Instincto et civilisation

À la base de toute civilisation, il y a le feu.

Est-ce à dire que sans la maîtrise du feu, il n’y aurait aucune civilisation ?

Il n’y aurait certainement pas les mêmes formes de civilisation, tout le développement technologique, les métaux, la chimie, la cuisson, la déforestation, la pollution n’auraient pas été possibles. Nous serions encore à nous construire des habitations de branchages et de terre, à manger des aliments crus, à lutter contre les bêtes féroces en pleine forêt vierge, à grelotter dans des peaux de bêtes en hiver… Voilà qui paraît impensable, et il faut bien admettre que le feu a permis de singuliers progrès.

Pourtant, parmi ces progrès, il en est d’utiles, et d’autres qui font de nous les prisonniers de faux besoins, voire les destructeurs de l’écologie planétaire. Un certain recul par rapport aux bienfaits de la civilisation en général, et de notre civilisation moderne en particulier ne serait pas inutile. C’est ce que propose l’instincto, en commençant par un secteur de notre culture qui n’est généralement pas remis en cause : l’art culinaire.

Que serait la civilisation si l’art culinaire n’avait pas existé ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît, car l’effet de l’alimentation sur le comportement ne concerne pas que les habitudes de table. La science d’aujourd’hui n’en a pas forcément fait le tour, pour la simple raison qu’elle n’a jamais pris l’art culinaire en soi dans son collimateur. Elle a considéré que la cuisine ferait partie intégrante de la condition humaine, et que tout ce qui peut en découler appartient intrinsèquement à l’histoire de l’homme.

Or, cette position n’est pas fondée sur une approche critique : nos ancêtres ont à un certain moment de l’histoire inventé la cuisine, et nous héritons aujourd’hui de ses multiples développements. Depuis l’époque romaine, les livres de recettes se sont accumulés et constituent une imposante bibliothèque, avec d’innombrables variantes suivant les régions du monde. Mais qu’en serait-il d’un autre embranchement du destin, si l’artifice culinaire n’avait jamais existé ? Et qu’adviendrait-il de nous et des générations futures si, pour une raison quelconque, l’artifice culinaire était intégralement abandonné ?

Cette éventualité est impensable, diront certains. Elle représenterait un bouleversement total de nombreux pans de notre économie, de notre agriculture, de nos habitudes, de notre relation à la nature. Cela ne signifie pas une impossibilité : la cigarette, repère universel de la culture macho il y a encore quelques décennies, se voit aujourd’hui interdite par de nombreux états. À l’origine d’un tel changement de mode de vie, il y a la science : la recherche médicale, qui a su faire prendre conscience de la nocivité d’une habitude ancestrale et amorcer un nouveau consensus, à l’encontre des schémas culturels majoritaires et des intérêts de l’industrie du tabac.

Or, il est fort probable que la science mette également à jour, comme l’a entrepris l’instincto, la nocivité des habitudes culinaires. L’enjeu est à peu près le même : les grandes maladies, cancer et maladies cardiovasculaires, sont en rapport direct avec l’alimentation, comme elles le sont avec le tabagisme ; l’art culinaire vise au plaisir, comme la fumée vise à nous procurer une certaine euphorie ; dans les deux cas, les enjeux économiques sont énormes ; cuisine et fumerie dérivent directement de la maîtrise du feu et ont des conséquences funestes sur la santé, sur notre état psychique, sur l’environnement. La prise de conscience qui s’est faite contre toute attente au niveau du tabagisme, pourrait se faire au niveau de l’alimentation, même si le processus demande plus d’effort et plus de temps.

Comment dès lors nous représenter une civilisation sans art culinaire ? Aucune différence quant aux possibilités de progrès technologique : les outils, les machines, les structures de l’industrie ne dépendent pas techniquement de l’alimentation de ses artisans. On pourrait tout au plus s’attendre à une plus grande prudence face aux risques de l’industrie chimique, inspirée par une meilleure vigilance des sens (la plupart des odeurs chimiques sont nettement plus intolérables au nez d’un instincto qu’à celui d’un culivore) ; à une plus grande confiance dans la nature, donc à un plus grand respect de l’environnement, notamment de l’arbre en tant que source du fruit ; à moins de faux besoins, grâce à un fonctionnement psychique et physiologique moins perturbé, donc à une distribution différente du dévelomment industriel.

Cela nous renvoie à la réciproque : quels sont les aspects nocifs de notre civilisation actuelle imputables directement ou indirectement à l’art culinaire ? Nous disposons de deux voies pour répondre à cette question : la voie théorique, partir des connaissances de la science pour en déduire les conséquences des facteurs alimentaires sur le fonctionnement physique et psychique ; la voie emipirique, faire la synthèse des éléments d’observation tirés de la démarche instincto. Là où les deux voies se rejoignent peuvent se dégager des certitudes.

L’une des bases des civilisations est l’agriculture. Depuis des millénaires, elle représente un attache à la terre, un travail pénible, l’assujetissement aux conditions météorologiques, la désertification, les famines, la soumission au bon vouloir des Dieux, au pouvoir religieux, au pouvoir de l’industrie chimique, un certain sens de la propriété, la défense du territoire, la famille paysanne, les structures sociales hiérarchiques, la fuite dans les métropoles, les épidémies, la politique, la spéculation foncière et immobilière, distractions, prostitution, pornographie, délinquance. Une alimentation naturelle, sans grands troupeaux ni champs de céréales, aurait sans doute engendré un tableau différent. Sans revenir à la chasse et à la cueillette, prédomineraient les cultures arboricoles, le travail en plein air, en équipe, en communautés villageoises, l’amour et le respect de la nature, la biodiversité, l’équilibre écologique et hydrologique, l’entraide, moins de dépendance météorologique, un sens du partage plus que de la propriété individuelle, moins de pillage, moins ou pas de machines agricoles, d’industrie, de chimie, de pollution, de désertification…

Qu’en serait-il de la science ? Une grande partie des connaissances qui structurent le paradigme scientifique actuel découle directement des contradictions et des nocivités du système qui s’est mis en place autour de l’art culinaire, de l’agriculture céréalière, de l’élevage, des maladies, de la carence existentielle. Supprimer ces facteurs de troubles permettrait de se contenter d’une culture moins sophistiquée, d’effacer les différences individuelles et l’esprit de compétition, comme les angoisses de survie et d’infériorité. De se libérer d’une médecine toujours plus coûteuse et source de dégénérescence de notre patrimoine génétique. Cette simplification n’empêcherait pas la recherche scientifique, elle l’orienterait peut-être vers des valeurs plus humaines, plus philosophiques, plus spirituelles, moins technologiques, politiques et guerrières.

Plutôt que de gaspiller des ressources incroyables au nom d’une conquête de l’espace, qui n’intéressera jamais qu’une infime minorité de milliardaires ou d’explorateurs, les hommes donneraient la priorité à la sauvegarde de leur espace vital et mettraient sérieusement un terme à sa destruction systématique.

Ceci ne fait qu’illustrer une débâcle plus générale : notre civilisation aboutit à la destruction du biotope dont dépend notre existence et celle des générations futures. Même les plus grands efforts tentés dans le sens des énergies renouvelables et de l’agriculture biologique n’epêcheront pas les problèmes environnementaux de s’aggraver du fait de l’explosion démographique, avec les famines, les souffrances, les guerres inévitables. Il y a là une contradiction entre l’idée positive que nous nous faisons du concept de civilisation et ses conséquences inéluctables. Sachant que le problème alimentaire a des répercussions majeures au niveau du comportement individuel et social, notamment au niveau de la sexualité, la remise en cause de l’art culinaire pourrait contribuer à trouver une solution constructive.