Instincto et Palette alimentaire naturelle
Chaque espèce de primate a sa propre palette alimentaire. Certains sont frugivores, d’autres ne mangent que des feuilles, d’autres encore ne boudent pas la viande, on peut donc s’interroger sur la palette alimentaire naturelle du dernier arrivant : l’homo sapiens. Si nous sommes encore adaptés génétiquement à l’alimentation de nos ancêtres hominiens, la question reste de savoir ce qu’ils mangeaient exactement. Et aussi, de savoir à quelle époque il faut remonter pour définir l’alimentation qui conviendrait le mieux à l’homme d’aujourd’hui.
Les limites de l’alimentation traditionnelle comme référence
Ce n’est évidemment pas l’alimentation traditionnelle qui permet de répondre à cette question. Grâce à l’artifice culinaire, l’homme a pu s’habituer à manger n’importe quoi, pourvu qu’il ne s’intoxique pas trop rapidement. L’omelette aux amanites phalloïdes ne figure de ce fait pas dans les livres de cuisine, pas plus que la crème glacée à la belladone, mais on y trouve toutes sortes d’aliments tout aussi dangereux à long terme, comme les frites, les escalopes de porc, les sauces au beurre noir et autres causes de cancers et maladies cardiovasculaires.
Une première réponse peut être donnée à partir des expériences déjà réalisées dans le cadre de l’instincto : l’être humain n’a pas besoin de cuisson ni d’assaisonnement pour se nourrir, au contraire, la suppression de tout artifice culinaire lui permet d’assurer une santé optimale, et pour les enfants, une croissance optimale de la conception à l’âge adulte. Cette simple correction de l’hygiène alimentaire permet dans la majorité des cas de faire disparaître les symptômes des maladies courantes, voire d’atténuer ceux des maladies génétiques. Il serait donc difficile de prétendre que l’alimentation cuisinée soit naturelle pour l’homme.
Quelles méthodes pour retrouver la palette originelle ?
Reste à déterminer quels sont les aliments qui entrent en ligne de compte dans l’alimentation naturelle de l’être humain. Or, personne ne nous a laissés de documents sûrs, c’est à peine si on trouve un squelette à peu près complet de temps à autres datant d’avant le feu. Quelles sont alors les méthodes qui permettraient de s’en faire une idée ?
Il y en a tout de même plusieurs, dont les recoupements peuvent être significatifs.
- Comparer les palettes alimentaires des primates les plus proches de nous vivant encore dans la nature.
- Observer la palette alimentaire telle que la déterminent nos sens olfactif et gustatif, censés nous attirer vers les aliments naturels qui correspondent à nos caractéristiques digestives et métaboliques.
- Observer les effets sur l’équilibre digestif et sur la santé des différents aliments naturels que nous pouvons encore trouver aujourd’hui.
- Essayer de déterminer d’après les traces sur les dents des squelettes humains quels étaient les aliments consommés par nos ancêtres hominiens.
- Observer l’alimentation des ethnies restées le plus proches possibles des mœurs alimentaires archaïques.
Cette voie archéologique a été peu explorée pour les squelettes les plus anciens. Il faudrait en effet remonter à la période précédant la maîtrise du feu, car les premières techniques de cuisson ont déjà pu modifier la palette alimentaire primitive. Il est de plus difficile de se faire une idée exacte de ce qui était réellement consommé, car les restes de certains aliments se conservent pendant des millénaires, comme les pollens ou les os par exemple, alors que d’autres se dégradent complètement, notamment les fruits et autres végétaux.
Ce que nous apprend la comparaison avec les grands singes
La première voie, celle des primates, est hypothéquée par le fait que nous ne sommes ni des chimpanzés, ni des gorilles, ni des orangs-outans. L’observation du comportement alimentaire de ces primates dans la nature ne saurait être transposée directement à l’être humain. Elle peut toutefois nous apporter des informations essentielles sur les origines de nos structures nutritionnelles. Nous partageons avec le chimpanzé 99% de nos gènes, nous pouvons nous attendre à partager aussi bon nombre de caractéristiques au niveau de notre système digestif et de notre métabolisme.
Une étude toute récente, conduite par une équipe japonaise qui est allée vivre sur le terrain avec ces primates, a pu constater que leurs inclinations gustatives sont très proches de celles de l’être humain. Leur alimentation se compose de 68% de fruits, de 28% de feuillages et tiges vertes, et 5% de protéines animales (insectes, oiseaux, antilopes, cochons sauvages, petits singes). L’apport en protéines assuré par les fruits n’est pas négligeable, il représente environ 5% de leur poids.
Le chimpanzé est largement omnivore, à part les fruits, il mange volontiers des feuilles (deux cents espèces), des bourgeons, des morceaux d’écorce, de la résine, du miel, des termites, des fourmis, parfois d’autres petits mammifères. Il s’intéresse même aux plantes médicinales.
La voie de l’instinct et de l’alliesthésie
Une troisième voie est pourtant possible : celle de l’instinct. Il semble pertinent que les attractions olfactives et gustatives telles que les programment nos mécanismes alliesthésiques correspondent aux aliments inscrits à notre palette alimentaire primitive. Ces mécanismes sont programmés génétiquement, notre génétique remonte pour une large part à des temps très anciens ; des attractions pour des aliments peu favorables à la santé auraient exercé une pression de sélection négative, c’est-à-dire qu’elles auraient été éliminées par la sélection naturelle. On peut donc postuler que les attractions observables sur les organismes humains actuels ont de fortes chances de correspondre à la palette alimentaire originelle.
D’autre part, la pression de sélection n’a pu que faire éliminer de cette palette tous les aliments néfastes, elle n’y a en principe conservé que ceux qui étaient les plus adaptés aux données de l’assimilation. Il est donc également très probable que les aliments les plus attractifs (sous leur forme brute) soient aussi les plus bénéfiques.
En d’autres termes, le fonctionnement de l’alliesthésie olfactive et gustative devrait permettre de redécouvrir, en se fiant au simple plaisir, la palette alimentaire naturelle de l’être humain, et cette palette devrait être capable d’assurer le meilleur fonctionnement possible de l’organisme.
Ces données sont à mettre en rapport avec la plage alimentaire déterminée par les attractions olfactives et gustatives humaines. La pratique de l’instinctothérapie, fondée sur le seul critère du plaisir, conduit à des appétences et des proportions comparables à celles des chimpanzés : deux tiers de fruits, un quart de verdures et légumes, le reste en oléagineux, protéagineux et protéines animales.
Il y a donc là un recoupement très significatif : alors même que l’apprentissage des saveurs s’est fait dans le contexte culinaire pour la plupart des individus, la confrontation avec les aliments non cuisinés conduit spontanément à retrouver les proportions des différentes classes d’aliments que consomment les descendants de nos lointains ancêtres communs, qui ont toujours vécu dans la nature. La lignée humaine et celle des chimpanzés se sont séparées depuis 6 à 13 millions d’années, suivant les sources, il y a entre elles tout le fossé qui sépare la culture de la nature et, pourtant, les appétences sont quasiment identiques. C’est en fait l’art culinaire qui donne la fausse impression selon laquelle les plages alimentaires respectives seraient différentes : il suffit de ramener les observations à un contexte alimentaire “préculinaire” (suppression de la cuisson et des apprêts) pour faire apparaître une remarquable similitude.
Les conditions d’une expérimentation pertinente
Il n’est pas garanti a priori que les produits les plus attirants pour les sens soient aussi les plus utiles pour l’organisme. Rien ne permet non plus d’affirmer d’emblée que les fruits les plus attirants soient les plus importants dans la palette alimentaire originelle. Seule l’expérience à long terme, permettant de constater les effets sur le fonctionnement de l’organisme, peut apporter une réponse à ces questions.
Plusieurs conditions doivent toutefois être réalisées pour que cette expérience soit pertinente : les primates étant très probablement originaires des régions tropicales, il faut soumettre au triage alliesthésique tous les produits naturels des tropiques si l’on ne veut pas passer à côté d’aliments qui pourraient être essentiels. L’expérience montre en effet que certains fruits tropicaux, comme le durian, le jackfruit, le cempedak, présentent des niveaux d’attraction particulièrement élevés. Ne doivent pas être exclus non plus des produits naturels que nous ne considérons pas traditionnellement comme des aliments, par exemple les herbes médicinales ou aromatiques.
Deuxième condition : les tests doivent être effectués par des sujets ayant pratiqué l’instincto pendant un temps suffisant, afin que les réactions alliesthésiques ne soient plus biaisées sous l’effet des surcharges culinaires. Le durian, par exemple, présente une odeur insupportable pour les gros consommateurs de produits laitiers, il faut parfois un an ou plus de pratique instincto pour que l’odeur attractive naturelle puisse être perçue.
Troisième condition : l’expérience doit être faite par un nombre suffisant de sujets, notamment par des enfants, voire des nourrissons dont les perceptions olfacto-gustatives n’ont pas été viciées sous l’effet d’aliments dénaturés ou étrangers à la palette alimentaire naturelle (lait de vache, bonbons, bouillies de céréales salées ou sucrées, etc.).
Quatrième condition : les fruits trop sélectionnés ne permettent pas de tirer des conclusions, car les techniques de sélection artificielle ont modifié leurs saveurs dans le sens d’une attraction croissante. Il faut donc faire l’expérience avec des formes non ou peu sélectionnées des fruits et légumes courants. À noter que les fruits tropicaux ont été plutôt moins sélectionnés que ceux des régions tempérées. Le jackfruit et le cempedak poussent par exemple tels quels dans la forêt vierge.
Un critère doit de plus se vérifier : la consommation des aliments figurant à la palette ainsi retrouvée doit avoir un effet positif, au niveau de la digestion et de la santé en général, pour autant que leur consommation soit réglée par les mécanismes alliesthésiques et les sensations de réplétion.
Cette expérience n’est pas simple, pour la raison que de nombreux aliments varient d’un extrême à l’autre, étant parfois très attirants et, dans d’autres situations, sans intérêt sinon repoussants. Il faut donc prendre en compte le niveau d’attraction, et la fréquence de ces attractions, et cela sur différentes personnes dans des situations différentes. Un fruit comme le durian, par exemple, est extrêmement parfumé et d’une saveur plus attirante que la plupart des autres fruits ; il est possible de le consommer très régulièrement, le plus souvent avec un plaisir de haut niveau, même s’il perd parfois tout intérêt ou devient franchement répulsif (notamment pour les variétés sauvages). Les chimpanzés et autres hominiens montrent une même prédilection pour ce fruit. Ses effets sur l’organisme sont positifs : on peut donc dire qu’il occupe une place importante dans la palette alimentaire humaine comme dans celle des autres primates. Ces constatations vont de pair avec ce que l’on peut savoir sur l’origine des primates, que l’on trouve principalement dans les régions équatoriales et tropicales, d’où ce fruit est lui-même originaire.
Une palette finalement très diversifiée
Les nombreuses expériences ainsi réalisées ont permis d’inscrire à la palette alimentaire naturelle humaine la plupart des fruits connus, aussi bien des régions tropicales que des régions tempérées, des légumes de jardin, oléagineux, viandes, œufs, poissons, fruits de mer, algues, graines, champignons, miels, pollens, plantes aromatiques et médicinales, etc. Une palette finalement beaucoup plus diversifiée que celle des aliments entrant dans les préparations culinaires.
Il est essentiel, sur le plan du plaisir comme sur le plan de la santé, de disposer d’une palette suffisamment variée, notamment au fil des saisons, de manière à ne pas négliger trop longtemps certains aliments qui pourraient jouer un rôle clé dans le rétablissement ou le maintien de la santé.