Instincto et Régimes alimentaires

L’instincto est-elle un nouveau régime parmi les autres ?

En soi, elle n’est pas un régime, si l’on entend par régime un ensemble de prescriptions et de privations alimentaires. Tout régime se définit par des interdits ou des recommandations, par exemple : « ne pas manger de viande » (végétarisme), « donner une place prépondérante aux céréales » (macrobiotique), « privilégier les protéines pour maigrir » (Atkins), « privilégier les aliments blancs » (Meyer ?), etc. Ils impliquent donc une privation de liberté.

L’instincto ne rejette a priori aucun aliment naturel. Elle laisse à l’organisme le soin de choisir ce qui lui convient. Elle n’en recommande aucun non plus pour ses propriétés nutritionnelles ou phytothérapiques. Elle laisse par principe une liberté de choix totale face à tous les aliments que fournit le biotope et ne fait qu’exclure les artifices susceptibles de déjouer le fonctionnement naturel des sens chargés d’assurer l’équilibre nutritionnel. Elle évite toute recommandation, pour la bonne raison qu’il n’est pas possible de connaître en temps réel les besoins spécifiques de chaque organisme.

Les besoins nutritionnels varient en fonction des individus et en fonction du temps, de sorte qu’il n’est pas possible de les prévoir sans risquer de graves erreurs. Les interactions entre aliments et fonctions physiologiques sont d’une très grande complexité qui hypothèque toute forme de raisonnement. Or, tout régime découle d’un raisonnement. Le Petit Robert indique pour régime l’acception suivante : Alimentation raisonnée. On se dit que l’homme n’est pas fait pour tuer, et qu’il ne doit donc pas manger de viande ; ou que les produits laitiers sont riches en calcium, et donc utiles à la constitution du squelette ; ou que les céréales sont naturelles, donc que le pain complet est un aliment naturel par excellence.

Dans un domaine aussi complexe que celui de la santé et de la nutrition, les raisonnements sont toujours sujets à caution, vu qu’on ne connaît pas les règles naturelles de l’alimentation humaine ni la totalité des mécanismes en jeu. À propos des trois exemples ci-dessus : nos ancêtres pouvaient trouver sans aucun artifice des protéines animales dans les carcasses abandonnées par les félins ; aucune espèce vivante ne se nourrit régulièrement du lait d’une autre espèce, le lait animal et ses dérivés n’ont donc rien de naturel pour l’homme ; les céréales n’ont été introduites que depuis quelques milliers d’années dans l’alimentation humaine, leur utilisation régulière tout comme la cuisson du pain sont en soi des artifices dont personne n’a sérieusement vérifié l’innocuité.

C’est pourquoi l’instincto entend rompre avec les raisonnements diététiques en se tournant du côté de la biologie moléculaire. Celle-ci nous enseigne que les données physiologiques de l’organisme sont déterminées par voie génétique (et épigénétique). Elles ne varient que très peu d’un individu à l’autre et d’un millénaire à l’autre. Nous avons par exemple toujours les mêmes enzymes digestives que les chimpanzés, dont notre lignée s’est pourtant séparée depuis plusieurs millions d’années.

Les données de notre système d’assimilation sont ainsi l’héritage d’une longue évolution effectuée dans le milieu primitif, exempt de tout artifice culinaire ou agricole. En définissant des règles d’alimentation aussi proches que possible de ces conditions, l’instincto a pour but théorique de déterminer dans quelle mesure l’organisme humain a pu ou n’a pas pu s’adapter aux caractéristiques de l’alimentation courante. Et du point de vue pratique, de définir les règles qui permettent d’optimiser le fonctionnement de l’organisme, exactement comme on garantit le bon fonctionnement d’un moteur en lui donnant le carburant pour lequel il y a été construit.

Si l’on tient à la qualifier de régime, cela ne peut être que dans un sens très général, comme on parle de régime libéral par opposition à un régime dictatorial, dictant des croyances et des recommandations à la manière de la diététique. Il s’agit au contraire de laisser à l’organisme toute la liberté et la souplesse nécessaires pour qu’il puisse effectuer les choix adéquats à partir des mécanismes de régulation dont il dispose (notamment l’alliesthésie olfactive et gustative), et de définir les principes qu’il faut respecter quant à la qualité et la diversité des aliments, ainsi que de l’attitude psychologique, conditions essentielles si l’on entend garantir une autorégulation aussi spontanée et parfaite que possible.

On peut se demander pourquoi le retour intégral à l’alimentation naturelle n’a pas été expérimenté auparavant. Il est pourtant clair que tous les animaux se nourrissent sans utiliser aucun artifice culinaire, la question se pose donc de savoir si l’homme en est encore capable, et quels en seraient les effets sur la santé. La notion de vie naturelle est pourtant apparue depuis longtemps, notamment avec Jean-Jacques Rousseau. L’absence d’esprit critique face à l’art culinaire peut s’expliquer par les phénomènes de dépendance induits par les aliments transformés, ainsi que par un certain orgueil de l’homme, convaincu d’être en tous points supérieur à l’animal. Les animaux ont pourtant bien des leçons à nous donner, notamment en matière d’écologie et de respect des lois naturelles.

L’une des seules démarches voisines de l’instincto est la « stone age diet », méthode assez connue aux États-Unis, qui propose une alimentation semblable à celle de nos ancêtres d’avant le néolithique, c’est-à-dire sans céréales ni produits laitiers. L’usage de la cuisson n’est cependant pas remis en question, de sorte que la question de l’alliesthésie, essentielle en matière d’équilibration, ne peut pas être résolue. Les régimes crudivores, tels qu’ils se pratiquent par exemple en Allemagne, ne résolvent quant à eux pas la question de l’assaisonnement et des mélanges, ce qui compromet également fonction de régulation alliesthésique et par là la définition d’une palette alimentaire réellement adaptée à la génétique humaine.