Instincto et Psychanalyse
Il ne devrait y avoir a priori aucune relation directe entre l’alimentation et l’exploration de l’inconscient. L’alimentation ressort de processus conscients : je décide de manger, de m’arrêter, de me rationner, etc. Alors que la psychanalyse s’intéresse aux contenus inconscients et aux traumatismes remontant à la petite enfance, d’origine essentiellement sexuels.
Le problème est en réalité beaucoup plus complexe. Freud a mis en évidence les conséquences du refoulement de l’instinct sexuel dans la structuration du moi. Ne faudrait-il pas prendre également en considération les traumatismes relatifs à l’instinct alimentaire ? Tout comportement sexuel imposé ou interdit à l’enfant induit un trouble, il pourrait en être de même pour les comportements alimentaires. Obliger un enfant à manger ce qu’il rejette est une manière de violer ses instincts fondamentaux. Or, ce type de viol est dans bien des cas systématique : à chaque repas, l’enfant est obligé de laisser pénétrer en lui des aliments que lui imposent ses parents, même si ses sens le mettent en garde. Il finit certes pas s’y habituer, par accepter cette situation de soumission, mais est-ce une base correcte pour la construction de son psychisme ?
Dans les conditions naturelles, les choses se passeraient tout autrement : le nourrisson porté par sa mère perçoit les odeurs des aliments qu’elle mange, notamment pendant la tétée. Si l’odeur est attirante, il lâche le sein et se met soit à crier, soit à montrer par ses gestes qu’il désire s’approprier l’aliment. La mère peut alors soit le lui donner, ce qui constituera une forme de jeu dans laquelle coopéreront les sens du toucher (ou « haptique »), celui de la vue, de l’odorat et du goût, l’enfant ayant le réflexe de mettre tout objet à sa bouche. Il sucera alors le morceau de fruit ou de légume et apprendra à coordonner toutes ses sensations avec l’effet que pourra produire ce qu’il sera capable d’avaler. Autre processus : le bébé a aussi le réflexe d’embrasser la bouche de sa mère, il sait très tôt diriger sa tête de manière à y apposer ses lèvres, comme il le fait sur l’aréole du sein. Si la mère est en train de manger l’aliment qu’il a ressenti comme attractif, il tète la bouche maternelle et dispose ainsi, avant d’avoir ses propres dents, d’aliments prémâchés.
L’enfant fait ainsi très spontanément l’apprentissage du choix alliesthésique, il établit les rapports entre odeur et saveur des aliments naturels, apprend aussi à s’arrêter dès la négativation gustative, enregistre les rapports entre ces arrêts et les sensations de réplétions, éventuellement de malaise digestif. Il se produit là un apprentissage quotidien et fondamental qui permet à l’instinct alimentaire de se structurer et de s’exprimer correctement. Du point de vue psychanalytique, le principe de plaisir qui régit ces premiers comportements oeuvre pouir la constitution d’un moi autonome, libre et serein, qui vaudra dans l’ensemble des relations ultérieures entre l’enfant et ses parents, puis les tiers et la société.
Dans les conditions courantes, cette phase se déroule sur le mode de l’obligation et de la dépendance : confronté aux aliments dénaturés et à la pression parentale, l’enfant est forcé d’avaler ce qu’on lui donne, qu’il le trouve attirant ou repoussant. S’il pleure pour protester, ses parents ont le choix entre la contrainte (la cuiller introduite de force dans la bouche), la menace (si tu ne manges pas ça tu n’auras pas de dessert), ou la séduction (une cuiller pour maman, une cuiller pour papa). Étant donné l’intensité des sensations de plaisir ou de déplaisir que ressent le palais encore vierge de l’enfant, l’ensemble des éléments liés à ces situations s’inscrit en profondeur, puis, par l’effet de l’amnésie infantile, reste définitivement gravé dans l’inconscient.
Notamment, l’absence de négativation alliesthésique avec les aliments courants prive l’enfant d’un apprentissage fondamental. Dans les conditions naturelles, le bébé qui s’essaie à ses premiers aliments naturels constate immédiatement que leur saveur change en cours de consommation ou d’une fois à l’autre ; il enregistre donc une relation à l’aliment qui dépend des situations, et qui dépend de son état (par exemple de réplétion) ; un même aliment est tantôt bon, tantôt mauvais, c’est-à-dire que le plaisir ou le déplaisir ne sont pas prévisibles ; il n’est pas possible de dire que la fraise a le goût de fraise, car elle a bien souvent un goût âcre qui la rend quasiment incomestible ; l’enfant développe dès lors une position d’interrogation : est-ce que la fraise sera-t-elle aujourd’hui bonne ou mauvaise ? Cette position, liée au principe de plaisir, structura son moi sur un mode d’ouverture, de prudence, de réserve qui se retrouvera dans tous les comportements futurs.
Dans les conditions traditionnelles, cette phase d’apprentissage se déroulera sur un mode quasiment inversé : la négativation alliesthésique ne fonctionnant pas ou de manière très floue avec les aliments dénaturés, l’enfant pourra attribuer à chaque aliment une saveur fixe : la confiture à la fraise a le goût de confiture à la fraise ; il peut cette fois prévoir son plaisir, et s’installer dans une position d’affirmation, de certitude, de prévisibilité qui s’inscrira dans son moi ; il aura tendance, face à chaque situation, à faire excessivement confiance à ses croyances, ses prévisions, ses intuitions, ce qui conduit inévitablement à des déconvenues, voire à un sentiment de fatalité ou de persécution. Ces traits sont caractéristique d’une structuration paranoïde, qui peut avoir de lourdes conséquences toute la vie durant : attendre de la réalité qu’elle obéisse aux désirs intimes est une source de frustrations et de souffrances continuelles.
Or, la psychanalyse vise précisément à soulager les souffrances relatives à la frustration, elle le fait en ramenant le problème aux frustrations d’origine sexuelle. Elle passe ainsi à côté de la première cause de frustration et de dysfonctionnement du moi. C’est peut-être ce que les critiques de Freud ont tenté d’exprimer en l’accusant de pansexualisme.
D’autres facteurs relient également l’alimentation et la psychanalyse, ou la psychiatrie. L’alimentation traditionnelle contient toutes sortes de substances excitantes. Outre les alcaloïdes du café, du thé, du chocolat, les céréales contiennent du gluten, ensemble de protéines qui donnent à la farine son liant, ou encore les exorphines du lait et des produits laitiers : cet éventail de molécules excitantes ont un effet de stimulation sur le système nerveux, notamment sur le cerveau. On pourrait s’en réjouir, mais c’est oublier que la mécanique de précision que représente un cerveau humain est programmée génétiquement pour fonctionner dans des conditions naturelles.
Or, on constate que mes mécanismes gustatifs protègent efficacement contre toutes les substances excitantes ou hallucinogènes : par exemple, la noix de cola, même la feuille de tabac, de coca, etc. sont extrêmement amères, les champignons hallucinogènes, psilocybe, amanite muscarine sont repoussants à l’odeur ; la feuille de marijuana crue peut parfois avoir une saveur de salade, mais elle n’est pas excitante lorsqu’elle n’est ni séchée ni chauffée. L’organisme est donc protégé contre les substances addictives, et l’on peut tabler sur le fait que le cerveau soit prévu pour fonctionner en dehors de toute excitation d’ordre biochimique.
Que se passe-t-il alors losqu’il est jour après jour sous l’influence de substances excitantes ? On constate empiriquement, sur l’homme comme sur l’animal, l’apparition de phénomènes d’autoexcitation. Un mulot enfermé dans une cage, nourri sur le mode naturel, reste par exemple très calme et cherche à ronger les barreaux pour s’échapper, de manière bien ciblée. Si le même mulot reçoit du pain, riche en gluten, il passe d’un barreau à l’autre, incapable de se concentrer sur un seul point, et finit, à force de raccourcir le temps de grignotage, par tourner en rond sans s’arrêter. De manière analogue, un enfant nourri sur le mode instincto à qui l’on donne des tartines, change complètement de comportement : il n’est plus capable de se concentrer sur ses devoirs, bouscule la mesure s’il joue d’un instrument, reste obsédé par tel jouet ou telle inquiétude etc. Ce tableau d’hyperactivité se maintient plusieurs jours, le temps que les molécules excitantes aient été éliminées par les voies naturelles.
La psychiatrie a défini deux concepts qui recouvrent exactement ce type de comportement : le morcellement et l’automatisme mental. Il semble que certaines régions du cerveau s’autoexcitent et s’autonomisent, de sorte que la conscience se fixe exagérément sur certains contenus, au point de se morceler par manque de communication entre les différents secteurs. On peut comparer ce processus à ce que les électroniciens appellent l’accrochage : lorsqu’on augmente la sensibilité d’un amplificateur doté d’un micro et d’un haut-parleur au-delà d’une certaine limite, les signaux sortants induisent un signal d’entrée qui s’amplifie à son tour, et l’installation de met à siffler, court-circuitée sur elle-même. Ce type de phénomène d’auto-excitation peut prendre place dans un réseau neuronal, dès l’instant que l’excitabilité du système est anormalement augmentée par l’effet de substances excitantes.
Une alimentation naturelle doit donc permettre de réduire ces phénomènes d’autoexcitation. C’est bien ce que l’on constate empiriquement : les tendances obsessionnelles diminuent en quelques jours ou semaines, l’agressivité, les pulsions sexuelles, les tendances dépressives se normalisent et font place à un état de détente et de sérénité, à de meilleurs réflexes et autres caractéristiques dites « zen ».
Du point de vue psychanalytique, la censure qui interdit au conscient le libre accès aux contenus inconscients semble également se détendre, de sorte que l’on voit remonter d’anciennes situations traumatiques, notamment dans les rêves, plus facile à interpréter. Il se produit ainsi une sorte d’autopsychanalyse qui permet une dissolution progressive des contenus conflictuels, le fameux complexe d’oedipe tend assez spontanément à se résoudre et à faire place au fonctionnement naturel des potentialités relationnelles et amoureuses.