Changer ses habitudes alimentaires n’est pas chose facile. Un simple régime sans sel ou sans sucre demande un sacrée dose de volonté.
La chose est encore bien pire lorsqu’il ne s’agit de renoncer non à une catégorie de mets habituels, mais à tous les mets pour retourner aux dons de la nature (puisque « mets » signifie plat cuisiné entrant dans l’ordonnance d’un repas). On n’en prend conscience qu’en l’expérimentant dans ses tripes. La cuisine est peut-être la forme la plus dure de toutes les dépendances.
Plusieurs facteurs nous tiennent prisonniers des plaisirs culinaires et chacun implique un travail particulier de libération.
D’abord le plaisir du palais. À première vue anodin, le plaisir est une fonction directement liée à l’instinct de survie. L’animal sauvage privé de stimulation gustative est en danger de mort, parce que ce manque augure des carences alimentaires, donc une baisse de forme. Dans l’âpre concurrence qui règne dans le milieu naturel et le risque permanent de se faire déguster par un prédateur, toute défaillance physique ou psychologique est passible de la peine capitale. Pas étonnant que les parties les plus archaïques, donc aussi les plus incontrôlables de notre cerveau, s’affolent en cas de baisse prolongée de plaisir.
Or, passer à l’alimentation naturelle représente d’abord une perte de plaisir. Non parce que les aliments naturels sont moins savoureux ou gratifiants en soi, mais parce que la préparation culinaire nous a poussés à absorber des quantités excessives de toutes sortes de nutriments. Les mécanismes gustatifs sont là pour nous protéger contre toute surcharge. Si nous sommes par exemple surchargés de sucres, tous les aliments naturels riches en sucres nous paraissent rébarbatifs. Si nous avons trop absorbé de graisses, les aliments gras sont exécrables à l’état brut. D’où l’impression que seule la préparation culinaire pourra nous sauver de la mort et un niveau de tentation incommensurable pour les mets coutumiers.
Ce n’est toutefois qu’une impression. Les surcharges s’effacent pour la plupart en quelques jours, d’où la découverte, au moment où les besoins organiques se normalisent, de saveurs insoupçonnées, qui sont pour beaucoup de loin supérieures aux saveurs cuisinières. Plus que le plaisir du palais, c’est une sensation de plénitude à la déglutition, et de « résonance » profonde de l’organisme avec le produit naturel qui vient couronner le bon choix. Le choix ne peut être guidé que par l’odorat, mais si l’on obéit à cette règle (comme le font tous les animaux), l’apport quotidien de plaisir balaie les souvenirs culinaires et permet de retrouver ce que nos ancêtres ont perdu depuis des millénaires : la jouissance irremplaçable d’une communion totale avec la nature.
Reste le problème psychologique. Tout comme le fumeur qui se libère de la cigarette, il n’y a pas que la dépendance au plaisir de la nicotine, mais tout l’aspect gestuel, comportemental et social attaché à l’acte de fumer. Certaines ménagères ne supportent pas de ne plus préparer les aliments. Les convives doivent aussi changer leurs comportements. Tous ces gestes coutumiers, reliés comme autant de réflexes à l’alimentation traditionnelle et soudain inutiles, laissent derrière eux comme un vide. La difficulté peut être surmontée en conservant une partie des habitudes de table : mettre le couvert, soigner la présentation dans de jolies corbeilles, manger ensemble, pourquoi pas les fruits à la fourchette et au couteau.
Le mimétisme social pose aussi un problème. Certaines personnes se rassurent à travers l’imitation des autres. Ne plus manger comme le fait tout le monde crée alors une insécurité, un sentiment d’exclusion qui peut être déstabilisant. Le meilleur remède est une bonne compréhension des choses, de la nocivité des habitudes culinaires, des lois naturelles de l’alimentation, transformant le sentiment d’exclusion ou d’infériorité en sens de la responsabilité.
Le nombre de morts dont l’alimentation traditionnelle est responsable dépasse de loin celui des tués de la route, voire des victimes d’infarctus et de cancers. En être conscient implique une certaine responsabilité vis-à-vis des autres. Non pas qu’il faille monter sur ses grands chevaux et jouer au réformateur. On ne ferait que ralentir la prise de conscience souhaitable. Mais le simple fait de témoigner de la possibilité de se passer de cuisine, des bénéfices sur le plan santé, et de bénéfices écologiques pour la planète peut avoir plus d’effet que les plus beaux discours de nutritionnistes et que toutes les campagnes gouvernementales pour les fruits et les légumes.
Reste la question de l’inconscient. Les décisions prises par le conscient ne tiennent jamais longtemps si l’inconscient n’est pas d’accord. Or, la dépendance à l’art culinaire est intimement liée à l’amour pour la mère. L’enfant, dont la mère est le premier objet d’amour, reçoit de son sein, puis de sa main, ses premiers aliments. Tout ce que sa mère lui aura fait manger va rester comme un symbole d’amour, et le fait de s’en détacher équivaudra inconsciemment à perdre cet amour primordial.
Autant dire que la séparation d’avec la cuisine provoque une souffrance inconsciente du même ordre que celle du petit enfant qu’on sépare de sa maman. Sans doute l’une des pires douleurs morales que l’on puisse imaginer. Le conscient quant à lui ne peut pas accepter cette dépendance. Il se produit donc, lors du renoncement à la préparation culinaire, un conflit interne insoluble aussi longtemps qu’on n’en appréhende pas les mécanismes.
La solution consiste à prévoir cette dynamique de manière à analyser en temps réel les frustrations inconscientes et les ramener à leur signification réelle. Ce n’est pas en mangeant cuit qu’on retrouve l’amour de sa mère ni qu’on va résoudre son oedipe. Au contraire : prendre du recul par rapport à la cuisine peut fournir une clé irremplaçable pour pénétrer et démonter des mécanismes de dépendance aux images parentales, se débarrasser des haines oedipiennes et reconstruire une relation équilibrée avec les parents réels, et finalement mieux se trouver soi-même.