’est que l’ombre de lui-même lorsqu’il est transformé par un artifice culinaire quelconque. Tout simplement parce que les artifices culinaires ont été inventés au cours du temps de manière à rendre agréable au palais des aliments qui ne l’étaient pas forcément.
Que pouvons-nous en déduire en matière de gourmandise ?
Il est d’abord possible de lui donner une définition claire et distincte : la gourmandise consisterait à rechercher le plaisir du palais avec des aliments sans utilité pour l’organisme.
D’où découle immédiatement un théorème essentiel : la gourmandise ainsi définie n’est en principe pas possible avec les aliments laissés sous leur forme naturelle, puisqu’ils ne sont, pour des raisons d’évolution des espèces, agréables au palais que lorsqu’ils sont utiles au corps. Et la réciproque : elle est possible avec des aliments transformés, parce que l’art culinaire permet de les rendre savoureux alors même qu’ils sont inutiles, voire nocifs pour l’organisme.
Le seul problème qui se pose avec les aliments non transformés, c’est qu’on peut avoir tendance, pour des raisons psychologiques, à en consommer des quantités exagérées. Résultat : le niveau de saveur diminue de jour en jour, il n’est plus question de gourmandise (vu la disparition du plaisir), et l’on doit alors parler de goinfrerie, de gloutonnerie, de boulimie, etc ; Brillat-Savarin avait donc raison lorsqu’il faisait l’équation entre gourmandise et frugalité.
En d’autres termes, la gourmandise n’existe pas dans la nature. Elle apparaît comme une conséquence directe de l’artifice humain, capable de transformer les aliments pour leur faire franchir la barrière mise en place par des millions d’années d’évolution et censée ne laisser passer que les aliments utiles. C’est-à-dire que l’intelligence humaine est capable de déjouer les lois naturelles dans le but d’éprouver des plaisirs aux dépens de son intégrité physique, voire psychologique. La défaillance de l’alliesthésie, brouillant les premières expériences de plaisir, peut avoir des conséquences graves sur la structuration psychique, fait dont la psychanalyse n’a pas encore mesuré les conséquences.
Nous retrouvons d’une part la position idéaliste de Brillat-Savarin (son traité visait la « gastronomie transcendante »), et le point de vue religieux qui faisait de la gourmandise un péché, c’est-à-dire une entorse aux lois naturelles. Pécher vient effectivement de « rata », mot hébreux signifiant « manquer sa cible ». La gourmandise naturelle, telle qu’elle s’exprime avec les aliments non transformés, « ne mérite qu’éloge et encouragement » (dixit B-S), alors que dans le cadre culinaire, elle conduit à absorber des aliments qu’on ne devrait pas absorber, cela aux dépens à la fois du consommateur et des sources alimentaires que nous offre la planète : elle manque alors deux fois sa cible originelle, qui visait au maintien de la santé et à la préservation du milieu.
Il est clair que Brillat-Savarin, ignorant la notion d’évolution et grand défenseur de la gastronomie, n’a pas su ou voulu faire cette distinction… Il concluait ainsi son panégyrique : « Sous quelque rapport qu’on envisage la gourmandise, elle ne mérite qu’éloge et encouragement ». Nous pouvons lui donner raison, sous condition de renoncer aux artifices qui altèrent les saveurs naturelles : avec les aliments consommés sous leur forme originelle, le plaisir tel que la nature l’a mis en place, « aux ordres du Créateur », garantit en effet l’équilibre optimum des fonctions vitales.
Dans la pratique : la gourmandise montre le bout de l’oreille avec les fruits ou autres produits sélectionnés, lorsqu’ils ont des saveurs plus faciles que les produits primitifs. La tendance à la surcharge est manifeste, vérifiée par de nombreux critères (dyspepsie, augmentation de la tendance inflammatoire, de la douleur…). Un apprentissage est nécessaire pour caler correctement le seuil de la négativation alliesthésique, ainsi qu’une écoute particulièrement attentive des signaux de réplétion.
Brillat-Savarin prolonge cet éloge de la gourmandise par un développement sur ses vertus sociales et économiques :
Sous le rapport de l’économie politique, la gourmandise est le lien commun qui unit les peuples par l’échange réciproque des objets qui servent à la consommation journalière. C’est elle qui fait voyager d’un pôle à l’autre les vins, les eaux-de-vie, les sucres, les épiceries, les marinades, les salaisons, les provisions de toute espèce, et jusqu’aux œufs et aux melons. C’est elle qui donne un prix proportionnel aux choses, soit médiocres, bonnes ou excellentes, soit que ces qualités leur viennent de l’art, soit qu’elles les aient reçues de la nature. C’est elle qui soutient l’espoir et l’émulation de cette foule de pêcheurs, de chasseurs, horticulteurs et autres, qui remplissent journellement les offices les plus somptueux du résultat de leur travail et de leurs découvertes. C’est elle enfin qui fait vivre la multitude industrieuse des cuisiniers, pâtissiers, confiseurs et autres préparateurs sous divers titres, qui, à leur tour, emploient pour leurs besoins d’autres ouvriers de toute espèce, ce qui donne lieu en tout temps et à toute heure à une circulation de fonds dont l’esprit le plus exercé ne peut ni calculer le mouvement ni assigner la quotité. Et remarquons bien que l’industrie qui a la gourmandise pour objet présente d’autant plus d’avantage qu’elle s’appuie, d’une part, sur les plus grandes infortunes, et de l’autre sur des besoins qui renaissent tous les jours. Dans l’état de société où nous sommes maintenant parvenus, il est difficile de se figurer un peuple qui vivrait uniquement de pain et de légumes. Cette nation, si elle existait, serait infailliblement subjuguée par les armées carnivores, comme les indous, qui ont été successivement la proie de tous ceux qui ont voulu les attaquer ; ou bien elle serait convertie par les cuisines de ses voisins, comme jadis les béotiens, qui devinrent gourmands après la bataille de Leuctres.
Il devient justifié de se demander… que deviendrait la structure économique sans ce pillier immortel de la consommation, avec un peuple qui vivrait
? ↩︎uniquementessentiellement depainfruits, d’oeufs, de fruits de mer locaux et de légumes