Existe-il des lois naturelles du comportement amoureux ?
Admettre l’existence de lois naturelles immuables gérant les comportements humains s’oppose au relativisme culturel, qui imprègne encore assez profondément la pensée dominante. Wikipédia en donne la définition suivante :
Le relativisme culturel est une thèse selon laquelle les croyances individuelles sont relatives à la culture où elles sont formulées. Le relativisme culturel est parfois ramené à sa composante de relativisme moral, thèse selon laquelle il n’est pas possible de déterminer une morale absolue ou universelle mais que la morale émerge de coutumes sociales et d’autres institutions humaines. Ce relativisme considère les valeurs morales comme applicables uniquement à l’intérieur de frontières culturelles.
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L’idée que certaines lois naturelles du comportement découlent de nos données génétiques semble donc s’opposer au relativisme culturel. Ce serait toutefois faire preuve d’une conception très réductrice du déterminisme génétique. On reconnaît là la fameuse controverse entre l’inné et l’acquis qui a marqué le début du XXe siècle. On sait depuis longtemps maintenant que les données héréditaires et l’apprentissage sont indissociables, les premières “prévoyant” l’apprentissage en tant que moyen de développement et d’adaptation à l’environnement, et l’apprentissage étant capable de moduler très largement l’expression des potentialités déterminées génétiquement. L’épigénétique et les théories des systèmes complexes laissent entrevoir des capacités d’adaptation plus grande que ne le pensaient les premiers généticiens et apportent de nouveaux arguments aux relativistes.
Le point de vue de la métapsychanalyse est plus nuancé : l’observation des comportements des différents individus dans différentes cultures montre qu’il existe des constantes universelles. Par exemple l’existence de pulsions sexuelles liées à des pulsions amoureuses. L’expression de ces pulsions peut prendre des formes différentes suivant les cultures, mais l’existence d’un dénominateur commun permet de postuler que les lignes directrices de ces comportements sont innées. On peut dès lors tracer une limite entre les formes de culture qui autorisent l’expression de ces pulsions, et celles qui les répriment au point de faire apparaître des souffrances.
C’est donc ce que j’appelle “l’heuristique de la non-souffrance” qui permet ici aussi de définir une position constructive, qui n’exclut aucune partie de la réalité : le relativisme culturel est une chose certaine, chaque individu étant conditionné par les données de sa culture ; mais ces données peuvent être conformes aux exigences pulsionnelles telles qu’elles sont programmées génétiquement, ou au contraire outrepasser certaines limites d’adaptabilité au point qu’apparaissent des troubles psychiques sous forme de souffrances ou de frustrations.
S’il faut le rappeler, l’heuristique de la non-souffrance est le principe selon lequel toute souffrance peut révéler une transgression des lois naturelles. Par exemple, le fait que la consommation de frites induise des troubles cardiovasculaires laisse penser que cette consommation est contraire aux lois naturelles de l’alimentation. Le fait que les interdits sexuels induisent des troubles d’ordre névrotique dont les conséquences se ressentent sous forme de frustration ou de souffrance amoureuse laisserait également penser que certains de ces interdits sont contraires aux lois naturelles du comportement humain.
Rien n’exclut que certaines souffrances n’aient en revanche des causes naturelles, par exemple lors d’un deuil, ou lors d’un accident mortel : c’est pourquoi il est ici question d’heuristique et non d’hypothèse. Il ne s’agit pas de démontrer que la nature serait parfaite et n’engendrerait aucune souffrance, mais d’utiliser les souffrances observables afin de s’interroger sur leurs causes et de découvrir d’éventuelles transgressions de certaines lois naturelles. Ceci met en cause la définition même d’une loi naturelle : celle-ci détermine les limites de comportement à l’intérieur desquelles on constate empiriquement l’absence de souffrance et dont la transgression est cause de souffrance. C’est donc par définition même que la transgression d’une loi naturelle est pathogène. Réciproquement, l’heuristique de la non souffrance permet de mettre en lumière les lois naturelles du comportement, chaque fois que certaines d’entre elles seraient occultées par la culture.
Dans la mesure où existent des lois naturelles, il est possible de définir une morale naturelle, ou plus exactement l’ensemble des morales naturelles possibles : il s’agit de délimiter les plages d’expression (les différentes formes) que peuvent emprunter les comportements sans générer de souffrances ou de troubles structuraux, en même temps que les limites que ne peuvent pas franchir les interdits sans porter préjudice à l’individu ou au groupe. Cette conception bat en brèche l’opposition que certains philosophes ou moralistes entendent instaurer entre d’une part la morale et d’autre par les instincts, la première étant une conquête de la civilisation et les seconds le lourd héritage de notre passé animal contre lequel il nous faut lutter pour accéder à l’humanité. La dichotomie se résout comme par enchantement dès que l’on peut démontrer que la morale est le produit immédiat de nos instincts naturels, pourvu que ces derniers ne soient pas dévoyés par une culture trop éloignée de nos potentialités pulsionnelles, par des structures psychosexuelles bancales, notamment un ego surdimensionné, ou encore par des automatismes mentaux dus par exemple à l’alimentation dénaturée.
La nature humaine se charge d’ailleurs elle-même d’organiser la mise en œuvre d’une morale naturelle : lorsque certaines limites sont transgressées apparaissent des pulsions visant à stigmatiser la transgression. L’observation montre que ces pulsions, qui s’observent déjà chez l’enfant, sont extrêmement complexes et diversifiées. Elles se manifestent sous la forme de simulacres plus ou moins agressifs ou suicidaires.On peut les considérer comme un ensemble cohérent, que j’ai baptisé “pulsions excalibur” du fait qu’elles mettent en jeu, à l’instar de la célèbre épée, une certaine agressivité, mais en même temps un sens profond, inné, de la justice et de la vérité.
Par exemple, les réactions émotionnelles que suscite la découverte d’une relation adultère, généralement déchiffrées sous l’égide de la jalousie, peuvent aussi être comprises comme visant à dénoncer une erreur de comportement. Il faut ensuite examiner de plus près quelle est la cible exacte des pulsions, c’est-à-dire où se trouve exactement l’erreur : il peut s’agir soit d’une stigmatisation de toute entorse à la fidélité conjugale, soit de la dénonciation d’une erreur plus subtile compromettant la fonction métapsychique de l’amour. Une analyse de ce type portant sur toutes les situations amoureuses sources de souffrance permet de définir beaucoup plus finement ce qui est soit contraire ou soit conforme aux lois naturelles. La question de l’adultère conduit par exemple à une conception révolutionnaire de la constellation triangulaire.
En résumé, il est bien évident que certaines lois naturelles régissent nos comportements amoureux et sexuels : elles se définissent simplement par les limites que doivent respecter ces comportements pour ne pas induire directement ou indirectement des souffrances chez l’individu ou chez ses partenaires. Une autre définition consiste à dire que ces lois sont telles que leur transgression provoque l’échec de la fonction métapsychique de l’amour et de son expression sexuelle. Or, il se trouve que les limites définies par ces deux critères coïncident exactement : les comportements qui induisent des souffrances prolongées sont aussi ceux qui inhibent la fonction métasexuelle.